Panama Papers ou Panama PQ (si ça ce trouve) : Vraie affaire ou Remake du Tailleur de Panama ? – 2ème Partie

| Panama Papers | Questions à Jacques Borde |

On savait les media mainstream atteints par un déficit de crédibilité : articles de moins en moins lus, courriers de lecteurs (pourtant écrémés & épurés en amont) insultant nos cadors de la plume & remettant en cause les thèses avancées, y compris par les plus prestigieux d’entre eux, etc. ! Que faire, comme disait Lénine1 ? Un comité Théodule de presse en binôme avec le titre phare de la presse vespérale parisienne de nous sortir, alors, du chapeau de magicien médiatique, de truculents Panama Papers ! On allait voir ce qu’on allait voir ! Las, à peine sorti du four, le soufflé semble déjà retomber. Alors Panama Papers, Panama PQ ? Ou, pire, Remake du Tailleur de Panama ?

| Q. Pourquoi une telle fascination pour les Panama Papers ?

Jacques Borde. Oh, pour des tas de raisons, sans liens entre elles la plupart du temps. Prenons les dans le désordre, comme elles me viennent, ça sera plus simple :

1- Bien que sur la masse des noms jetés en pâture par des media caniveau à la déontologie chancelante – et je pense là surtout à notre bonne presse parisienne –, seule une minorité d’entre eux méritent un tel sort. Il y a, certe, des enjeux politiques qui découlent de ce déballage. Mais, là, ce que souhaitent les Islandais ou les Britanniques, pour respectables et légitimes que soient ces aspirations, n’est guère l’objet de ce blog, désolé !

2- Comme, il y a des cas litigieux, il semble raisonnable que ceux-ci se retrouvent scrutés pas des gens sérieux. Y compris en France. Et, là, au-delà du prurit de la presse dite généraliste, je pense au vrai travail de titres comme la Tribune (en France). Ou en Suisse, par l’Agefi, notamment.

3- Pour finir, ça n’est pas la première fois que le Panama se retrouve ainsi sur le devant de la scène. Y compris (déjà) la clientèle de Mossack Fonseca où l’on retrouve plusieurs noms associés au fameux Iran-Contragate, le scandale des ventes d’armes US à l’Iran, officiellement en vue de libérer des otages américains et à épauler les opposants armés de la Contra nicaraguayenne.

Mais, de toute manière, le Panama et les USA, c’est une vieille histoire.

| Q. Vous pensez à quoi ?

Jacques Borde. Le Panama, plus ou moins à son corps défendant, a toujours été l’arrière-cour, ou la cour de récréation, si vous préférez, de son puissant voisin nord-américain. Si on nous ressort la CIA ou tout autre SR étasunien à propos des Panama Papers, force est de constater que ça n’est pas la première fois que ce type d’association s’impose.

Pour rester dans le registre qui est le nôtre, rappelons que le Panama a abrité la School of Americas2 d’où sont sortis à peu près tous les golpistes, tortionnaires et barbouzes des régimes, disons exotiques (sic), qui ont longtemps eu la préférence des administrations US pour mettre en coupe réglée l’Amérique centrale et l’Amérique Latine…

| Q. La School of Americas ?

Jacques Borde. Oui, si l’on peut dire,le côté sombre de la force de Washington projetant son ombre tutélaire au-delà de l’Isthme de… Panama justement.

La School of Americas formera (jusqu’en 2001) plus de 61.000 officiers supérieurs, officiers, sous-officiers, soldats et policiers sud-américains, dont des personnages hauts en couleur, c’est le moins que l’on puisse dire…

| Q. Vous avez des noms, je suppose ?

Jacques Borde. Oui, bien sûr, Roberto d’Aubuisson (Salvador), Hugo Banzer (Bolivie), Vladimiro Montesinos (Pérou), Manuel A. Noriega et Omar Torrijos (Panama), les généraux Roberto Marcelo Levingston, Leopoldo Galtieri, l’amiral Emilio Eduardo Massera (Argentine). Ou encore, pour n’oublier personne de notoire : l’entourage d’Augusto Pinochet Ugarte (Chili).

Du beau linge quoi. Enfin de quoi remplir une aile du TPI à eux tous seuls…

| Q. Gênant pour Washington, non ?

Jacques Borde. Oui, dans la mesure où la plupart de ces anciens étudiants ou stagiaires (sic) ont participé à des escadrons de la mort (d’Aubuisson, notamment) de la derecha recalcitrante3 ou ont été mis en cause dans des golpe4 variés et toute une litanie de crimes et violations des droits de l’Homme. Y compris l’enlèvement, le viol en réunion, la torture et l’assassinat de religieuses américaines en Amérique centrale. Cela a valu la School of Americas, le surnom d’« école des assassins ».

Amplement mérité selon moi. Mais les Américains ne sont pas les seuls dont les noms reviennent dans l’histoire controversée de l’École.

| Q. Qui donc ?

Jacques Borde. Des Français, notamment. Des méthodes d’interrogatoire poussées et de lutte anti-insurrectionnelles auraient été enseignées par des militaires français, comme Paul Aussaresses et Roger Trinquier5.

| Q. Gênant aussi pour le Panama ?

Jacques Borde. Oui et non, en fait. Le Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC)6, comme il s’appelle aujourd’hui, a toujours été une entité militaire étasunienne dépendant du US Departement of Defense (USDoD). Si la Escuela de las Américas – transférée depuis 1984 à Fort Benning7 était bien sise au Panama, Fort Gulick qui l’abritait était une base US et non panaméenne. En tout cas, échappant à tout contrôle des autorités du pays.

Un peu comme Guantanamo, à Cuba, ou la Guantanamo Bay Naval Base8 est une base américaine, échappant au droit cubain9.

| Q. Donc, elle existe toujours ?

Jacques Borde. Oui, bien sûr, mais relookée et adaptée à de nouvelles normes. Très officiellement, la Escuela de las Americas a été dissoute en vertu du National Defense Authorization Act de 2001 et rebaptisée Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC). Selon la nouvelle loi, le but de l’institut est, désormais de « fournir la formation professionnelle au personnel militaire des nations de l’hémisphère occidental dans le cadre des principes démocratiques énoncés dans la Charte de l’Organisation des États américains, tout en favorisant la connaissance mutuelle, la transparence, la confiance et la coopération entre les pays participants ainsi que la promotion des valeurs démocratiques, le respect des droits de l’Homme, et de la connaissance et la compréhension des États-Unis des coutumes et des traditions ».

Sinon, Trinquier et David Galula10 y sont toujours enseignés. Ce qui est une excellente chose.

| Q. Quid du Tailleur de Panama ?

Jacques Borde. Ah, le Tailleur de Panama, oui. Le Tailleur de Panama11 est un roman d’espionnage du Britannique John le Carré, publié en 1996. Livre lui-même inspiré du roman Notre agent à La Havane de Graham Greene (1958). À Panama, un espion britannique, qui fait chanter un tailleur sur son passé pour obtenir des renseignements, en obtient des montages purs et simples qui sont, en fait, des canulars, mais qui vont finir par provoquer un incident diplomatique avec l’administration américaine.

C’est un peu ce qui ressort du fatras pondu par certains titres de presse, non ?

| Q. Plus sérieusement, qu’en est-il de l’implication de Services secrets dans l’affaire ?

Jacques Borde. Vous savez, les SR ont besoin, à la fois, de discrétion et de disposer de facilités en termes de financement. Donc, à Panama des SR de plusieurs pays, dont des personnes opérant pour le compte de la CIA, ont eu recours aux services de Mossack Fonseca. C’est ce qu’affirme, en tout cas, le quotidien Süddeutsche Zeitung. Mais, rien de bien nouveau sub solem en vérité.

« Des agents secrets et leurs indicateurs ont utilisé dans une large mesure les services du cabinet » panaméen, écrit notamment le quotidien de Munich, qui précise que des agents « ont fait ouvrir des sociétés écran pour dissimuler leurs actions (…) Parmi eux figurent également des intermédiaires proches de la CIA ».

Mais, les barbouzes étasuniennes ne sont pas les seules à apprécier les charmes du Panama, semble-t-il…

| Q. Qui d’autres, alors ?

Jacques Borde. Les Panama Papers nous apprennent que « d’actuels ou d’anciens responsables de haut rang des services secrets d’au moins trois pays, (…) l’Arabie Séoudite, la Colombie et le Ruanda » figurent parmi les clients de Mossack Fonseca.

Dont, semble-t-il, feu Cheikh Kamal Adham (1929-29 octobre 1999), patron du Ri’āsat Al-Istikhbārāt Al-‘Āmah12, les Renseignements séoudiens, et qui « passait pour être dans les années 70 l’un des principaux interlocuteurs de la CIA » au Moyen-Orient, affirme la Süddeutsche Zeitung.

Mais, là encore, rien de que très courant dans la guerre de l’ombre.

[À suivre].

Notes

1 Chto dielat ?, traité politique écrit par Vladimir Ilitch Lénine en 1901, publié en 1902.

2 Escuela de las Americas. Créé en 1946. Nom complet dans la nomenclature US : Latin American Training Center – U.S. Ground Forces, U.S. Army Caribbean Training Center U.S. Army School of the Americas.

3 Droite radicale. Souvent des paramilitaires.

4 Coup d’Etat.

5 Roger Trinquier(20 mars 1908-11 janvier 19861) officier parachutiste, ayant participé à la Guerre d’Indochine, à la crise de Suez et à la Guerre d’Algérie. En tant que membre de l’état-major de la 10ème Division parachutiste de Massu, il prend part, dans un rôle de premier plan, à la Bataille d’Alger en 1957. Commandeur de la Légion d’honneur, titulaire de 14 citations dont 10 à l’ordre de l’armée,Trinquier est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Guerre moderne (La Table Ronde, 1961), il est un des théoriciens de la guerre subversive et sera abondamment cité dans les écoles de guerre, en particulier la School of Americas (Panama) et Fort Benning (É-U). La Guerre moderne de Trinquier est l’un des manuels de la guerre contre-insurrectionnelle, soulignant l’importance du Renseignement, de la guerre psychologique et du volet politique des opérations armées. Il a été abondamment cité par le général britannique Frank Kitson, qui a travaillé en Irlande du Nord et est l’auteur de Low Intensity Operations: Subversion, Insurgency & Peacekeeping (1971).

6 École des Amériques pour la coopération de sécurité.

7 Près de Columbus en Géorgie.

8 En fait une Naval Station, dans la nomenclature de l’US Navy.

9 Au grand dam de La Havane.

10 David Galula (1919-11 mai 1967), officier et penseur militaire français, théoricien de la contre-insurrection. De retour d’Algérie où il a participé aux opérations militaires françaises, Galula s’installe aux États-Unis où il théorise une approche renouvelée de la contre-insurrection. Les travaux ont fortement influencé la communauté militaire américaine qui considère l’officier comme le principal stratège français du XXe siècle. « Le Clausewitz de la contre-insurrection », selon le général (CR) David King Petraeus. Galula est d’ailleurs l’une des trois références mentionnées dans le manuel de contre-insurrection de l’armée américaine, Headquarter Department of the Army, FM3-24 MCWP 3-33.5: Insurgencies & countering insurgencies (mai 2014).

11 En anglais The Tailor of Panama.

12 Abrégé en AlMukhabarat Al-A’amah, ou General Intelligence Directorate (GID).

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