Qui veut quoi au Levant : La Trêve ? Pas sûr ! Entre des acteurs aussi divisés, l’asymétrie n’est pas que dans les combats… 1ère Partie

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

La Guerre ou la Paix, disent certains. Mais de quelle Guerre & de quelle Paix s’agit-il, alors que jamais les crimes du nazislamisme n’ont été aussi prégnants ? Comme pour Stalingrad, libérer le Levant de ce côte obscur de l’Islam sera long & douloureux. Alors une trêve pour en faire quoi au juste ?

| Q. Bon, d’entrée de jeu, ce cessez-le-feu, décidé entre Moscou & Washington, vous en pensez quoi ?

Jacques Borde. De prime abord, je reste assez dubitatif, même s’il a l’air de prendre. Seule sa durée dira s’il aura servi à quelque chose ! Sinon, cela fait partie de la tension dialectique, naturelle à ce stade d’hostilités se déroulant par proxies interposés, entre Moscou et Washington qui, là, assurément vient de marquer un point en imposant au camp russe un arrêt des hostilités dont, militairement parlant, il aurait pu, et même dû, faire l’économie.

Pour le reste, l’accord n’incluant ni Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)1, ni Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām2, on se demande bien à quoi ce truc va servir. Et je dis truc parce que machin3 est déjà pris par l’Onu

| Q. Vous n’êtes guère optimiste ?

Jacques Borde. Non. Je pense qu’à force de se parler, directement ou indirectement, il fallait bien que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, et le US Secretary of State, John F. Kerry, nous sortent quelque chose de leur chapeau. Abracadabra : c’est fait ! Mais, concrètement, cela rime à quoi ?

| Q. Vous vous posez vraiment la question ?

Jacques Borde. Oui, et pas qu’un peu ! À moins d’une version 2.0, cette trêve ne concernant ni Daech ni An-Nusrah, les frappes aériennes se poursuivront de plus belle contre les groupes terroristes, que les puissances concernées désignent comme tels. Et comme, au bout du compte, les Occidentaux ne combattent pas grand monde, on voit bien à qui sert in fine cette trêve.

Tout ça c’est de la cosmétique qui, au bout du compte, ne va pas servir à grand chose. Surtout que chaque signataire a sa liste de legitimate terrorists !

Si vous voulez : c’est un peu comme si, en 1943, Churchill et Staline nous avaient bricolé, pour des raisons ne regardant que Britanniques et Russes, un cessez-le-feu excluant l’Allemagne et le Japon. Et, Washington sa liste incluant, elle, la seule Italie pour se concilier la communauté italienne et une partie du crime organisé. Bon, tout ça est censé fonctionner, nous verrons bien…

| Q. Quid des incidents ?

Jacques Borde. Ils font, hélas, partie de la routine d’un cessez-le-feu. Un peu comme les accidents de la route lors des migrations estivales.

| Q. Donc, vous n’êtes pas un partisan de la trêve, même de manière temporaire ; entre les belligérants ?

Jacques Borde. En Syrie ? Sur le principe : pas du tout ! Accepter une trêve en position de force avec des adversaires d’aussi mauvaise foi que les protégés des maîtres-chanteurs du Golfe est une aberration géostratégique. Moscou et ses alliés auraient dû continuer sur leur lancée.

| Q.Pourquoi donc ?

Jacques Borde. Qui, selon vous, profitera à terme de cette suspension des hostilités ? Simplement, ceux qui y ont intérêt. À terme, si la pause s’étend, car c’est l’idée qui est derrière la tête de certains : en faire profiter tout le monde, y compris les terroristes – Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech), Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām, Al-Jayš as-Sūrī al-Hurr4 ou ce qu’il en reste, et tutti quanti –. Autrement dit les groupes nazislamistes takfiri. Et on ne sait que trop bien ce que l’engeance nazislamiste fera de cette pause : reprendre des forces, se réarmer et, de toute manière, continuer à mener des opérations terroristes. Comme celles conduites à Damas et à Homs5 dernièrement.

Posons-nous, un instant, la question : et +si les commanditaires de l’Hyper casher et du Bataclan nous demandaient de faire une pause pour discuter le bout de gras avec eux, nous accepterions ? Bien sûr que non ! Alors pourquoi demander à Damas et Bagdad de lever le pied, alors qu’ils ont la main ?

| Q. Et cela même s’il y avait un engagement à garantir cet arrêt des combats ?

Jacques Borde. Et qui va garantir quoi au juste ?

Washington ? Qui, ad minimo, n’a jamais été à même d’empêcher les diverses factions armées au Levant de se servir dans les armements livrés à ses alliés. Et dont les redoutables appareils d’attaque au sol ont littéralement laissé passer sous leur nez les grandes compagnies nazislamites montant attaquer, piller et violer à Palmyre et Deir Ez-Zor ?

Ankara ? Qui, sans mollir, poursuit ses opérations contre les Kurdes du Partiya Yekîtiya Demokrat (PYD)6 et les Peshmergas du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)7. Le premier n’étant qu’un parti politique et non une formation armée. Et, par ailleurs, qui va nous assurer que l’administration Erdoğan ne va pas mettre à profit cette trêve pour que se regarnissent à outrance les arsenaux des Kamiz brunes nazislamistes ?

Riyad ? Qui a fait état de son intention de livrer des missiles Sol air à très courte portée (SATCP) à ses milices liges en Syrie. Comment voulez vous que l’on fasse confiance à quelqu’un qui affirme aussi ouvertement son intention de violer l’embargo onusien sur les livraisons d’armes en Syrie ?

Riyad (encore) qui vient de se parjurer quant à ses engagements à aider l’Al-Jayš al-Lubnani8 à combattre le nazislamisme en payant les armes que Beyrouth a commandé auprès de la France ?

| Q. Même pour ne serait-ce que protéger les populations civiles ?

Jacques Borde. Et de quelles population civiles parlez-vous au juste ? Celles massacrées et violentées par les nazislamistes de Daech à Deir Ez-Zor, bien que majoritairement sunnites. Vous croyez vraiment que les Kamiz brunes vont arrêter de décapiter, tuer et violer pendant la trêve ? Vous rêvez !

J’entends bien les cris d’orfraie de la diplomatie séoudienne. Mais, alors, puisqu’il s’agit de sauver des civils, que l’administration Salmān nous donne l’exemple et mette un terme à ses frappes indiscriminées sur des civils innocents au Yémen ? Frappes dénoncées comme des crimes de guerre par des ONG comme Human Rights Watch (HWR) : une entité parfaitement étasunienne peut-on préciser…

Je note, par ailleurs, que ni Ankara ni Riyad, ne lèvent le pied : le premier contre les Kurdes, le second contre les Yéménites. Alors, pourquoi une trêve qui ne servira qu’à a leurs spadassins takfiri ?

| Q. Et pas aux populations civiles, selon vous ?

Jacques Borde. En partie seulement. Prenez l’aide alimentaire et médicale. Qui croyez-vous dans le chaos d’une guerre asymétrique menée, notamment, par des grandes compagnies nazislamistes et complices, va en profiter ?

Vous savez, on a une assez bonne expérience de ces choses depuis quelques décennies. guerre civile libanaise, soudanaise, etc. : lors de sièges de quartiers ou camp (La Quarantaine9), on a vu comment procèdent les vainqueurs pour trier les combattants : tout homme jeune de 18 à 30/35 non amaigri par les privations, et portant des ecchymoses aux épaules était quasi-systématiquement passé par les armes. Pourquoi ? Parce qu’à l’évidence, c’était un milicien affecté à la défense du camp ou quartier, qui jusqu’à la reddition, avait été maintenu en état de se battre !

Entre parenthèse, vous noterez que ma description colle parfaitement à la description de 99% des migrants nous arrivant des fronts du djihâd : hommes jeunes et pratiquement pas affaiblis par les privations…

| Q. La guerre contre Daech, ça n’est pas qu’au Levant. Quid de la menace sur notre sol ?

Jacques Borde. En augmentation constante, vous vous en doutez bien !

Dans un entretien accordé au Neue Osnabrucker Zeitung, le patron d’Europol, le Gallois Robert M. Wainwright, a affirmé que l’Europe « fait face actuellement à la plus haute menace terroriste depuis plus de dix ans ». Et qu’ « Il faut d’attendre à que l’État islamique ou que d’autres groupes terroristes religieux soient en mesure de préparer une attaque quelque part en Europe, avec le but de faire de nombreuses victimes parmi la population civile », .

La routine du terrorisme takfiri en quelque sorte ! Et une routine confortée par notre faiblesse de ce côté-ci de la Méditerranée évidemment.

Mais, surtout, Robert M. Wainwright, d’ordinaire moins prolixe, a donné des précisions sur le nombre estimé de nazislamistes qui, ayant eu une expérience du combat au Levant ou reçu une formation idoine, seraient repassés en Europe. Selon lui, ces Kamiz brunes revenues au bercail seraient « entre 3.000 et 5.000 ». Cela, nous dit-il, oblige les pays européens à « faire face à de tout nouveaux défis ».

| Q. Comment ces éléments ont-ils pu repasser sur le Vieux Continent ?

Jacques Borde. Sur ce sujet, M. Wainwright n’a pas donné d’éléments, sauf que, selon ses services, « il n’y a aucune preuve concrète que les terroristes utilisent systématiquement le flux de réfugiés pour passer inaperçus et arriver en Europe ». Propos prudents, à l’évidence. À cela près qu’on aimerait en savoir davantage sur le « systématiquement » concernant « le flux de réfugiés ». À noter que ces estimations ne sont pas celle du ministère français de l’Intérieur.

| Q. En quoi diffèrent-elles ?

Jacques Borde. Plus plus tard qu’en novembre 2015, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, estimait le nombre de nazislamistes européens partis en Syrie ou en Irak à un total de 5.000. Et, à se fier au rapport de l’International Centre for the Study of Radicalisation du Kings College de Londres, seuls 10% à 30% d’entre eux seraient revenus en Europe. Ce qui nous fait, tout de même, entre 500 et 1.500 cintrés du djihâd sur notre sol !

Pour ce qui concerne la France, Cazeneuve avait précisé, toujours en novembre 2015, que 138 djihâdistes, revenus d’Irak ou de Syrie, avaient été « judiciarisés, mis en examen, incarcérés, mis sous contrôle judiciaire de manière à faire en sorte que ceux qui reviennent et qui sont habités par la seule violence, qui sont guidés par le seul instinct de la violence ne soient pas en situation de commettre des crimes ».

Quid, alors, de ceux passés entre les mailles du filet.

| Q. À propos des Turcs : Ankara entend punir les auteurs des récents attentats ?

Jacques Borde. Certes, c’est bien le minimum que l’on attende d’un État, non ? Mais je note que, côté kurde, la culpabilité dont Ankara nos rebat les oreilles est plus diffuse qu’elle n’y paraît.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Cemil Bayik, le co-président du Koma Civakên Kurdistan10 (proche du PKK), a affirmé à l’agence Firat ignorer l’identité ceux qui étaient derrière cette attaque.

« Ça peut être un acte de représailles contre les massacres génocidaires sauvages et inhumains perpétrés contre notre peuple (…). Nous ne savons pas qui a pu commettre cet acte. Mais nous savons que par le passé, il y a eu des actes de représailles de ce type contre les massacres au Kurdistan » a-t-il poursuivi. « Mais il est clair que dans un contexte où une guerre sauvage est menée contre les Kurdes, il est compréhensible que certains commettent des actes en réaction [contre cette guerre] », a-t-il dit avant d’avertir que « Personne ne doit s’attendre à ce que les Kurdes ne réagissent pas contre la destruction des villes et des quartiers kurdes ».

Bayik a toutefois insisté que le PKK n’ayant pas l’intention de porter la guerre en Turquie : « Le peuple kurde ne fait que résister sur ses propres terres ».

Comprendre que la culpabilité du PKK en cette affaire n’allait absolument pas de soi.

Et si cela était le cas, pourquoi l’administration Erdoğan n’use-t-elle pas avec eux de la même potion amère qu’elle prescrit à Damas : négocier avec des assassins ?

| Q. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère : quid du PYD et sa branche armée, le YPG ?

Jacques Borde. Interrogé par RIA Novosti, sur les propos de Bayik [ci-dessus, NdlR], le n°2 du PYD, Salih Muslim, a botté en touche, affirmant que « Nous ne nous ingérons pas dans les affaires intérieures de la Turquie. L’identité de l’auteur ne nous concerne pas ».

| Q. Il y a unanimité sur le sujet en Turquie… ?

Jacques Borde. Même pas. Le Türkiye Büyük Millet Meclisi (TBMM)11 n’a pu se mettre d’accord sur une déclaration commune condamnant l’attentat.

| Q. Sur une question pareille cela paraît surprenant…

Jacques Borde. Oui, mais le Halkların Demokratik Partisi (HDP)12, d’opposition et ultra-formaliste, ne s’est pas associé au texte élaboré par les trois autres formations de la législature : l’Adalet ve Kalkınma Partisi (AKP)13, le Cumhuriyet Halk Partisi (CHP)14 et le Milliyetçi Hareket Partisi (MHP)15. Le vice-président de l’assemblée, Akif Hamzaçebi, n’a pas eu le choix : il a refusé de lire la déclaration au motif que la tradition parlementaire exigeait l’unanimité.

| Q. Pour quelle raison ?

Jacques Borde. C’est, un peu, de la cuisine politicienne. D’apparence anodine le texte disait, je cite : « Notre pays a été confronté à une sinistre attaque terroriste. Nous condamnons avec véhémence les attaques terroristes inhumaines dirigées contre notre unité, notre intégrité, notre paix et notre sécurité. Le terrorisme n’atteindra jamais son but. Nous déclarons que notre peuple ne reculera pas face au terrorisme et que la République turque a les capacités de l’éliminer ».

Las, le vice-président du groupe parlementaire du HDP, Idris Baluken, a indiqué que bien son parti condamne l’attentat, qu’il ne signerait pas un texte n’évoquant pas les attentats précédents survenus à Suruç, Ankara et Sultanahmet ainsi que « les pertes civiles causées par les affrontements dans la région »16.

Tout ceci pour vous dire que même en Turquie, où tout semble verrouillé par l’administration Erdoğan, rien n’est jamais joué d’avance.

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

2 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

3 C’est le général de Gaulle qui avait qualifié ainsi les Nations-unies

4 ASL, Armée syrienne libre.

5 À deux reprises.

6 Parti de l’union démocratique.

7 Unités de protection du peuple.

8 Armée libanaise.

9 Ou Karantina, familièrement appelé La Quarantaine, quartier du nord de la ville de Beyrouth, au Liban. Doit son nom au Lazaret (à l’origine établissement de mise en quarantaine des passagers, équipages et marchandises en provenance de ports touchés par la peste). qui y fut établi en 1831. Devenu un camp palestinien à partir de 1951, en janvier 1976, après un siège tenace, il tomba aux mains des Forces libanaises (milice). Les massacres firent entre 1.500 et 2.000 victimes.

10 Groupe des communautés du Kurdistan

11 Parlement monocaméral de la République de Turquie.

12 Parti démocratique des peuples, union des gauches.

13 Parti de la justice & du développement, islamiste-conservateur ; au pouvoir.

14 Parti républicain du peuple, centre-gauche kémaliste.

15 Parti d’action nationale, droite nationale identitaire pan-touranienne.

16 En fait, le sud-est de la Turquie, théâtre d’affrontements entre le PKK et l’armée turque.

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