Qui veut quoi au Levant : La Trêve ? Pas sûr ! Entre des acteurs aussi divisés, l’asymétrie n’est pas que dans les combats… 2ème Partie

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

La Guerre ou la Paix, disent certains. Mais de quelle Guerre & de quelle Paix s’agit-il, alors que jamais les crimes du nazislamisme n’ont été aussi prégnants ? Comme pour Stalingrad, libérer le Levant de ce côte obscur de l’Islam sera long & douloureux. Alors une trêve pour en faire quoi au juste ?

| Q. Beaucoup, comme toujours en pareil cas, s’interrogent sur la bonne foi des uns et des autres ? Moscou n’est guère épargné par nos media généralistes ?

Jacques Borde. C’est vrai. Votre question appelle plusieurs réponses.

1- Ne rêvons pas, ce dont il s’agit c’est de rapports de force entre acteurs du grand jeu au Levant ! Alors pas d’illusions à se faire : la mala fides des uns et des autres y aura toujours plus de place que la bona fides ou les grands sentiments.

2- Bien entendu, Moscou – comme Ankara, Téhéran, Washington ou Riyad – a des idées derrière la tête. En géostratégie, celle s’appelle avoir un hidden agenda, dont tous les éléments ne sont pas de nature à être mis sur la table du premier coup. Pas besoin d’avoir Sun Zu1 sur sa table de chevet pour comprendre que faire le contraire serait d’une rare stupidité.

3- À tout prendre, de tous les acteurs du grand jeu levantin, le plus franc du collier reste encore Moscou. L’administration Poutine, elle, a clairement choisi son camp : Damas et les Chrétiens d’Orient et ne barguigne ni ne dément son soutien. Peut-on sérieusement en dire autant de ceux qui affirment combattre le terrorisme en soutenant des terroristes ?

4- Difficile d’accuser la Russie d’avoir planifié quoi que ce soit de longtemps2. En effet, si son entrée en lice a été d’une âpre brutalité, elle est bien le dernier acteur à avoir franchi le Rubicon au Levant. Quid d’Ankara et de Riyad qui ont, sur cet échiquier, autant de montures qu’il y a d’entités de la terreur dans la région. Ou presque…

| Q. Pas les États-Unis ?

Jacques Borde. Si bien sûr. À certains égards, nos amis américains seraient même les plus roublards de la partie.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que leur hidden agenda, pour cette partie du monde, est probablement le plus élaboré (et pas forcément le plus facile non plus) et le plus ancien. Qui le dit ? Encore une fois, pas moi, mais Me. Robert Kennedy Jr.3, qui a abordé auprès de Politico4 les raisons, à son sens, de l’implication de son pays au Levant.

Et que nous dit Junior ? Que « la décision américaine d’organiser une campagne contre Bachar el-Assad n’a pas commencé avec les manifestations pacifiques du printemps arabe en 2011, mais en 2000, lorsque le Qatar a offert de construire un pipeline pour 10 Md$US qui traverserait l’Arabie Séoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie ».

Damas – État souverain, simple rappel en passant – ayant opté pour un autre projet supposé passer directement par le Liban5, là se trouve le casus belli avec Damas et non dans ses choix de politique intérieure. Ajoutez à cela le chaos libyen initié de Londres et de Paris, Sarkozy regnante

| Q. Donc, surtout de la géopolitique. Rien de bien nouveau ?

Jacques Borde. Sub solem. Si beaucoup, parce que l’administration Obama ne s’arrêtera pas à la simple instrumentalisation des printemps (dits) arabes, mais, espérant la chute (à court terme) de Bachar el-Assad, elle a mis le paquet, en misant sur :

1- Reccep Tayyip Erdoğan, et ses visées néo-ottomanes.

2- Les monarchies pétrogolfiques.

3- Et sa bonne vieille CIA », qui verbatim Robert Kennedy Jr. « a utilisé les membres du groupe extrémiste Daech pour protéger les intérêts des USA sur les hydrocarbures et instrumentaliser les forces radicales pour réduire l’influence de l’ancienne URSS dans la région ».

Après tout, pourquoi pas ? C’est ainsi que les puissances jouent (sic) entre elles. Sauf que, comme souvent, nos amis américains ont répété leurs erreurs du passé avec des conséquences similaires à celle de leurs fiascos précédent en Afghanistan et Irak :

1- Bachar, n’est pas tombé.

2- Wahhabi et Turcs n’en ont vite fait qu’à leur tête, dépassant largement le modus operandi cisélé à la Maison-Blanche. Voir notamment le (quasi) solo des Séoudiens au Yémen.

3- Faute de calendrier mal maîtrisé, les États-Unis ont dû composer, Irak oblige, avec les… Iraniens et leur laisser, du coup, une grande liberté de manœuvre.

4- Les Russes, eux, pressés par leur partenaire iranien, ont fini par rejoindre la partie.

Et voilà où nous en sommes aujourd’hui.

| Q. Sinon, la trêve a l’air de tenir ?

Jacques Borde. Tant mieux, qui s’en plaindra ? À chaque jour suffit sa peine.

À noter, cependant, que, rejetant le cessez-le-feu, plusieurs groupes ont décidé de rejoindre Al-Qaïda (ou l’ont déjà le rejoint), affaiblissant de ce fait la concurrence djihâdiste – Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)6, ou Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām7 – à laquelle ils appartenaient :

Ansar al-Charia (Les partisans de la charia), 8

Al-Muntasir Billah,

Ajnad ach-Chām (Les soldats du Levant)9,

Al-Jayš al Muhajireen wal-Ansar (JMWA, L’armée des immigrés & des défenseurs)10,

Crimean Jamaiat (L’Assemblée de Crimée).

Jund al-Aqsa (Les soldats d’Al-Aqsa)

Katibat al-Tawhid al-Jihâd (organisation ouzbèke).

| Q. Mais, pour revenir au fond, les lignes entre les deux camps restent assez nettes ?

Jacques Borde. Pas tant que cela. Je vous rappelle plusieurs éléments :

1- Aux tous débuts, Téhéran et ses alliés, le Hezb11 notamment, étaient beaucoup plus engagés auprès de Damas.

2- C’est Moscou qui a rallié la cause syro-iranienne. Et pas l’inverse.

3- En Irak, les Russes ne sont quasiment pas présents aux côtés des Irakiens.

4- En Irak toujours, la seule alliance qu vaille est celle – avec des objectifs très limités et précis – est celle qui unit Washington à Téhéran.

| Q. Mais, Damas, Téhéran et leurs alliés soutiennent bien la trêve ?

Jacques Borde. Oui. Mais quel autre choix ont-ils ?

Primo, après près de cinq années de combats ininterrompus, tous les belligérants on besoin de souffler. Les Syriens servant sous les drapeaux les premiers.

Secundo, à Damas, on a toutefois prévenu qu’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)12 continuerait à combattre les « groupes terroristes » exclus de l’accord.

« La République arabe syrienne annonce qu’elle accepte la cessation des hostilités, sur la base de la poursuite des opérations militaires pour lutter contre le terrorisme de Daech, le Front Al-Nosra et les autres groupes terroristes qui leur sont liés, conformément à l’annonce russo-américaine » a ainsi indiqué le ministère syrien des Affaires étrangères dans un communiqué. « En vue de garantir le succès de la cessation des hostilités prévu samedi, le gouvernement syrien est prêt à coordonner avec le côté russe pour déterminer quels sont les régions et les groupes armés qui feront l’objet du cessez-le-feu ».

La situation est donc beaucoup moins claire qu’on pourrait le croire. Certes, d’un côté, le combat au sol c’est le trio Damas-Téhéran-milices. Mais, de l’autre, l’appui aérien est russe à 99% et la logistique est, aussi, russe à, disons 79%13. Sans compter que l’Iran est en train de passer ses commandes d’armements auprès de la Russie : pas vraiment le moment d’avoir des sujets de fâcherie.

| Q. Parce qu’il y en a ?

Jacques Borde. Bien sûr, bien que personne, que ce soit à Téhéran ou à Moscou ne voudra l’admettre publiquement. Un exemple : l’accord entre Doha, Caracas, Riyad, et Moscou sur le gel de la production à son niveau de janvier 2016.

D’entrée, je vous rappelle que, côté iranien, la proposition a été qualifié de « risible » !

| Q.Et, selon vous, c’est le cas ?

Jacques Borde. Quelque part, un peu, oui. Et ça n’est pas moi qui le dit. « Les Iraniens n’ont pas tort d’affirmer cela, cet accord ressemble à un coup de communication », juge le Pr. Thomas Porcher14, repris par Challenges. « Les Séoudiens mènent une guerre du pétrole. Ils ne veulent pas couper leur production pour ne pas perdre de parts de marché, affaiblissant ainsi les autres pays. En plus, cette baisse est moins douloureuse pour l’Arabie Séoudite puisque le pétrole saoudien est rentable à partir de 20 dollars le baril. Et même si cette baisse creuse le déficit budgétaire saoudien [Riyad a enregistré en 2015 un déficit budgétaire record de 89 Md€, Ndlr], le pays peut s’appuyer sur des réserves colossales [environ 650Md$US, Ndlr]. L’Arabie Séoudite peut tenir encore trois ans avec un baril proche des 30 dollars »15.

À se demander, si, à terme, sur ce point les Iraniens ne se retrouveront pas du même côté que la barricade, énergétique bien sûr, que Washington…

| Q. C’est à ce point ?

Jacques Borde. Disons qu’on se dirige, volons nolens, vers ce qui pourrait être un point de rupture. Je vous signale que, sur ce sujet, Riyad, dans les cordes, ne fait absolument pas dans la nuance.

Ainsi, le ministre séoudien du Pétrole, Ali al-Naïmi, a mis les points sur les i en quelque sorte, avertissant saudi et orbi que le royaume « peut tout à fait s’accommoder d’un baril qui descendrait même à 20 dollars ». Propos qui confirment la tactique de l’administration Salmān visant à maintenir, coûte que coûte, la production au plus bas pour affaiblir la concurrence. Ali al-Naïmi se permettant même de donner quelques conseils au rival américain. « Vous (les) Américains, (vous) avez un sérieux problème avec les cours actuels du brut. Vos coûts de production sont trop élevés. Donc trois solutions: soit vous les baissez, soit vous empruntez du cash, soit… vous vous auto-liquidez. Les acteurs faibles vont rapidement devoir disparaître »16, a-t-il asséné à l’occasion d’un congrès sur l’industrie pétrolière qui se tenait à Houston.

Les lignes bougent, jusqu’où ? Là est toute la question !…

| Q. Et elles bougent beaucoup ?

Jacques Borde. Oui et non. L’essentiel, comme bien souvent en pareil cas, est de sauver les apparences. À l’évidence, les Iraniens ne tiennent pas à entamer un partie de bras-de-fer avec les leurs différents partenaires au grand jeu. Au bout du bout, tout ce monde se tenant un peu par la barbichette.

Téhéran est donc, officiellement du moins, en faveur de la trêve. Et n’oublions pas les pertes sévères qu’a connu le Hezbollah. Donc pas un mot de travers.

| Q. Donc tout va pour le mieux ?

Jacques Borde. On peut dire ça. Sauf que, ô hasard bien sûr, l’allié de toujours côté iranien, le Hezbollah, lui, ne se prive pas pour tomber à bras raccourcis sur les… Séoudiens, accusés de tous les maux.

En première ligne pour assurer cette opportune tension dialectique, le vice-président du Conseil exécutif du Hezbollah, Cheikh Nabil Qaouk, qui ne se prive pas d’affirmer que « les armes de l’Arabie Séoudite sont aujourd’hui entre les mains des gangs takfiris en Syrie, et représentent une véritable menace pour la stabilité du Liban ».

Et de se demander : « Comment se fait-il que les armes de l’Arabie parviennent à trouver leur chemin rapidement aux gangs takfiris en Syrie, alors qu’elles sont incapables de parvenir à l’armée libanaise ? Sachant que si l’armée était soumise à la volonté de l’Arabie Séoudite dans la lutte contre la résistance, certainement les armes de l’Arabie auraient parvenu à l’armée aussi rapidement que pour les gangs takfiris en Syrie ».

Et de rappeler que « Nous ne renoncerons pas à nos responsabilités envers notre peuple et notre nation, quelles que soient les pressions politiques, médiatiques et économiques contre le Hezbollah, de la part des USA et de l’Arabie Séoudite et de certains pays du Golfe. Car , nous ne changerons point notre position en Syrie, mais nous allons poursuivre le combat où cela doit se faire, parce que la défaite des gangs takfiristes est un devoir national dont le but est de protéger le Liban sachant que la stabilité en Syrie est une ligne rouge, et donc si nous voulons protéger notre peuple et notre pays, il faut vaincre les gangs takfiristes au-delà de la frontière ».

À bon entendeur salut !

| Q. Mais, à terme, les Russes ne risquent-il pas d’être en contradiction avec les résolutions successives des Nations-unies ?

Jacques Borde. Je ne crois pas. En tout cas, pas plus que les Occidentaux ne l’ont été en Libye ! De plus, comme l’a rappelé, fort justement, le secrétaire général de la Ligue des États arabes, Nabil el-Arabi, « … la Russie mène une campagne militaire à la demande du gouvernement syrien de Bachar el-Assad. La défense individuelle et collective est autorisée par l’article 51 de la Charte de l’Onu ». En un mot comme en cent, l‘opération russe en Syrie ne contredit pas le droit international.

À ma connaissance, seule une partie des fournitures d’armes entrant en Syrie est en contradiction flagrante de l’embargo imposée à ce pays. Et, à ce titre, tout le monde est, peu ou prou, à la mène enseigne. À commencer par tous ceux qui assistent à des degrés divers les formations paramilitaires opposées au pouvoir légal. Suivez mon regard…

Notes

1 L’auteur de l’Art de la guerre.

2 Les Russes ont toujours vendu des armes à la Syrie.

3 Le neveu de John Fitzgerald Kennedy.

4 Magazine fondé par John F. Harris & Jim VandeHei, deux exs du Washington Post.

5 Noter, au passage le rôle, ô combien trouble, de Saad Hariri qui, sur ce dossier comme sur tant d’autres, a joué sur une partition destinée à affaiblir son propre pays.

6 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

8Coalition djihâdiste formée le 2 juillet 2015 et surtout présente dans le gouvernorat d’Alep.

9 Plus complètement : Al-Ittihad Al-Islami li-Ajnad ach-Chām ( L’Union islamique des soldats du Levant).

10 Initialement connu sous le nom de Katibat al-Muhajireen (La Brigade des Émigrants).

11 Le Hezbollah.

12 Armée arabe syrienne.

13 Téhéran fournit des armes aux diverses milices et à l’AAS.

14 Économiste spécialiste du pétrole et professeur à la Paris school of business, auteur de l’ouvrage 20 idées reçues sur l’énergie, paru chez De Boeck en 2015.

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail