Riyad Vs Téhéran ! Entre Normalisation & Médiation : À Paris de forcer sa chance & la… paix. Et vite !

| Arabie Séoudite Vs Iran | Questions à Jacques Borde |

Curieuse sociologie des comportements que la nôtre. En l’espace d’un claquement de doigt – ou du moins d’une visite d’État, celle du président iranien, le Dr. Hassan Feridon Rohani, en l’espèce – nous sommes passés de la détestation la plus primaire, la plus incontrôlée à l’adulation & l’Infatuation les plus manifestes. Entre autres questions : cette (nouvelle) politique pro-iranienne de Paris est-elle (vraiment) soluble dans notre politique pro-arabe, notamment ad usum Saudi ? À moins qu’une troisième voie se dessine…

| Q. Quel bilan dresser du voyage d’État de Rohani à Paris ?

Jacques Borde. Assurément, un bilan extrêmement positif. Trop diront-certains. Je m’explique. Il est évident que ce qui vient de se passer entre Paris et Téhéran est tout à fait appréciable, pour les deux pays, en termes économiques, géostratégiques et géopolitiques. Des deux côtés, on a su s’en tenir aux intérêts bien sentis d’une normalisation que tous les acteurs concernés attendaient.

| Q. Un voyage gagnant- gagnant, si je vous comprends bien ?

Jacques Borde. C’est à peu près ça. D’abord, parce que, comme l’a fait remarquer le Pr. Frédéric Encel, l’Occident a obtenu des garanties qu’il juge suffisantes sur le problème du nucléaire militaire iranien. Ce qui, notons-le, n’est pas l’avis de tout le monde…

| Q. Vous avez l’air dubitatif ?

Jacques Borde. Non, pas particulièrement. Je suis, comme le Pr. Encel « convaincu que l’Iran va respecter l’accord 5+1 ». Mais, au pied de la lettre, sans concessions supplémentaires. Mais, c’est bien un accord gagnant-gagnant.

Avec une balance penchant nettement du côté iranien, toutefois…

| Q. Pourquoi dites-vous ça ?

Jacques Borde. Parce que les Iraniens ne venaient pas à Paris seulement remplir leur caddie. Comme cela a été dit, sur le plateau de C-dans-l’Air, il s’agissait tout autant, voire plus, « d’attirer les investisseurs européens ». Afin, notamment de « moderniser les infrastructures », comme l’a fait remarquer Frédéric Encel. Or, quelque part, les iraniens tenaient à réactiver la relation spéciale qu’ils tiennent avoir avec la France. Car, comme l’a souligné le président iranien lui-même la France n’est pas comme ces « …autres États qui font honte, eux, aux Iraniens ». Comprenez : les États-Unis.

Là, évidemment, acheter (plutôt) français était « une bonne solution » note encore Encel. Histoire de se prévenir du cadre étriqué du face-à-face qu’auront, tôt ou tard forcément Américaine et Iraniens.

Là, il est clair que Hassan Feridon Rohani, a rempli la part du contrat qu’il s’était engagé de tenir auprès de ses compatriotes. En passant par Rome et Paris, Téhéran s’est assuré, à peu de frais finalement, son retour dans le concert des nations. C’est très bien joué.

| Q. Un vrai succès pour la France, aussi ?

Jacques Borde. Indubitablement. En réussissant son pari (géopolitique) avec la venue, réussie, de Rohani à Paris, François Hollande, n’en déplaise à beaucoup, conforte quelque peu sa stature d’homme d’État au plan international. Au plan économique et intérieur, c’est autre chose. Sans parler que ce que nous venons de vivre avec Téhéran n’est pas, non plus, inscrit dans le marbre. Voyez, même si comparaison n’est pas raison, comment les choses se passent avec Delhi qui nous fait tourner en bourriques avec nos Rafale

| Q. Pourquoi quelque peu ?

Jacques Borde. Parce que François Hollande était déjà l’invité d’honneur du Conseil de coopération du Golfe (CCG) il y a peu. Le premier dirigeant occidental à avoir cet honneur. Ce qui, ayant un pied dans les deux vestibules, pourrait permettre à Paris, comme le suggère Asni Abidi, de « réduire les tensions » entre Riyad et Téhéran. Maintenant, Hollande au CCG, c’est aussi une manière pour ses pays membres de donner une couleur plus internationale à un raout de routine et de dépoussiérer une usine à gaz peu efficace au bout du compte.

| Q. Revenons à Rohani, ce voyage, c’est aussi un plus pour Téhéran en tant qu’acteur régional ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Cette relance économique aura son impact sur la politique étrangère iranienne. « Dès que l’Iran aura regagné sa puissance économique, il étendra son hégémonie politique sur la région. Téhéran va jouer un rôle de poids dans les crises régionales les jours à venir. Déjà, il est le principal soutien régional des gouvernements syrien et irakien. Il soutient aussi les Houthis au Yémen, le Hezbollah et certains groupes djihadistes en Palestine. Il va désormais utiliser son poids et son argent pour résoudre les crises de la région, mais dans le sens qui sert ses intérêts. Par exemple, il peut œuvrer à intégrer les Houthis dans le gouvernement au Yémen et il va accroître son soutien au gouvernement irakien et syrien »1, pronostique le Dr. Ahmed el-Beheri, du Centre des Études Politiques & Stratégiques (CÉPS) d’Al-Ahram.

| Q. Mais, avec l’Iran, c’est un vrai rapprochement ?

Jacques Borde. Oui, mais à nuancer. Nous parlons d’intérêts et non ce passion amoureuse ! Comme l’a souligné, non sans malice, Encel, il ne s’agissait pas, du moins à l’origine, de « parler d’amitié (…) mais de business ». Par ailleurs, même si je suis rarement d’accord avec ce que nous affirme généralement Hasni Abidi2 sur cet Orient compliqué, je reconnais qu’il a raison lorsqu’il nous dit que Paris et Téhéran ne sont « absolument pas dans le même camp ». Ce qui, pour l’instant, est rigoureusement exact. Mais les choses pourraient changer.

| Q. Dans quel domaine ?

Jacques Borde. Étonnamment, Paris et Téhéran se sont entendus pour lancer une sorte de Kulturkampf sur le dossier syrien. En effet, a été évoqué un effort conjoint de protection du patrimoine culturel syrien menacé par les malades mentaux d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)3. Paris, aidé par Téhéran, mettant à l’abri sur son sol des œuvres d’art menacées par la guerre. Une manière de contourner nos différents actuels sur la question syrienne.

| Q. Et c’est du domaine du possible ?

Jacques Borde. Tout à fait. Plusieurs choses, concernant l’Iran et la France, sont à rappeler :

1- Paris n’est pas l’ancienne puissance coloniale de la Perse. Nous sommes même un des ses plus anciens amis. C’est Shah Ismaïl, le premier, qui tenta une approche avec la France. Mais, François Ier ayant signé, en 1536, un traité d’alliance avec Soliman le Magnifique4, Paris n’a pu répondre aux souhaits du Shah. De même, en 1604, l’alliance de la France avec les Turcs empêche Henri IV de répondre aux demandes d’ouverture adressées par Shah Abbas Ier. Côté français, la première tentative pour établir des relations directes entre la France et la Perse est faite par Louis XIII.

2- La France – pour une fois que notre fichue laïcité nous sert à quelque-chose – n’est pas perçue comme un danger culturel. Les Américains, outre leurs manière brutales géostratégiquement parlant, emportent souvent avec eux leur évangélisme. C’est ce qu’ils ont fait au Levant dès avant la fin de la guerre de 1914. Dérive aggravée par le ramassis de prédicateurs entourant le président Thomas Woodrow Wilson5. Les Iraniens connaissent l’Histoire et ne tiennent à connaître ni le sort d’Haïti, ou Wilson fit intervenir les Marines le 28 juillet 1915 au prétexte de l’assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam. Sous la supervision des baïonnettes US, la législature d’Haïti élit le candidat de Wilson, Philippe Sudre Dartiguenave, qui n’a plus qu’à signer le traité faisant de jure d’Haïti un protectorat étasunien. Ni celui du Nicaragua, ou les troupes américaines stationnés dans le pays tout au long de l’administration Wilson, choisiront le président nicaraguayen forçant le pays à la signature du Traité Bryan-Chamorro.

Or, puissamment à partir des années 20, les évangélistes US vont s’abattre sur le Levant, et plus particulièrement sur le Liban, tels des nuées de sauterelles affamées.

3- La République islamique a beaucoup pioché dans notre corpus révolutionnaire, celui de 1789 il s’entend. Les notions de République ou de Salut public notamment. Sans compter des notions propres au chî’îsme duodécimain. Ainsi, en 1979, la principale avenue de Téhéran6, baptisée du nom du Chāhanchāh7, ne prend pas le nom du Rahbar-é-Enqelâb (guide de la révolution) Rouhollah Mousavi Khomeini8, (comme beaucoup s’y attendait) mais celui de Vali-yé Asr, le… maître du temps9. Sans parler du havre accordé en 1978 à Khomeini à Neauphle-le-Château.

| Q. En somme, l’Iran est plein de surprises pour les Occidentaux que nous sommes ?

Jacques Borde. C’est un peu vrai. Tenez un détail : dans sa rubrique Regards, Challenges a noté qu’ « En France, un homme gagne 14% de plus qu’une femme. La différence est de 11% en Italie et en Grèce, de 18% aux États-Unis et en Grand-Bretagne »10. Pour être complet, notre confrère aurait pu ajouter que dans plusieurs secteurs de l’économie iranienne, la différence salariale entre hommes et femmes est de… zéro % !

| Q. Peut-on parler d’échec pour cet autre ami de la France que serait Riyad ?

Jacques Borde. Là encore, oui. Mais un échec tout relatif. Rien n’indique qu’il y a eu la moindre tentative de la part des Séoudiens de torpiller cette rencontre. Intelligemment, l’administration Salmān a su se garder du moindre conseil à l’endroit de Paris. Mais, il y a peut-être une autre raison au profil bas de Riyad vis-à-vis de la visite de Rohani.

| Q. Laquelle ?

Jacques Borde. Même s’il ne faut pas exagérer le phénomène, rarement le royaume n’a été aussi malmené au plan géostratégique. Évidemment, les Séoudiens, qui par ailleurs ne manquent pas d’atouts, s’en défendent. Mais, comme l’a rapporté Christian Chesnot, dans les colonnes de Challenges, « Les Séoudiens se sont engagés dans une guerre qui n’est pas gagnable. Le Yémen c’est comme l’Afghanistan, c’est un bourbier »11.

Et, ça n’est pas prêt de s’arranger ? Parallèlement aux déclarations de l’Arabie Séoudite, Bahreïn ou des Émirats arabes unis quant à leur intervention au sol en Syrie, le Kataëb Hezbollah, dont le chef, Abou Mahdi al-Mohandes, dirige la coalition de milices (principalement) chî’îtes qui combattent Daech aux côtés des forces régulières irakiennes, a averti, le 7 février 2016, que l’envoi de troupes en Syrie (ou en Irak) leur « ouvrirait les portes de l’enfer ».

| Q. Des rodomontades ou du bluff ?

Jacques Borde. Rien n’est moins sûr ! Dans son communiqué, le Kataëb Hezbollah souligne que « les royaumes arabes ont essayé les mercenaires de Daech pour mettre en œuvre leurs projets malveillants en Syrie et en Irak, et ils ont échoué ». Et d’avertir les Séooudiens à « ne pas prendre de risque et à apprendre la leçon ».

Le problème est que (comme je vous l’ai déjà dit) lorsque ces milices – aux côtés d’une armée irakienne alliée de fait aux Iraniens et pro-iraniens – se retrouveront sur la frontière séoudienne, une fois la provinde d’Al-Anbar repassée sous leur contrôle, Séoudiens et Kataëb Hezbollah seront face-à-face !

Dès lors, Riyad qui, d’un côté, « mobilise ses alliés arabes et occidentaux »12, ne va pas chercher ainsi des poux dans la tête de son nouvel ami français. N’insultons pas l’avenir, doit-on se dire à Riyad ! Qui plus, est pour pouvoir (un jour) s’entremettre avec Téhéran, c’est plus par Paris que par Washington que la route sera la plus aisée.

| Q. Et l’Iran a un intérêt à cette intercession française ?

Jacques Borde. Oui, et pas qu’un peu. Il est à noter que, alors que Téhéran adoptait une posture plus qu’agressive depuis le début de sa crise avec Riyad, l’administration Rohani, a, depuis, mis de l’eau dans son… thé. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, expliquant tout sourire que « L’Arabie Séoudite doit comprendre qu’il n’est dans l’intérêt de personne de voir une confrontation entre l’Iran et l’Arabie Séoudite ». De son côté, le Rahbar-é-Enqelâb, l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî, a condamné pour la première fois l’attaque menée contre l’ambassade séoudienne à Téhéran le 2 janvier 2016.

Un « …changement de ton est motivé par la volonté du régime iranien de se disculper devant le monde », analyse Dr. Norhane El-Sayed, professeur de Sciences politiques à l’Université du Caire, « Les leaders iraniens tentent de prouver leur bonne volonté à régler la crise avec Riyad, car ils ont réalisé que cette crise pourrait constituer une pierre d’achoppement qui menacerait le futur rôle régional de l’Iran et déformer son image sur la scène internationale. Téhéran ne veut pas paraître comme fauteur de troubles et ne veut plus entrer dans une guerre froide avec Riyad. Notons que l’Arabie saoudite est une puissance à ne pas négliger dans la région, et elle peut tout faire pour contrer l’hégémonie iranienne, surtout après la signature d’un accord qui l’a tellement inquiétée. Téhéran craint que son rival sunnite ne mobilise un grand nombre de pays et ne forme un front contre lui »13.

Tout semble tomber à point nommé pour une initiative diplomatique d’importance du côté de Paris. Au président français, François Hollande, de jouer. Et, à lui seul, chasse gardée élyséenne oblige.

Notes

2 Directeur du Centre d’études & de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) de Genève. Il enseigne au Global Studies Institute de l’Université de Genève.

3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

4 Afin de restreindre le pouvoir de Charles Quint.

5 Celui des 19 points.

6 Khiyābān-yé Valiasr, la plus longue avenue du Moyen-Orient et l’un des plus vieux axes routiers de Téhéran. Elle est longue d’environ 18 km et va du rond-point de Tajrish au nord à la place du chemin de fer (Meidān-e Rāhāhan) au sud.

7 Ou Roi des rois, qui nous vient du grec Basileus toon basiloon, lui aussi souvent raccourci en Basileus.

8 Aussi appelé Rahbar-é-Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).

9 Référence au Mahdi, le douzième imam chî’îte.

10 Challenges n°462 (28 janvier 2016).

11 Challenges n°460 (14 janvier 2016).

12 Challenges n°460 (14 janvier 2016).

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