Collusions Vs Collision ! Ou Poutine joue à Qui-perd-gagne ! À moins que ce ne soit l’inverse ! – 1ère Partie

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

D’une trêve qui arrange tout le monde à des pourparlers où chacun pousse ses proxies qui raflera la mise au bazar diplomatique de Genève censé mettre de l’Ordre dans le grand jeu du Levant ? Moscou ? Washington ? Ou bien un outsider coiffant tout le monde au poteau ?…

| Q. Que pensez-vous de la proposition de Philippot (FN) qui propose qu’on retire sa Légion d’honneur à Mohammed Ibn-Nayef ?

Jacques Borde. Ridicule ! L’erreur, la nôtre en tant que puissance régalienne, a été de jouer avec les ors de la République. En honorant un homme qui n’est honorable que dans le sens où Marc-Antoine traitait les assassins de César d’hommes honorables : le mal est fait et le ministre de l’Intérieur séoudien, Mohammed Ibn-Nayef Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd, a son grigri bien vissé sur le poitrail, façon bête à concours du Salon de l’Agriculture. Ça n’est pas très heureux, mais la France en a vu d’autres, non ? Alors, restons-en là ! Revenir en arrière serait un erreur…

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Florian Philippot a beau dire que l’affaire « pèse de tout son poids nauséabond sur l’image, la réputation et le rayonnement de notre pays », retirer cette Légion d’honneur ne réglerait rien. Tout le mal possible a été fait, je le répète. Vous connaissez mes préventions vis-à-vis de l’administration Salmān d’Arabie Séoudite. Mais avoir des relations normalisées et équilibrées avec le royaume est une nécessité absolue pour notre diplomatie, les intérêts supérieurs de la France et la stabilité au Levant.

De plus, Philippot semble oublier une chose : décoré ou pas, Mohammed Ibn-Nayef Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd, reste ministre de l’Intérieur de son pays et, à ce titre, l’interlocuteur de la France. Et de quoi aurions-nous l’air si la France commence à reprendre d’une main ce qu’elle vient d’accorder de l’autre ? Qui voudra de nous comme partenaires durables si nous jouons à ce petit jeu là ? Pour finir, qu’en matière de « poids nauséabond », Philippot et ses petits camarades commencent par nous débarrasser (politiquement j’entends) d’un autre homme honorable qu’ils ne connaissent que trop bien : Jean-Marie Le Pen. Depuis le temps qu’ils nous en parlent…

| Q. Vous ne partagez pas les déclarations russes quant à la mission accomplie en Syrie ?

Jacques Borde. Mission accomplie ? Comme vous y allez ! On croirait voir George W. Bush1 sur le porte-avions USS Abraham Lincoln, lorsque le président US nous y fit part de la fin de l’Opération Iraqi Freedom.

Les maîtres du monde ont tous tendance à prendre, parfois, des décisions hâtives. La fonction sans doute ? Ils pourraient méditer Bossuet qui ponctua l’oraison funèbre écrite pour Henriette-Marie de France de cet avertissement : Et nunc, reges, intelligite, erudimini qui judicatis terram (Et maintenant, rois, comprenez, instruisez-vous, vous qui décidez du sort du monde).

Mais, la marche du monde est, aussi, à ce prix !

| Q. Vous mettez Bush et Poutine sur le même plan ?

Jacques Borde. Non, comparaison n’est pas raison ! Ceci posé, même si les Russes, prudents, ont su rester peu diserts quant à leurs buts de guerre nous sommes loin du compte. Comment, d’ailleurs, en serait-il autrement au bout de seulement cinq mois ?

Le plus surprenant : c’est qu’à lire l’ensemble des media russes et pro-russes, on est effectivement en plein dans le remake du mission accomplie de Bush sur l’Irak !

| Q. À ce point-là ?

Jacques Borde. Une chose est sûre : contrairement à ce qu’affirme la partie russe, les buts de guerre (appelons un chat un chat) de l’intervention militaire russe en Syrie sont loin d’avoir été atteints.

| Q. Quels étaient-ils ?

Jacques Borde. Les Russes n’ont jamais été tout à fait clairs à ce sujet. Néanmoins, on peut en identifier quelques-uns :

Primo, sauver Bachar el-Assad.

Secundo, couper le cordon ombilical de Daech.

Tertio, reprendre le terrain aux terroristes.

Sur ce triptyque de base, qu’ont réellement accompli les Russes ?

Préliminairement, rappelons une vérité que tout le monde oublie : les Russes ne conduisent pas motu proprio d’opérations en Syrie : le sale boulot, celui qui se fait au sol reste l’apanage des Syriens et pro-Iraniens. Et eux seuls. C’est trivial : mais on ne peut pas reprocher à l’acteur russe de ne pas gagner des batailles qu’il ne livre pas ! À risquer une comparaison, et malgré les remarquables résultats enregistrés par les Forces aérospatiales russes, le travail accompli par les Russes les rapproche davantage des Australiens prêtant leurs F/A-18F à la coalition que des Français combattant pour de bon les terroristes au Sahel. Pour le reste :

1- En matière de retrait, ou de bellum interruptus, les Russes n’ont, retiré que 10 appareils sur la petite cinquantaine de machines volantes expédiées en Syrie. À titre indicatif, la France en ramenant au port le Charles-de-Gaulle a amoindri nos capacités de 26 appareils. Alors, sachons raison garder.

2- Assad est toujours en place. Mais ses ennemis, à l’orée des négociations, réclament sa tête de plus belle. Et les Américains, eux-mêmes, qui n’abordaient plus le sujet, reparlent, à nouveau, de sa succession. Comme c’est curieux.

3- Plus grave, le cordon ombilical reliant Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)2 à ses sources de ravitaillement est toujours en place. Si l’un des buts de guerre russe visait à fermer la frontière avec la Turquie, celle-ci, en dépit des coups portés, reste ouverte. Pire, Ankara impose toujours sa loi sur une partie non-négligeable du territoire syrien. Quant aux Américains, ils disposent désormais eux aussi de deux facilités militaires en plein territoire syrien. Enclaves d’où ils sont libres de conduire (ou laisser conduire) toute opération qui leur plaira.

Seul axe de ravitaillement durablement sectionné, celui du sud. Grâce aux bonnes relations avec Amman, un des principaux partenaires de la Russie au Levant, Moscou a réussi à neutraliser (sic) l‘hinterland jordanien, en tant que base arrière des terroristes.

4- Si, nous conviendrons avec tous les admirateurs du président russe, Vladimir V. Poutine, celui-ci est un remarquable joueur d’échec, sa campagne de Syrie (si elle en reste là) ne lui permettra pas de se poser en poliorcète ou (re)preneur des villes tombées à l’ennemi. La guerre des villes, celle-là même qui avait justifié l’intensification des bombardements russes au nord d’Alep et avait torpillé la précédente session de pourparlers à Genève, fin janvier 2016. Or, si, grâce à l’intervention russe, l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī3 métamorphosée a repris du terrain au nord de Lattaquié, le fief des Assad, ces gains territoriaux restent fragiles. Il semble donc étrange que le président russe, Vladimir V. Poutine, ait, ainsi, l’intention de s’arrêter au beau milieu du gué.

| Q. Si, selon-vous, les buts de guerres russes n’ont été atteints que si partiellement, pourquoi affirmer vouloir se retirer maintenant ?

Jacques Borde. Parce qu’un premier appareil de Damas, vient de se faire tirer par un des Manpads fournis illégalement par l’or pétrogolfique, pardi. Plus un appareil à hélice irakien. Rappelons l’incident du Su-24 Fencer abattu par la chasse turcs : un avion, le cas échéant, ça se descend. Or, pour l’instant, côté russe, l’aventure syrienne reste encore une opération gagnant-gagnant.

| Q. Vous pensez que les Russes pourraient, en l’espèce, esquisser, là, une sortie de crise ?

Jacques Borde. Certains le croient. Ainsi, cité par Nathalie Ouvaroff, le colonel (CR) Victor Mopuchovkhovsky, proche des organes – ou plutôt de de l’establishment, militaro-industriel comme nous disons en Occident – estime que la Russie s’est acquittée de la tâche qu’elle s’était fixée. « Je considère que la campagne de Syrie est une victoire pour l’armée russe, nous avons conforté le président syrien et fortement élargi le territoire contrôlé par l’armée régulière syrienne avec des pertes civiles minimales… Nous avons également fortement contribué à faire parvenir l’aide humanitaire aux populations sinistrées. Maintenant que la phase militaire s’est achevée avec succès, place à la diplomatie… »4, a ainsi affirmé Mopuchovkhovsky.

Sauf qu’on est en droit de se demander en quoi et à quel moment « la phase militaire s’est achevée avec succès » ?

| Q. Pour vous nous n’en sommes pas là ?

Jacques Borde. Non. Nous n’en sommes pas là. Rappelons que :

1- La trêve ne concerne pas Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech).

2- Engagée depuis plusieurs semaines, la guerre des villes, celles tenues par Daech, se poursuit. Palmyre d’abord. L’aviation russe a encore transféré des hélicoptères de combat sur un site voisin à l’est de Homs. De même, les raids russes devraient continuer autour d’Alep, dans le Nord, et à l’est, en direction de Raqqa, la capitale de Daech en Syrie.

De toute manière, les Russes auraient tort de s’arrêter en si bon chemin…

| Q. Pourquoi cela ?

Jacques Borde. Parce que, d’abord, ils ne sont pas les seuls à décider du sort des armes. Les ennemis de Damas ont leur mot à dire en cette affaire. Et, eux, enfin les plus décidés d’entre eux, n’ont pas l’intention de déposer les armes de sitôt. Quant aux Russes, finalement, ils n’y ont pas d’intérêt.

| Q. Pourquoi ?

Jacques Borde. Parce que, quelque part, on ne change pas un équipe qui gagne et on ne quitte pas le terrain au beau milieu de la partie ? Or, au bout de cinq mois de frappes ininterrompues, les Russes ont permis un retournement de la situation en faveur de leurs alliés. Le sanctuaire de Lattaquié est sécurisé. L’AAS et les Iraniens se sont rapprochés d’Idleb, bastion de Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām5. Autour d’Alep, l’étau s’est desserré, et les loyalistes progressent en direction de Raqqa.

| Q. Donc tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Jacques Borde. Non, évidemment. Et, pour deux raisons essentiellement.

Primo, à la guerre, les verres à moitié pleins, deviennent vite des verres tout à fait vides. C’est comme être grièvement blessé. À regarder les mouches voler, on est vite très mort ! Et comme disait Platon : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ».

Sans couverture aérienne, tout ce chemin parcouru pourrait être refait dans l’autre sens. et encore plus vite ! Et la puissance aérienne, du côté de Damas, c’est la Russie qui l’a entre les mains. Donc, comme les choses sont toujours plus compliquées qu’elles n’y paraissent, Vladimir Poutine a raison d’affirmer que « Les forces militaires russes ont changé la donne dans la lutte contre le terrorisme » en Syrie. Mais, si la donne a changée la guerre n’est pas finie pour autant.

Secundo, cette guerre coûte actuellement plus de trois millions de dollars par jour au contribuable russe. Avec une économie, qui s’est contractée de 3,3% en 2015, Moscou doit, à tout prix, trouver des solutions. Voire des expédients. C’est exactement à ça que lui servent ces négociations et cet adieu aux armes qui n’en sera probablement pas un.

Une posture russe qui a fait dire à Staffan de Mistura, l’émissaire de l’Onu en charge des pourparlers de Genève, qu’il s’agissait là d’« un développement significatif »,

Bien joué, alors ? Sauf que la partie concerne aussi d’autres joueurs…

| Q. Vous êtes un indécrottable pessimiste ?

Jacques Borde. Oui, je le reconnais. Parce que les guerres, à 99,99% du temps, ont lieu. Et qu’il est plus facile de provoquer le pire que de l’empêcher ! « La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre ! », croit Andromaque. « …Elle aura lieu », lui répond sa belle-sœur, Kassándra, qui a le don de prophétie mais, frappée du sort d’Appolon, ne peut être crue des hommes quoi qu’elle sache ou dise.

Je crois que le président russe, Vladimir V. Poutine, et pas que lui d’ailleurs, veut sincèrement trouver une issue au conflit. Et, après, qu’y peut-il réellement ? Je veux dire lorsque le chef de l’opposition syrienne (sic), la marionnette pro-séoudienne Mohammed Allouche affirme « que la période de transition doit débuter avec la chute ou la mort de Bachar el-Assad ».

| Q. Autrement dit, et en bon français, rien n’est réglé ?

Jacques Borde. C’est une manière d’appréhender le problème. En fait, ce que vient de faire Poutine relève de la tension dialectique entre les acteurs au conflit. Il a arbitrairement séquencé la Guerre de Syrie en deux parties du grand jeu : la 1ère qu’il vient de gagner et la seconde qui reste à jouer et à gagner. Par qui ? « Polémos est le père de tous », nous rappelle Héraclite. Sachons nous en souvenir…

Notes

1 Référence au décor et indirectement au discours lui-même, le 1er mai 2003, de George W. Bush. Le président y annonça la fin des « opérations de combats majeures » de l’Opération Iraqi Freedom en Irak.

2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

3 AAS, l’Armée arabe syrienne.

5 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

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