Collusions Vs Collision ! Entre Modérés essorés & Takfiri épaulés : le Grand jeu se poursuit au Levant ! – 2ème Partie

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Entre une trêve qui s’installe dans la durée & des combats qui perdurent (les deux n’étant pas incompatibles) le grand jeu se poursuit, notamment à coup proxies changeant de camps comme de Kamiz & de grigris distribués aux amis (sic)…

| Q. D’entrée, que pensez-vous de l’annonce de retrait unilatéral faite par le président russe, Vladimir V. Poutine ?

Jacques Borde. J’en suis le premier surpris. Émergeant tout juste d’une grippe, vous me permettrez de ne pas traiter le sujet en profondeur ! À ce stade, tout ce que je peux en dire est ceci :

Primo, je m’explique difficilement un tel geste qui va totalement à l’encontre de ce que nous enseigne la situation géostratégique. À moins que les experts militaires ne nous aient pas tout dit, Moscou vient de renoncer motu proprio à ses avantages militaires sur le terrain. Sans exiger, en retour, la moindre contrepartie des autres acteurs du drame syrien.

Secundo, cela ressemble à une énorme prise de risque de la part des Russes : une grossière erreur selon moi, le Kremlin agissant comme si les autres acteurs du grand jeu qui se joue au Levant étaient : a) impressionnables ; b) neutres ; c) respectueux des engagements pris.

À se demander si, au Kremlin, on ne se laisserait pas griser par les images de Su-34 tétanisant les troupes au sol nazislamlistes, et, par là même on ne passait pas par pertes et profits la mala fides occidentalis telle que découverte en Libye.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que faire des gestes de bonne volonté est bien joli mais cela n’a de sens que si l’autre camp s’y prête aussi. Or, la mesure annoncée par Moscou est à sens unique. Où sont les gestes équivalents côtés terroristes et pro-occidentaux ? À meilleure preuve : Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām1, la branche syrienne d’Al-Qaïda est-il toujours utile de rappeler, a immédiatement fait part de son intention de lancer une offensive où la Russie est en train de retirer ses troupes. « Il est clair que la Russie a subi une défaite, et dans les prochaines 48 heures, le Front al-Nosra va lancer une offensive en Syrie » a affirmé, via Skype, un commandant de ce groupe terroriste sur le terrain.

Mais nous reviendrons plus longuement sur ce sujet prochainement.

| Q. Précédemment, vous me disiez que l’affaire dite de la Légion d’honneur, était un non-événement, alors, selon vous, pourquoi fait-elle encore le buzz ?

Jacques Borde. Parce que tout ce qui sort à son sujet enfonce le clou. Ainsi apprend-on que Ségolène Royal – dont on peut, honnêtement, se demander en quoi elle était ministériellement concernée – aurait été diligentée pour accueillir Mohammed Ibn-Nayef Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd. Puis que c’est embeded (sic) dans convoi de trente voitures officielles que Nayef s’est rendu à l’Élysée.

Bon, ça c’est pour le décorum. Mais, régionalement, ça n’est guère mieux.

| Q. Dans quel sens ?

Jacques Borde. Le Liban va étudier l’aide militaire de… l’Iran. Selon le Daily Star2, c’est ce à quoi s’est engagé le ministre libanais de la Défense, Samir Mokbel, auprès de son homologue iranien, le général Hussein Dehgane, qu’il a rencontré.

« Je lui ai répondu que nous serons disposé à l’étudier au conseil des ministres dès la suspension des sanctions », a précisé Mokbel lors d’un point de presse à Beyrouth.

Comme je vous l’avais dit, ce sont nos relations avec notre plus ancien ami au Levant que nos maladresses vont finir par nous faire perdre.

| Q. Que pensez-vous de la mise au point de Jean-Marc Ayraut ?

Jacques Borde. Plusieurs choses, qu’au bout du compte, je trouve plutôt gênantes ! Je m’explique :

Primo, le chef de la diplomatie française, Jean-Marc Ayrault, a fait ce qu’il a pu pour éteindre un incendie qu’il n’a pas allumé.

Secundo, Il l’a fait sans grand entrain et avec beaucoup d’embarras, répétant, un brin brouillon, qu’il s’agit là d’« une tradition démocra… diplomatique, hein, c’est une tradition diplomatique. Il y a parfois des traditions diplomatiques qui peuvent étonner, il faut le prendre comme tel». « …je pourrais vous en citer plein, des Légions d’honneur qui ont été données ». Et « Il n’y avait rien de solennel » dans la remise de cette décoration, avant de confesser « comprendre » des réactions qui fusent de toutes parts. Même si la modération de ton semble plus appréciable que les outrances de son prédécesseur, Jean-Marc Ayrault, confronté en l’espèce à une Catch 22 situation, marque assez peu son territoire en tant que chef de notre diplomatie.

Tertio, abordant l’aspect géopolitique du dossier, Jean-Marc Ayrault procède largement par omission, revenant sur le Liban où « nous discutons de la paix en Syrie, et l’Arabie Séoudite a un rôle à jouer. Et d’ailleurs, concernant la reprise des négociations, sa position, c’est d’encourager la reprise des négociations, que le cessez-le-feu soit totalement respecté et que l’aide humanitaire arrive, et c’est les encouragements qu’elle donne à l’opposition » ; mais ne disant pas un mot sur le Yémen où l’administration Salmān s’attire pourtant les foudres d’HRW3 pour, notamment, l’usage de sous-munitions formellement interdit par les textes régissant le droit de la guerre.

| Q. N’aurait-il pas dû se taire, faire l’impasse du sujet, plus simplement ?

Jacques Borde. Oui, mais, là, c’est son silence qu’on lui aurait reproché. D’un autre côté, c’est le poste que M. Ayrault occupe qui fait que la patate chaude a fini par lui arriver dans les mains. Alors qu’honnêtement, il n’a rien à voir dans cette affaire.

Quant à savoir si le Royaume « a un rôle à jouer », en Syrie, quelque part, c’est :

1- Faire peu de cas de la souveraineté nationale de la République arabe syrienne. Quand va-t-on se poser la question de l’ingérence de nos cadors pétrogolfiques dans les affaires d’un pays où ils ont assez fait de mal depuis 1982, époque où l’ivraie d’Hama, arrosée des mêmes pétrodollars, fut arrachée du sol syrien grâce à Hafez el-Assad4 ?

2- Donner quitus aux relations troubles de la pétromonarchie avec les franges radicales de la mouvance djihâdiste. Car, comme l’a rappelé Romain Caillet, en Syrie et au Yémen, l’Arabie Séoudite « ne se prive pas de soutenir des groupes armés qui collaborent avec Al-Qaïda », voire lui ont fait allégeance.

| Q. Et lorsqu’Antoine Izambard écrit, dans Challenges, que Riyad et Paris sont sur la même longueur d’ondes…

Jacques Borde. Il a raison. Oui, il y a bien alignement des deux pays sur la même ligne géopolitique. Le plus simple est encore de lire son papier : http://www.challenges.fr/monde/moyen-orient/20160306.CHA5922/bachar-el-assad-etat-islamique-quand-la-france-et-l-arabie-saoudite-sont-sur-la-meme-longueur-d-onde.html .

| Q. Qu’en pensez-vous ?

Jacques Borde. C’est toujours la même erreur tragique depuis le départ de De Gaulle puis de Michel Jobert des affaires : voulant mettre en place une politique arabe de la France – supposée se traduire par la promotion des intérêts de la France dans le monde arabe, ce qui aurait été parfaitement défendable – nous finissons toujours par faire la promotion des intérêts de pays arabes, voire (pire) de factions au sein de ces pays arabes5, en France et dans le reste du monde.

Concrètement, notre politique au Levant devient de plus plus le miroir des intérêts défendus (voire imposés, comme au Yémen) par l’Arabie Séoudite au Levant.

| Q. Et cela vous embarrasse tant ?

Jacques Borde. C’est absurde. Prenez le Yémen. Nous y étions présents motu proprio depuis des décennies. Que restera-t-il de notre présence le jour où les armes se tairont ? Au mieux, nous risquons d’être détestés par une bonne moitié des Yéménites.

Sans compter qu’on est en droit de se poser quelques questions sur la nature même du régime séoudien…

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Qu’outre les aspects adémocratiques, absolutistes et autoritaires du système en place, comment ne pas s’étonner que le Royaume est – comme son nom l’indique Séoudie – une vulgaire possession familiale ripolinée à la hâte d’un vernis théocratique et gérée comme un bien privé et tribal. Ça et rien d’autre.

| Q. Un peu comme Monaco, en somme ?

Jacques Borde. Sauf que Monaco est l’antithèse absolue de la Séoudie. En effet :

1- Partie de ce qui fut, notamment, un repaire de naufrageur, la Principauté a tourné le dos à une tradition locale : que je sache, on ne pille pas au bas de ses rochers les paquebots échoués.

2- Monaco a bâti une prospérité non-agressive et non spoliatrice dont 99,99% des Monégasques6 profitent.

3- Monaco n’est pas un système absolutiste.

4- L’aviation (ou l’artillerie) monégasque n’est pas en train de pilonner à merci Nice, au prétextes de mœurs locales pourtant souvent délétères et douteuses, ou Marseille pour ses cités de non droit.

Non, s’il fallait comparer la saga wahhabo-séoudienne à celle d’une dynastie européenne c’est celle du boucher du Congo, Léopold II7, le deuxième roi des Belges, souverain et seul maître (pour son malheur) du pays de 1884 à 1908.

Rappelons-nous ce qu’en disait Sir Arthur Conan Doyle8, en 1909 : « Beaucoup d’entre nous en Angleterre considèrent le crime qui a été commis sur les terres congolaises par le roi Léopold de Belgique et ses partisans comme le plus grand crime jamais répertorié dans les annales de l’humanité. Je suis personnellement tout à fait de cette opinion »9.

L’ONG étasunienne HWR ne dit guère autre chose à propos des agissements séoudiens au Yémen.

| Q. Vous pensez, qu’à terme, la France pourrait perdre sa place au Levant, ou du moins y régresser ?

Jacques Borde. Mais, ouvrez les yeux ! C’est déjà largement le cas. Lisez donc ce qu’en dit Georges Corm10, ancien ministre libanais des Finances (1998-2 000) : « Il serait souhaitable que la France cesse d’intervenir directement dans les conflits ou qu’elle cesse de vendre des armes aux monarchies de la Péninsule Arabique, lesquelles sont employées dans des interventions violentes dans d’autres pays arabes tels que le Yémen. La politique extérieure française est totalement alignée sur la politique de l’Otan, des États-Unis et des États du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Elle fait même de la surenchère comme dans le dossier syrien ou celui du projet de traité avec l’Iran. La France ne peut donc plus jouer un rôle d’apaisement ou d’arbitre impartial, comme au temps du général De Gaulle »11.

Précisons, parce que cela a son importance, que Georges Corm est une personnalité plutôt modérée sur l’échiquier géopolitique libanais.

Et quid de l’Europe ?

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. En ces temps ou les Européens peinent à régler le volet de la crise migratoire et du nazislamisme (intrinsèquement liés selon moi), l’affaire du grigri ad usum Saudi comme je l’appelle, nous place, quand même dans une position délicate…

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Rappelons qu’Il y a moins de deux semaines, le Parlement européen a adopté, à une large majorité, une résolution demandant un embargo sur les livraisons d’armes à l’Arabie Séoudite, au motif de sa guerre aériennes au Yémen et de son blocus maritime12 imposé à ce pays, via factis qui a fait « des milliers de morts » civils pour leur immense majorité.

Franchement, là, la France (qui concrètement, prend partie pour Riyad dans ce qui est clairement un casus belli) à l’air de s’asseoir sur une décision votée par une majorité de parlementaires. Ça ne fait pas très sérieux.

| Q. Tout aussi franchement, tout ça n’est pas qu’un épiphénomène qui intéresse assez peu nos voisins ?

Jacques Borde. De prime abord, oui. L’affaire semble plus ridicule que grave. Sauf que cracher ainsi dans la soupe européenne n’est pas très intelligent. On verra ce que nous dirons nos partenaires de l’Union, lorsque nous les tannerons pour qu’ils viennent nous épauler contre le terrorisme en Afrique subsaharienne. Terrorisme qui vient de s’étendre au pré-carré français en Côte d’Ivoire.

Que répondra notre le chef de la diplomatie française, lorsqu’un de ses petits camarades, (norvégien, portugais peu importe) glosera sur la contradiction qu’il y a à combattre le terrorisme en Afrique et à honorer ceux qui en sont proches dans la Péninsule arabique ?

Gouverner, c’est prévoir. Avant de distribuer des colifichets à n’importe qui, encore fallait-il en soupeser toutes les conséquences. À commencer celle de ne pas fournir de prétextes de se défiler à des partenaires par définition peu courageux.

| Q. Mais vous pensez toujours qu’il ne faut pas se mêler de ce qui se passe en Arabie Séoudite ou en Turquie ?

Jacques Borde. Pour y faire quoi au juste ? Si, c’est pour y combattre Daech. Pourquoi passer leurs frontières ? Commençons par, et je pèse mes mots, exterminer tout ce qui ressemble de près ou de loin à un, ou une (après tout l’égalité de sexes n’est pas fait pour les chien) nazislamiste sur les fronts syrien ; irakien et libanais. Après, dans un premier temps, que Riyad et Ankara se débrouillent avec les métastases de ce cancer sur leur propre sol.

| Q. Mais les décapitations en série vous en faites quoi ?

Jacques Borde. A priori, rien ! Arrêtons de nous gargariser de notre propre logorrhée. Rappelez-vous la diatribe de Villepin sur l’Irak à la tribune du machin13 : ça a servi à quelque-chose ? Non ! Suite à cette pompeuse fanfaronnade, la France a-t-elle seulement adouci les sanctions imposées aux civils irakiens ? Pas d’un iota. Finissons-en avec cette spécialité franchouillarde : geindre avec les victimes et coucher avec les assassins.

L’attitude de Jean-Marc Ayrault, sur cette affaire ne le fera pas passer à la postérité mais, au moins nous évite-t-il les pitreries diplomatiques de certains !

À tout prendre, le plus crédible aura le porte-parole d’EELV, Julien Bayou, qui a rappelé que « La Légion d’honneur a valeur d’exemplarité, c’est censé être public. Cela montre que nous sommes otages de nos relations commerciales avec l’Arabie Séoudite, comme avec le Qatar ». Bayou qui a également rappelé que le candidat Hollande avait, lors de son discours du Bourget, promis de « ne pas inviter les dictateurs en grand appareil à Paris ».

Sans parler du fond…

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Vous oubliez une chose, la majorité de ces exécutions concernent, du point de vue des autorités locales, des criminels et des trafiquants. Alors cessons de croire que nos (éventuelles) jérémiades feront changer de cap des administrations qui, avec quelques raisons sonnantes et trébuchantes, nous toisent du haut de leurs carnets de commandes. Commençons par régler le problème du nazislamisme. Ensuite, voyons dans nos relations bilatérales avec ces États qui appliquent des formes, disons exotiques, de peines capitales, celles qui peuvent être sujettes à caution. Je pense que, côté séoudien, le problème des droits des femmes et, côté turc, le droit des minorités passent avant les modalités mises en œuvre pour se débarrasser des (vrais) criminels, dont, désolé, je n’ai que faire.

Et, de toute manière, ça n’est pas en distribuant nos médailles comme nous le faisons que nous risquons d’aider à améliorer les choses dans la Péninsule arabique.

Notes

1 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

2 Quotidien libanais anglophone.

3 Human Rights Watch, ONG étasunienne défendant les droit de l’Homme.

4 Lutte qui opposa, déjà, la conférie nazsislamiste, au front constitué par le Ba’ath, la gauche syrienne et l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS, l’Armée arabe syrienne)/

5 Ce qui constitue une ingérence dans la vie politique de ces pays.

6 Sans parler de beaucoup d’autres.

7 Léopold Louis-Philippe Marie Victor.

8 Ou Mark Twain, in Le soliloque du roi Léopold, « Le roi avec 10 millions de morts sur la conscience ».

9 Arthur Conan Doyle, Le crime du Congo, préface à l’édition américaine, 1909, éd. Les Nuits rouges, 2007

10 Pensée & politique dans le monde arabe, Éd. de la Découverte.

12 Le blocus est, en soi, un acte de guerre. Cf. le blocus du Détroit de Tiran par les Égyptiens en 1967. En 1967, la Guerre des Six Jours qui voit Israël s’opposer à l’Égypte, à la Jordanie et à la Syrie, est une conséquence du blocus imposé par Nasser.

13 Les Nations-unies.

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