Collusions Vs Collision ! [3]

18 avril, 2016

 | Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

 

| Q. Nous n’avons pas beaucoup parlé d’Israël, pourtant en première ligne dans cette affaire. Que pensez-vous de la dernière sortie de Nétanyahu ?

Jacques Borde. Son annonce faite à l’occasion de sa visite sur le Plateau du Golan, sur les frappes visant le Hezbollah ? Logique et, en quelque sorte, prévisible.

Rappelons que le Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, a été élu pour défendre ses concitoyens pas ceux du Vanuatu ou des îles Kerguelen. Donc le fait qu’il confirme qu’Israël a mené depuis le début de la guerre en Syrie « des dizaines de frappes pour empêcher le Hezbollah d’acquérir des armements susceptibles de changer la donne » s’inscrit dans cette logique qui fait que l’État hébreu limite ses actions militaires à la ligne rouge qu’il s’est fixé : bloquer les capacités de celui qu’il considère comme un ennemi majeur : le Hezbollah dirigé par Sayyed Hassan Nasrallâh. Hezb qui, vu d’Israël, à ses bataillons de l’autre côté de la frontière.

Des buts de guerre limités mais en tous points conformes aux intérêts d’Israël.

| Q. Mais pourquoi faire une telle déclaration ?

Jacques Borde. Je ne suis pas dans la tête du Premier ministre israélien, mais, à mon humble avis, pour deux raisons essentielles :

1- Quelque part, en fait, Nétanyahu, en levant le voile sur ce qu’un de nos confrères a décrit comme « l’un des secrets les moins bien gardés du Proche-Orient », rassure son opinion publique. Un certain nombres d’attaques contre des cibles situées en Syrie ou au Liban, au cours des dernières années, ont été portées au crédit de l’Heyl Ha’Avir. Là, cela devient plus officiel.

2- Cela, du coup, s’inscrit aussi dans la tension dialectique entre Binyamin Nétanyahu, d’un côté, et Sayyed Hassan Nasrallâh, de l’autre. N’oublions pas que ces deux-là ne communiquent pas directement comme le font, désormais, John F. Kerry, Hassan Feridon Rohani.

| Q. Vous ne trouvez pas la part israélienne dans la guerre contre Daech un peu chiche ?

Jacques Borde. Oui et non. En fait, plusieurs choses sont à noter :

1- En matière de terrorisme, Israël est un peu surchargé : Sinaï, Gaza, Golan, Békaa, etc. : le moins qu’on puisse dire est que les Israéliens ont largement de quoi occuper leurs SR et leur armée.

2- En dehors de l’aide militaire US, Jérusalem est à peu près aussi seul dans sa lutte contre le terrorisme à ses portes (et parfois au beau milieu de son salon) que Paris l’est au Sahel. Ceci pour donner une idée de la réalité. À ce détail près que du Mali on ne frappe pas directement Saint-Denis ou Besançon. Alors que de Gaza on atteint aisément Sdérot. Ce ne sont, là, bien sûr que des exemples.

3- Contrairement à ceux que croient quelques conspirationnistes étroits du bulbe ou des antisémites compulsifs, la guerre contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)1 n’est pas une guerre israélienne dans le sens où le définit dans son propre discours le Hezbollah. À ce sujet, on rappellera les écrits du secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem, notamment son Hezbollah : La voie, l’expérience, l’avenir, Beyrouth2, notamment dans lequel il a théorisé le discours polémologique de son parti. Mais, apparemment, peu de gens ont lu l’ouvrage3. C’est bien dommage…

| Q. Que voulez-vous dire, pouvez-vous être plus précis. ?

Jacques Borde. Que, contrairement à ce que certains voudraient croire, et nous faire croire, la Guerre Vs Daech, et tout particulièrement son volet syrien, n’est pas une guerre inspirée ou voulue par Jérusalem4. Simplement, les Israéliens y sont confrontés parce qu’elle se déroule à leurs portes. Et même dans leur vestibule si vous prenez le Sinaï.

D’ailleurs, si à Jérusalem, on avait voulu s’en mêler autant que certains voudraient le croire, les frappes aéroportées israéliennes ne seraient pas épisodiques mais quotidiennes. À cet égard, je vous rappelle que l’Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal5 est la première force aérienne du Proche et du Moyen-Orient ! Et qu’à ce titre, l’État hébreu a, fréquemment, été décrit comme le porte-avions (insubmersible) de l’Occident dans la région.

| Q. Donc vous pensez que les Israéliens ont les moyens de cette guerre ?

Jacques Borde. Oui, bien sûr. Les Israéliens, à cette fin éventuelle, disposent de F15I Ram et de F-16I Soufa. Machines de guerre dont Jérusalem dit clairement qu’elles savent parfaitement se jouer de la menace supposé des S-300/400 russes livrés à Damas6. Idem pour la bulle protectrice des nouveaux équipements de guerre électroniques type Krasukha-4 et Borisoglebsk-2, qui n’ont ni brouillé ni arrêté quoi que ce soit, à chaque raid israélien. À moins que…

À noter que pour taper court (Sinaï, Golan, etc.), les chasseurs-bombardiers israéliens n’ont même pas besoin de franchir la frontière, les missiles peuvent être tirés à distance de sécurité au-dessus du Lac de Tibériade7. Quant aux engins délivrés, il faut désormais compter avec le tout nouveau missile air/sol de type Spice-2000.

Ce qui, par ailleurs, n’empêche nullement des frappes lointaines. Comme le furent celles d’Osirak8 et du raid de Tunis9 dans les années 80.

| Q. Le Spice ?

Jacques Borde. Oui, Le Smart, Precise Impact, Cost-Effective (Spice), pour être précis. Un engin air/sol développé et produit par Rafael Advanced Defense Systems. Il est donné par son constructeur pour être opérationnel, depuis 2003, au sein des escadrilles de F-16I Soufa. Donc probablement aussi sur les différents types de F-15 en dotation au sein de l’Heyl Ha’Avir. Techniquement, c’est un missile dérivé du Popeye israélien ou AGM-142 Have Nap, dans la nomenclature de l’US Air force qui l’utilise également10.

| Q. Mais vous pensez que les Israéliens ont suffisamment d’ennemis comme ça ?

Jacques Borde. Disons qu’ils en ont tout de même quelques-uns. Et qu’ils sont les seuls à combattre. Citons les principaux, histoire de nous faire une idée un peu plus précise :

  • le Saraya al-Quds (Brigades al-Qods) qui est la branche armée du Harakat al-Jihâd al-islami fi Filastin ou Djihâd Islamique palestinien).
  • les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam (Brigades Ezzedine Al-Qassam)11, soit la branche armée du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (Hamas)12.
  • L’Al-Jabhah al-Sha`biyyah li-Taḥrīr Filasṭīn (Front populaire de libération de la Palestine) fondé 1967 par, entre autres, le Dr.Georges Habache et Ahmed Jibril13.
  • Et quant au Sinaï égyptien, qui a connu une vive reprise des activités terroristes depuis le début de la décennie ; le groupe Ansar Bait al-Maqdis – qui a récemment prêté allégeance à l’État islamique (ÉI) – s’est montré particulièrement actif dans la zone. Et au moment où nous parlons il n’a toujours pas été éradiqué.

Plus, à côtés de ces gros poissons, une poignée de groupuscules divers, souvent, courtisés par Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech), et Al-Qaïda, ce qui ne facilité pas la vie aux SR et aux organes de sécurité hiérosolymitains.

| Q. En dehors du Hezbollah, l’ennemi, pour Israël, c’est Daech ou les Palestiniens ?

Jacques Borde. Les deux, mon colonel. En fait, Tsahal ne choisit pas ses ennemis – ce que, quelque part, font un peu les Occidentaux avec leur(s) trouble(s) jeu(x) avec les djihâdistes du Takfir – les FDI14 combattent ce qui se présente et présente une menace directe. Ce de manière préventive lorsque cela est possible.

À noter la nouvelle donne de ces camps palestiniens qui tombent dans l’escarcelle de Daech. Dernier en date : celui de Yarmouk, dans la banlieue de Damas. Mais où les choses semblent reprendre leur cours naturel.

| Q. Mais, alors, pourquoi les Israéliens ne s’impliquent-ils pas davantage dans la coalition ?

Jacques Borde. Oh, assez simple, reprenez le titre de l’entretien ; parce que la pétaudière coalisée occidentalocentrée n’est pas assez fiable, pardi. Parce que plusieurs coalisés :

1- Jouent double jeu.

2- Jouent à la guerre, alors que Jérusalem la fait.

3- Israël est au Levant pas en Bavière ou dans les plaines de l’Oregon.

4- Sa population est peu nombreuse.

5- Last but not least, Israël qui, quelque part, peut se voir comme une Sparte sioniste (sic), a toujours préféré des guerres courtes qui permettent à ses appelés de retourner à la vie civile le plus rapidement possible.

| Q. Pourquoi une Sparte sioniste ?

Jacques Borde. Ou, même si comparaison n’est pas raison, si vous préférez une Prusse californienne15. Sparte avait un armée redoutable, mais dès que ses hoplites s’éloignaient trop durablement, la masse servile commençait à murmurer, voire à se révolter. Quelque part, la grandeur militaire lacédémonienne fut très factice : beaucoup de défaites in fine et, surtout, beaucoup de guerre de fortune, je veux dire de mercenaires ! Sur le long terme, le fantassin de Sparte a plus combattu soldé par l’empire perse16 que face à lui. D’une certaine manière, les Portes chaudes17 furent davantage l’exception que la règle…

| Q. Et Israël dans tout ça ?

Jacques Borde. Israël, sorte de Prusse californienne disais-je, a, d’un côté, des capacités guerrières à nulles autres pareilles ; mais, de l’autre, a besoin de ses combattants pour faire tourner son économie. D’où des guerres extrêmement rapides et brutales. Tout simplement, pour appeler un chat un chat, parce que les Israéliens, même s’ils y excellent, ont autre chose à faire que la guerre. Et la recherchent beaucoup moins que le prétendent ses détracteurs.

À l’évidence, la pétaudière coalisée occidentalocentrée est aux antipodes de l’art de la guerre vu de Jérusalem. Cinq mois de guerre, c’est déjà inconcevable pour Jérusalem et son aréopage militaire. Alors, cinq ans.

| Q. C’est aussi pour cela, que Jérusalem a entrepris de se rapprocher aussi ostensiblement de Riyad ?

Jacques Borde. Oui, mais surtout, parce que la donne n’est plus tout à fait la même avec l’administration Salmān. L’Arabie Séoudite va mettre le grappin sur les deux îles de Tiran et Sanafir, cédées tout récemment par le président égyptien, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, à Riyad.

Or, il incombait pour Jérusalem de s’assurer que Riyad ne bloque pas la navigation israélienne, à partir des deux îlots, aujourd’hui séoudiens, sis au Détroit de Tiran.

Du coup, l’administration Salmān a repris à son compte l’une des clauses essentielles du Traité de paix de 197918. Or, deux choses à rappeler pour conclure :

1- C’est son accord avec Israël qui a valu à l’Égypte d’être mise au ban du monde arabe et, un temps, de ses instances représentatives.

2- En 1967, la Guerre des Six Jours qui voit Israël s’opposer à l’Égypte, à la Jordanie et à la Syrie, est une suite directe du blocus19 décrété par le Raïs Gamal Abdel Nasser Hussein sur ce détroit.

Encore et toujours : les intérêts d’Israël d’abord.

Notes.

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

2 Albouraq, 2008, 376 p. Titre original : Hizbullah: Al-Manhaj, al-Tajriba, al-Mustaqbal, paru chez Dār al-Hādī, 2008, 423 p.

3 À commencer, généralement, par ceux qui se drapent dans une prétendue solidarité avec le Hezb, vu leurs clichés

4 Dans son ouvrage, Cheikh Na’ïm Qâssem, affirme même que la Guerre de 2006 était une guerre d’exécution israélienne, mais d’inspiration étasunienne

5 Armée de l’air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.

6 Ce que confirment ses raids, tous couronnés de succès.

7 Aussi dénommée Mer de Galilée.

8 Réacteur nucléaire expérimental de 70 MW situé en Irak dans le centre de recherche nucléaire d’Al-Tuwaitha (sud-est de Bagdad), construit par la France. Il fut détruit, d’abord partiellement par un raid de l’Heyl Ha’Avir le 7 juin 1981 (opération Opéra), puis rasé, par les Américains en 1991, lors de la 1ère Guerre du Golfe.

9 Opération Mivtza Regel Etz (Jambe de bois), raid, le 1er octobre 1985, contre le QG de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Hammam Chott (Tunisie).

10 Tout comme la Bhāratīya Vayu Sēnā (armée de l’air indienne), la Daehan Minguk Gonggun (Rokaf, Force aérienne de la République de Corée), la Royal Australian Air Force (RAAF), l’Heyl Ha’Yam (marine israélienne, ou plus exactement Tzva Hagana L’Yisrael Heyl Ha’Yam, soit Corps de la mer de Tsahal), et la Türk Hava Kuvvetleri (THK, armée de l’air turque).

11 Anciennement AlMoujahidoun al-Philistiniyoun, les combattants palestiniens.

12 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.

13 Qui ascensionnera pour fonder le Front Populaire pour la Libération de la Palestine-Commandement Général (FPLP-CG).

14 Tsahal mais en en français.

15 La comparaison avec la Prusse wilhelminienne a souvent été utilisée notamment (mais de manière beaucoup trop extrapolée) par l’écrivain & pacifiste israélien Uri Avnery.

16 À l’issue de sa dernière grande bataille contre la Perse, Alexandre fit exécuter tous les Spartiates ayant pris part aux combats contre les troupes macédoniennes.

17 Les Thermopyles en français.

18 Entre Israël et l’Égypte.

19 Le blocus au plan du droit international et du droit de la guerre es un acte de guerre.

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