Collusions Vs Collision ! Ou Poutine joue à Qui-perd-gagne ! À moins que ce ne soit l’inverse ! – 2ème Partie

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

D’une trêve qui arrange tout le monde à des pourparlers où chacun pousse ses proxies qui raflera la mise au grand jeu du Levant ? Moscou ? Washington ? Ou bien un outsider coiffant tout le monde au poteau ?…

| Q. Rien de nouveau côté français ?

Jacques Borde. Rien de notable, en tout cas. À en croire, Challenges, le nouveau chef de la diplomatie française, Jean-Marc Ayrault, même s’il tiendrait « absolument à imposer sa marque après le règne de Laurent Fabius », aurait pour l’instant simplement relevé « plusieurs erreurs » de son prédécesseur, « en particulier sur la Syrie, les droits de l’Homme, et surtout l’Allemagne et les migrants »1.

Quant au chef du gouvernement, Manuel Valls, en dépit de son verbe (parfois) haut, toujours selon la même source, il serait « tétanisé » et « très préoccupé par les risques d’attentats »2. Selon un de ses proches, le député Philippe Doucet, Valls « a tous les jours une note de la DGSI sur son bureau », mais aurait, « la hantise du loup solitaire »3. Concept, dont pourtant tous les spécialistes de la lutte antiterroriste nous disent qu’il est complètement dépassé.

Mais pour l’instant, rien de plus à noter…

| Q. Vous semblez résigné ?

Jacques Borde. Quelque part, oui. Je crois que cela fait partie du mal français : notre incapacité à nous inscrire dans les changements géopolitiques ou géostratégiques. Nous Français, sommes comme ces marins et leur « besoin de faire des phrases », dont se gaussait Lautner4: Voyez encore et toujours la flamboyante mais combien inutile pantomime de De Villepin sur l’Irak aux Nations-unies !

| Q. De l’ancien, tout de même ?

Jacques Borde. Que dire, alors, des propos de Gérard Mestrallet5, en défense de Lula6 qui avoue : « je lui reste fidèle. Peut-être a-t-il mis le doigt dans le pot de confiture, mais il a tellement fait pour le peuple brésiliens ! »7. À l’évidence, de Riyad à Rio, la propreté ne semble guère un critère de sélection lorsqu’ils s’agit de justifier de nos relations. Ou, pour le moins, être à géométrie variable en fonction de nos interlocuteurs.

| Q. Vous croyez que Riyad ne veut pas la paix ?

Jacques Borde. Tout comme dans la pièce de Giraudoux, il y a ceux qui penchent pour la paix et ceux qui penchent pour la guerre. Et que du Yémen au Levant, du Soleil au Couchant, il y a ceux qui depuis le Pacte de Quincy8 jouent le rôle du cavalier blême de l’Apocalypse9, c’est la mort qu’ils amènent avec eux. Même si parfois eux et de leurs alliés y laissent des plumes. Comme ce Mirage 2000-9 émirati qui a été perdu le 14 mars 2016 au matin10.

| Q. Vous persistez à croire que la Russie a eut tort de jouer cette carte du retrait de ses forces aériennes de Syrie ?

Jacques Borde. Oui, toujours. Et de plus en plus, même. Qu’ont gagné les Russes dans cette affaire ? Pas grand-chose. En effet :

1- Au stade où nous en sommes, sur les 40 avions de combat russes11, la Russie a retiré l’essentiel des appareils initialement déployés. Tout en affirmant être prête à les faire revenir sur zone si nécessaire. Ce qui, alors, passerait pour un constat d’échec et permettrait de douter de l’intérêt même de la mesure.

2- Resteraient en Syrie 4 appareils d’attaque au sol Su-25SM Frogfoot et 4 chasseurs-bombardiers Su-24M2 Fencer des Forces aréospatiales russes. Quitte à laisser des appareils sur place, le gain géopolitique ce retrait apparaît de plus en plus symbolique.

| Q. Et, militairement, qu’est-ce que cela a changé ?

Jacques Borde. En réalité. Rien du tout. Militairement, c’est une opération blanche ou presque. Les appareils (russes) restants continuent à mener des frappes sur peu ou prou les mêmes objectifs en soutien des opérations au sol conduites par les forces Damas et leurs alliés.

| Q. Et qui fait quoi dans cette nouvelle scénarisation de la guerre ?

Jacques Borde. Concurremment , entre l’arrivée des appareils russes et leur retour au bercail, 21 bombardiers Su-24MK de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Souriya12, été remotorisés et portés au standard des Su-24M2 russes. Les Su-24M2 syriens sont désormais équipés de systèmes intégrés de navigation et de guidage d’armes de précision PNS-M, comme ceux des Russes qui opéraient à partir de la Base aérienne de Hmeymim.

Autrement dit, sur le front du djihâd syrien, au lieu d’avoir 30 bombardiers russes en action, il y a désormais 29 bombardiers russes et syriens. Sans parler du parc des 64 MiG-23BN/MLD porté au standard du MiG-23-98, mais qui sont de génération plus ancienne. Pour ceux que cela intéresse, voir sur le site Sputnik les photos de ces MiG-23 dotés de systèmes lance-leurres montés de part et d’autre de la dérive.

Chiffres qui peuvent être revu à la hausse à n’importe quel moment.

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Les Russes disposent d’un parc de – je vous dis ça de mémoire – 240 et quelques Su-24M2 en stock et parfaitement aptes au combat. Quant aux pilotes : entre Russes et Iraniens, s’il fallait une montée en puissance à très court terme, ce ne sont pas les personnels qui manquent.

| Q. Mixer ainsi des personnels ne pose pas de problèmes ?

Jacques Borde. De nos jours, non. Concernant, les Su-24M2, l’appareil est, peu ou prou, identique qu’il soit sous livrée russe ou sous celle des Nirouy-é Havei-é Jomhouri-é Eslami-é Iran13. Les pilotes ont suivi le même cursus.

Quant à déployer des personnels non régnicoles aux commandes de matériels sous livrée syrienne, c’est déjà la cas des équipages de chars T-90 MS. Les Russes ayant jugé plus rapide de fournir les équipages avec les blindés que d’attendre que tous les personnels syriens aient fini leur formation.

| Q. Et ces équipages sont…

Jacques Borde. Arabes et Iraniens. D’Irak, du Liban, peu importe. De fait, on assiste, au sein des différentes forces composant ce que les géopolitologues appellent l’arc chî’îte, à une très forte standardisations des matériels. Des matériels made in Russia à 98%.

| Q. Depuis quand ?

Jacques Borde. Oh, depuis quelques années. Les armes individuelles sont quasiment toutes de facture russe. Quant aux blindés lourds, la famille du T-90 MS devient la référence. En fait, deux choses ont accéléré le phénomène :

1- La décision russe de se ranger, militairement, au côté de la Syrie. Et, là, en fait l’état de déliquescence de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)14 a facilité le travail pour les Russes. Quitte à moderniser, c’est pratiquement tout qui a été remplacé ou est en passe de l’être. À voir encore les commandes (armes individuelles collectives et munitions allant avec) passées par le patron de la logistique de l’AAS, le major-général Ali al-Salim, dans sa lettre adressée au dg de Rosoboronexport15, Anatoly P. Isaykin16.

2- L’accord sur le nucléaire iranien, qui a levé les perspectives de commercer avec la RI d’Iran. En termes de matériels roulants et volants, Téhéran a choisi de se tourner vers les Russes. Et les Chinois, quand le matériel est de même génération.

| Q. Et cette remise à plat suffit côté syrien ?

Jacques Borde. À l’évidence, ça marche plutôt bien ! Un T-90 MS de l’AAS a survécu au tir d’un antichar de type TOW ou Milan. Ce qui n’était pas le cas des T-62 ni même des T-72 de première génération qui ont subi de lourdes pertes face aux Kamiz brunes d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)17.

Mais, au stade où vont les choses les Syriens vont arriver, qualitativement, à parité avec les Turcs. Dans la mesure où ceux-ci seraient dans autre chose que de la tension dialectique vis-à-vis de Damas

| Q. Vous ne croyez pas à un clash direct entre des deux-là ?

Jacques Borde. Ankara et Damas ? Non, pas trop. Même si un simple incident pourrait toujours mettre le feu aux poudres. Mais au vu du déploiement turc face à la Syrie, je ne suis, pour l’instant, pas trop inquiet ?

| Q. Il y a du matériel pourtant ?

Jacques Borde. Oui, mais des moyens d’artillerie surtout. Au mieux des T-155 Fırtına18 et du M10919 classique : ça pilonne et ça tient à distance respectueuse. Ce qui correspond aux règles d’engagements énoncées et répétés par les diplomates turcs sur tous les plateaux télévisés : tenir à distance AAS et consorts et aller frapper l’ennemi kurde, le seul qui vaille aux yeux d’Ankara.

Pour le reste les seuls chars de combat de la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)20 que l’on voit sur la frontière syrienne sont de bons vieux M60A3 TTS made in USA. Personnellement, je n’ai vu aucune image de blindés plus modernes, du type M60T21 ou même Leopard1 ou 2 NG.

Le M60 a beau être lourd et impressionnant, mais, dépourvu de blindage réactif, il ne fait plus le poids face aux missiles antichars modernes 9M113 Konkurs, 9M131 Metis M, et 9M133 Kornet qui sont désormais l’équipement standard de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS), mais aussi du Hezbollah.

Et, de toute manière, même sans composante aérienne majeure sur place, les Russes gardent la main sur le front syrien, avec leurs armements navals et stratégiques. La Russie a montré sa capacité à tirer des missiles de croisière (portée 1500-2500 km) à partir de ses navires positionnés en Mer Caspienne. Sans parler de ses bombardiers à long rayon d’action décollant de Russie. Le Tu-160 Cygne blanc22 notamment, qui donne quelque soucis aux armées de l’Air occidentales, dont il frôle les côtes.

| Q. Mais, vous ne croyez pas à des modifications majeures du statu quo régional ?

Jacques Borde. Je vous l’ai dit : il n’y a pas de nouvelle donne géostratégique au Levant. Le retrait russe, encore une fois est cosmétique, il ne change rien quant aux forces en présence. Tout ce qu’il risque d’amener, c’est un sentiment de fausse accalmie aux ennemis de Damas et les inciter à pousser trop avant leurs pions nazislamistes. Ce qui leur vaudra, alors, un retour au statu quo ante.

Seul changement notable côté Contra pro-séoudienne : la plus que probable mise en œuvre de missiles sol/air portables, en particulier d’origine nord-coréenne. Des HT-16PGJ semblables aux 9K38 Igla russes, qui ont été observés pour la première fois sur le terrain. Ce qui, là, pourrait changer la donne. Un MiG-21bis Fishbed syrien a d’ailleurs été abattu début mars 2016 dans la région de Hama. Si l’emploi de telles armes se généralisait, cela pourrait considérablement compliquer l’action des forces aériennes syriennes et russes. Mais à noter que le MiG 21 est un appareil très ancien, qui a tendance à se crasher sans beaucoup d’aide extérieure. Alors, gardons-nous d’extrapoler.

| Q. Donc pas de changements en vue ?

Jacques Borde. C’est dans toutes les têtes. Mais nous n’y sommes pas encore. Ainsi concernant le Kurdistan, Washington a clairement averti les parties en présence. « Nous avons été très clairs sur le fait que nous ne reconnaîtrons pas de régions autonomes en Syrie » a indiqué Mark Toner, porte-parole du Département d’État, à la presse. « C’est quelque chose qui doit être discuté et accepté par toutes les parties concernées à Genève et ensuite par le peuple syrien lui-même », a simplement consenti, Toner, faisant référence aux pourparlers de paix en cours actuellement en Suisse entre représentants du pouvoir syrien et des groupes d’opposition, sous médiation de l’Onu. Cela viendra forcément sur le tapis, mais nous n’en sommes pas encore là.

Notes

1 Challenges n°469 (17 mars 2016).

2 Challenges n°469 (17 mars 2016).

3 Challenges n°469 (17 mars 2016).

4Les Tontons Flingueurs. Gens de mer qui comme nos politiciens finissent pas prendre le bouillon.

5 Pdg d’Engie.

6 Luiz Inácio Lula da Silva, président de la République de 2003 à 2011. aujourd’hui pongé jusqu’au cou dans une méga affaire de corruption.

7 Challenges n°469 (17 mars 2016).

8 Pacte de ou du Quincy. Scellé le 14 février 1945 sur le croiseur USS Quincy (CA-71) entre le roi ‘Abd al-‘Azīz ibn ‘Abd ar-Raḥman Āl Sa‘ūd, fondateur du royaume d’Arabie Séoudite, et le président américain Franklin D. Roosevelt, de retour de la Conférence de Yalta. La durée de cet accord était prévue pour être de 60 ans. Accords renouvelés pour une même période en 2005 par le président George W. Bush.

9 « Et je regardai, et je vis paraître un cheval de couleur pâle ; et celui qui était monté dessus se nommait la Mort, et l’Enfer le suivait ; et le pouvoir leur fut donné sur la quatrième partie de la terre, pour faire mourir les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre ». Nouveau Testament, Apocalypse Chap. 6, 1-8.

10 Les deux pilotes ont été tués.

11 Certaine sources ont parlé de 50 appareils.

12 Force aérienne arabe syrienne.

13 Armée de l’air islamique iranienne.

14 Armée arabe syrienne.

15 Entité russe en charge des ventes d’armes.

17 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

18 Canon automoteur dérivé du K9 Thunder de Samsung Group construit sous licence en Turquie.

19 Canon automoteurUS.

20 Armée de terre turque.

21 En fait,170 M-60 modernisés au standard Sabra-III israélien.

22 Code Otan Blackjack.

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