Dieu que la guerre (asymétrique) est jolie ! Sauf si les Proxies (des uns & des autres) n’en font qu’à leur tête !!!!

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

À moins d’une (possible) victoire par KO du quartet Moscou-Téhéran-Damas-Bagdad, 2016 devrait encore être une année placée sous les auspices de la guerre. Celle du reste du monde Vs Daech, d’abord. Ensuite, quid des tensions avec des capitales comme Ankara ou Riyad ? Celles-ci (les tensions) avec le quartet mentionné ci-dessus ont d’autant plus de chances de perdurer que, passant par des proxies, ces derniers ont, par nature, tendance à n’en faire qu’à leur tête…

| Q. Que pensez-vous de tout ce qu’on lit sur les revers de Daech fruits de l’âpreté des frappes occidentales ?

Jacques Borde. Vous connaissez, je suppose, la phrase de John Fitzgerald Kennedy, « La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline »1. Nous y sommes en plein. La coalition occidentale qui, désolé, n’a pas fait grand-chose en Irak – rappelons, ici qu’une partie de la classe politique irakienne va jusqu’à accuser l’ami américain de mettre des bâtons dans les roues à ses propres forces afin de ralentir leur progression2 – et, passablement, jeté de l’huile sur le feu en Syrie – à feu à sang depuis cinq ans, tout de même – n’a pu que constater le coup d’arrêt mis aux hordes nazislamistes. Ce, surtout, en raison des efforts du quartet Moscou-Téhéran-Damas-Bagdad. Évidemment3 les Je Suis Partout4 de la vulgate occidentalocentrée nous jurent, désormais, leurs grands dieux que tout cela serait le fruit de la seule persévérance de la coalition conduite par Washington.

| Q. Et, selon vous, ça n’est pas le cas ?

Jacques Borde. Non, ça c’est de l’esbroufe.

Deux exemples, vite fait :

1- Qui a laissé se pointer à Palmyre, à Deir Ez-Zor, etc. sous le regard acéré de ses satellites, drones et avions de reconnaissance, les colonnes (par centaines de véhicules parfois) de 4×4 nazislamistes ? L’acoalition occidentale, pardi. Pas les Russes, pas encore déployés sur zone.

2- Combien d’Occidentaux et de pro-Occidentaux se battent comme de beaux diables pour vider Deir Ez-Zor et sa région des Kamiz brunes de Daech ? Ne cherchez pas : aucun ! Là encore, c’est Damas et ses alliés qui se tapent le boulot. Les Kurdes, pour décidés et impliqués dans la guerre qu’ils sont, ont une action beaucoup plus localisée ce en fonction de leur agenda et de leurs moyens.

À remarquer que pour délivrer Deir Ez-Zor de terroristes issus du côté obscur du sunnisme (pour faire simple), combattent des militaires sunni et alaouites (ceux de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī AAS5) et des paramilitaires à 90% chî’îtes, iraniens et pro-iraniens. Ah, oui : au fait Deir Ez-Zor est une ville majoritairement sunni !

Mais, si vous le voulez bien j’y reviendrai, beaucoup plus longuement, dans un prochain entretien. D’ici là, notez les propos mesurés et ciselés de prudence du ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, lorsqu’il parle « de progrès indéniables, même si l’action prendra du temps »6 et du fait que Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)7 « recule grâce à l’action combinée des forces irakiennes, kurdes et des frappes aériennes8. Les prises de Sinjar, Baïji et Ramadi, en sont les exemples les plus spectaculaires »9. À cela près qu’à Ramadi (la plus importante des trois victoires) ce sont bien les forces irakiennes, iraniennes et pro-iraniennes qui ont fait le gros du travail et qu’une partie de l’appui aérien était, aussi, iranien ; ce que se gardent bien de mentionner les media occidentaux.

Quant à la Syrie, Jean-Yves Le Drian est encore plus précautionneux dans son discours : « En Syrie », nous dit-il, « Daech recule aussi, à la fois grâce aux frappes de la coalition, à la progression des forces armées fidèles à Bachar el-Assad et de leurs alliés russes, et à l’action des insurgés »10. Que déduire du fait que, dans son propos les « insurgés », soient placés en bons derniers ?

Et, interrogé sur la compatibilité entre les objectifs russes et occidentaux, Le Drian évite de trop charger la mule russe, se contentant de dire que « Pour l’instant, il n’y a pas une cohérence totale entres nos agendas. Si la Russie estimait, comme c’est notre cas, que la priorité est de détruire Daech, cela ouvrirait des perspectives intéressantes »11.

En fait, là, le ministre français de la Défense, à juste raison, ne ferme aucune porte. Croirait-il en son fors intérieur que Moscou est plus dans le vrai que Washington dans sa lutte contre Daech ? Rappelons que sur ces mêmes rives du Potomac, le président français, François Hollande, qui avait proposé une meilleure entente avec les Russes, s’était fait remettre à sa place par son homologue étasunien, Barack H. Obama. Mais nous reparlerons plus longuement de tout ça…

| Q. Autre interlocuteur délicat à gérer, pour Washington cette fois-ci : Riyad. Kerry est allé rassurer ses amis Séoudiens ?

Jacques Borde. Oui. Mais avait-il vraiment le choix ? Cela fait un moment que les Séoudiens, non sans raisons, se sentent isolés et ruent dans les brancards. Le US Secretary of State, John F. Kerry, a donc effectué, tel un bourgeois de Calais, sa petite visite de 24 heures à Riyad, essentiellement pour rassurer le royaume et ses alliés du Golfe qui redoutent un désengagement US durable et se méfient comme de la peste de la lune de miel (sic) entre Washington et Téhéran.

| Q. Et ça allait de soi ?

Jacques Borde. Non pas vraiment. D’entrée, les Séoudiens plaçaient la barre très haut, leur ministre des Affaires étrangères, Adel Ibn-Ahmed Al-Jubeir, affirmant même que « Les États-Unis sont tout à fait conscients du danger que représentent les méfaits et les activités malveillantes de l’Iran (…) Je ne vois pas les États-Unis et l’Iran aller ensemble. L’Iran demeure le chef mondial du soutien au terrorisme ».

En clair, Riyad accusant son vieil amant étasunien de le tromper avec une… poseuse de bombes et autres gracieusetés du genre. En d’autres temps, on aurait vu le US Secretary of State annuler sa visite. Mais, là, il y avait urgence diplomatique.

| Q. Et Kerry s’est sorti de ce dilemme, car, évidemment, pas vraiment question de renverser la table avec les Iraniens ?

Jacques Borde. Si on veut. S’exprimant à l’ambassade des États-Unis juste avant de partir pour le Laos, Kerry, a tenté de ménager la chèvre et le choux, affirmant (sans rassurer grand-monde) que « Des gens disent:  »les États-Unis ne sont peut-être plus aussi enfermés dans cette ancienne relation avec l’Arabie Séoudite et leurs autres amis du Golfe. L’accord (avec) l’Iran a peut-être changé les choses et il y a maintenant un nouvel alignement régional ». Or « nous avons une relation solide, une alliance claire et une amitié forte avec le royaume d’Arabie Séoudite, comme cela a toujours été le cas ». Et « nous continuerons à travailler dans la région avec nos amis et nos alliés » afin « d’amener la stabilité et la prospérité » dans la région.

| Q. Très générique tout ça, non ?

Jacques Borde. Effectivement. Mais, plutôt sur la défensive, Kerry n’avait pas beaucoup de marge de manœuvre. Sa seule posture un peu énergique en direction de Téhéran aura été de rappeler combien « les États-Unis demeurent préoccupés par certaines activités de l’Iran » comme son « soutien à des groupes terroristes tels que le Hezbollah » et son programme de missiles balistiques.

Rien de bien nouveau sous le soleil, mais qui peut le plus, peut le moins.

| Q. Les Séoudiens n’ont-ils pas un peu (trop) pris de haut leur ami américain ?

Jacques Borde. Ça, c’est l’avenir qui le dira. Mais, rappelons, tout de même, que l’administration Obama est sur le départ. Ça sera à l’équipe suivante, républicaine ou démocrate, de réévaluer ses relations avec l’administration Salmān. Ou celle qui sera en place à ce moment-là.

Du point de vue de Riyad, il ne s’agit pas de lâcher la proie pour l’ombre : l’Arabie Séoudite n’est rien sans l’égide étasunienne. Mais, à un moment donné, il faut bien exiger de l’autre des preuves d’amour ; Quitte à violenter quelque peu l’amant infidèle. Diplomatiquement parlant, bien sûr.

| Q. Mais, là, le ton était franchement à la limite des usages?

Jacques Borde. Oui. Mais, notez que, quelque part, c’est un peu la marque de fabrique de Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd et son équipe : mettre les pieds dans le plat. D’accord, ça ne fonctionne pas beaucoup, mais les choses sont ainsi. Voyez la diplomatie iranienne du temps d’Ahmadinéjad, ça n’était pas brillant non plus…

| Q. Mais pourquoi les Séoudiens s’entêtent-ils ?

Jacques Borde. Ça serait davantage à eux qu’à moi de répondre à cette question ! Ceci dit, ont-ils vraiment le choix ?

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que, quelque part, l’administration Salmān est un peu dans les cordes. Du coup, à Riyad, on estime que ça n’est pas le moment de montrer des signes de faiblesse. Évidemment, la méthode peut, aussi, s’avérer contre-productive.

| Q. Dans quel sens ?

Jacques Borde. Oh, un simple exemple. Riyad, par la voix de son ambassadeur à Bagdad, Thamer Sabhane, a cru bon d’affirmer – et, là, n’est pas de savoir si, sur le fond, il avait raison ou tort, mais de se demander s’il a bien eu raison de s’exprimer ainsi – dans un entretien télévisé que les Kurdes et les Irakiens de la province d’Al-Anbar rejetaient l’entrée des Forces de la mobilisation populaire (milices pro-iraniennes) parce qu’elles « ne sont pas acceptées de la société irakienne ».

Du coup, réaction immédiate des intéressés : le Comité des forces de la mobilisation populaire en Irak a réclamé l’expulsion de Sabhane. Dans son communiqué, le porte-parole des Forces populaires, Ahmad al-Assadi, a indiqué que « les derniers propos de l’ambassadeur séoudien ont outrepassé les limites et les normes diplomatiques, et dévoilent les intentions cachées d’un pays soutenant le terrorisme (…). Cette transgression faite contre les forces de la mobilisation, le gouvernement, et la majorité populaire et politique nous pousse à poursuivre notre combat contre Daech et lutter contre leurs bailleurs de fonds à l’intérieur et à l’extérieur du pays ».

| Q. Et ça a son importance ?

Jacques Borde. Oui et non, l’Orient est toujours aussi compliqué.

Non, concernant les Kurdes qui, probablement, n’ont pas envie d’avoir les milices pro-iraniennes dans les pattes. Et ces dernières n’ayant pas intérêt non plus à une montée aux extrêmes face aux Peshmergas.

En revanche, concernant Al-Anbar, Sabhane n’a sans doute pas fait preuve de beaucoup de diplomatie. Il suffit de regarder une carte pour comprendre : la province d’Al-Anbar est frontalière de l’Arabie Séoudite. Autrement dit, tôt ou tard, Bagdad en entreprendra le nettoyage et la reconquête. Et, plus que certainement, Iraniens et pro-Iraniens participeront à cette reconquête. Dès lors que se passera-t-il lorsque ces forces conjointes12 se retrouveront, pour ainsi dire, nez à nez avec des Séoudiens ?

| Q. Que craignez-vous que Téhéran aille à l’affrontement ?

Jacques Borde. Les Iraniens, non ! Ils sont beaucoup trop intelligents pour cela. De plus leurs troupes – Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi13, ou Nirouy-é Ghods14 – sont trop disciplinées pour se laisser aller à des actes qui échapperaient à leur chaîne de commandement. Mais en sera-t-il de même de la part d’éléments moins encadrés ?

Sans doute Sabhane voulait-il (sur ordres ou pas) avertir, côté irakien, des inquiétudes compréhensibles de Riyad sur la question d’Al-Anbar ? Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne l’a pas fait de manière très intelligente.

| Q. Question danger : Daech est toujours aussi menaçant pour la France ?

Jacques Borde. Oui, toujours ! Selon les derniers chiffres disponibles, ce sont 1.700 Français qui combattraient en Syrie dans les rands d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech). Prions pour que les Russes en éliminent un maximum…

| Q. Vous avez l’air de nous dire que, quelque par, Daech, agit indépendamment de ce que pensent ces mentors. Mais Daech a-t-il lui- même la maîtrise des actions de ses hommes liges ou affiliés ?

Jacques Borde. Votre question en comporte deux, Prenons-les l’une après l’autre.

Oui, effectivement, le proxy ou l’homme lige n’est lié que par deux choses à son mentor :

1- Sa proximité idéologique ou géostratégique.

2- L’aide qu’il en reçoit.

Cela suffit-il à inscrire sa fidélité dans le marbre ? Bien sûr que non !

| Q. Et…

Jacques Borde. Je vais vous donner un exemple : lors de la 1ère Guerre du Golfe, Riyad ayant fait le choix de la croisade occidentale contre Saddam Hussein, l’Arabie Séoudite va faire passer le mot à tous ses obligés à travers le monde : révolutionnaires (en veux-tu, en voilà !), Frères musulmans, Moudjahiddin, etc. : pas un mot de soutien à l’Irak ! Que croyez-vous qu’il arrivât ? Tout ce beau monde – OLP en tête, rappelons-le – fit le choix de l’Irak, quitte à s’en mordre les doigts après coup.

| Q. Et maintenant, vis-à-vis de Daech ?

Jacques Borde. La seule chose dont on soit sûr et que les métastases terroristes s’étendent. Quelle est réellement la souche des ces extensions ? Qui se rallie à qui (Daech plutôt qu’Al-Qaïda) ? Pourquoi ? Et pour combien de temps ? Difficile à dire.

Après la Turquie, frappée par au cœur d’Istanbul (10 morts) est venu le tour de la capitale indonésienne, Djakarta, le 14 janvier 2016. une opération qui, de notre point de vue, a tout d’une réplique aux attentats de Paris du 13 novembre 2016.

Les deux portent la marques de l’État Islamique. Celui-ci a d’ailleurs revendiqué l’attaque de Djakarta. Or, depuis quelques temps, l’organisation nazislamiste, de plus en plus sur la défensive en Irak et en Syrie, multiplie ses efforts afin d’élargir son champ d’action dans le monde.

| Q. Et l’Indonésie fait donc partie de cette stratégie ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. En frappant aussi en Indonésie, Daech prend pied au sud-est de l’Asie. Le groupe n’avait jusqu’ici qu’une faible présence dans cette partie du monde. Or, l’Indonésie – premier pays musulman du monde, rappelons-le – pourrait avoir un intérêt stratégique majeur (un archipel est toujours difficile à contrôler pour un pouvoir central) et permettre de recruter à outrance. Plusieurs groupuscules indonésiens ont d’ailleurs rejoint récemment les rangs d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech), y compris en expédiant de leurs ouailles en Syrie et en Irak.

Ces groupuscules, comme Katibah Nusantara15 que les autorités indonésiennes accusent d’être le commanditaire de l’attentat de Djakarta, sont issus d’Al-Jamāʿh al-Islāmiyah (JI), la grande nébuleuse terroriste des années 2000 dont l’objectif était (déjà) de créer un califat en Asie. L’échec de la Jamāʿh a été consommé, mais ceux qui ont milité en son sein ou à sa périphérie sont toujours là. Les faire passer, pour l’essentiel, dans le giron de Daech, serait un fameux jackpot pour l’organisation nazislamiste.

Seule inconnue : sera-t-il possible pour Daech de garder son ascendant sur un proxy aussi éloigné de Raqqa et de Mossoul ? Ou lui verra-t-on surgir un rival ? Un peu à la manière ou Boko Haram lui fait concurrence en Afrique…

Notes

1 Extrait de sa Conférence de presse du 21 avril 1961.

2 À coups de dommages collatéraux et d’erreur de tir, disent ces détracteurs.

3 Rien à voir, bien sûr, avec le travail de confrères comme Guillaume Belan ou Vincent Lamigeon, même si nos analyses divergent sur certains points.

4 Titre phare de la presse kollabo.

5 Armée arabe syrienne.

6 Challenges n°462 (28 janvier 2016).

7 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

8 De qui ? Le Drian évite de trop s’engager.

9 Challenges n°462 (28 janvier 2016).

10 Challenges n°462 (28 janvier 2016).

11 Challenges n°462 (28 janvier 2016).

12 Avec une possible jonction avec les forces de Damas, Al-Anbar jouxtant également la République arabe syriennes.

13 Corps des Gardiens de la révolution islamique.

14 Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi. Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pasdaran, commandée par le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là)

15 Plus complètement Katibah Nusantara Lid Daulah Islamiyyah. Soit l’Unité de l’archipel malaisien de Daech.

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