De militaire à militaire – 1ère Partie

19 avril, 2016

| Guerre Vs Daech | London Review of Books | Seymour M. Hersh |

Seymourh Hersh révèle dans cette enquête la manière dont le général Martin Dempsey et les chefs d’état-major US ont tenté de contourner la Maison-Blanche pour venir en aide à la Syrie. Bien que l’article comprenne diverses approximations, probablement destinées à ne pas trop choquer les lecteurs anglo-saxons, il atteste de l’ampleur de la révolte des généraux face à l’incurie des politiciens.

L’insistance répétée de Barack Obama que le président Bachar el-Assad doive quitter ses fonctions – et qu’il existe des groupes rebelles « modérés » en Syrie capables de le vaincre – a suscité au cours des dernières années des dissensions modérées ou même d’opposition ouverte parmi certains des officiers les plus chevronnés de l’état-major du Pentagone. Leur critique se focalisait sur ce qu’ils considèrent comme une obsession de l’Administration sur l’allié principal d’Assad : Vladimir Poutine. À leurs yeux, Obama est prisonnier d’une logique de Guerre froide à propos de la Russie et de la Chine, et n’a pas adapté son discours sur la Syrie au fait que les deux pays partagent l’angoisse de Washington sur la propagation du terrorisme à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie ; comme Washington, ces États pensent qu’il faut mettre fin aux agissements de l’État Islamique.

L’opposition des militaires remonte à l’été 2013, lorsqu’un rapport ultra-secret, rédigé conjointement par la Defense Intelligence Agency (DIA, le Service de Renseignement militaire) et l’état-major interarmes, alors dirigé par le général Martin Dempsey, avait prévu que la chute du régime d’Assad mènerait au chaos et, potentiellement au contrôle de la Syrie par des extrémistes djihâdistes, de la même façon que cela s’est passé en Libye. Un ancien conseiller à l’état-major interarmes m’a dit que le document était une évaluation provenant de sources multiples, se basant sur des informations d’interceptions, de renseignements humains et de satellite, et qu’il lançait un regard sombre sur l’incohérence de l’Administration Obama consistant à continuer de financer et d’armer ces soi-disant groupes rebelles modérés. Jusque-là, la CIA avait organisé un complot pendant plus d’un an avec ses alliés du Royaume-Uni, de l’Arabie Séoudite et du Qatar pour acheminer des armes et du ravitaillement en provenance de Libye, via la Turquie, jusqu’en Syrie – à être utilisés pour renverser Assad. Les derniers renseignements ont identifié la Turquie comme étant la principale entrave à la politique syrienne d’Obama. Le document montrait, selon le conseiller : « que ce qui avait débuté comme un programme secret états-unien pour armer et soutenir les rebelles modérés combattant Assad avait alors été coopté par la Turquie et s’était transformé en programme général au niveau technique, de l’armement et de la logistique au profit de l’ensemble de l’opposition, y compris le Jabhat al-Nusra et l’État Islamique. Les soi-disant modérés s’étaient évaporés et l’Armée syrienne libre (ASL) n’était plus qu’un vestige de ceux stationnés sur une base aérienne en Turquie ». La conclusion était désastreuse : il n’existait pas d’opposition « modérée » viable contre Assad, et les États-Unis armaient des extrémistes.

Le général Michael Flynn, directeur de la DIA entre 2012 et 2014, a confirmé que son service avait alimenté la direction politique en un flux régulier d’avertissements classifiés sur les conséquences néfastes d’un renversement d’Assad. Les djihâdistes, dit-il, contrôlaient l’opposition. La Turquie n’en faisait pas assez pour mettre un terme au trafic des combattants étrangers et des armes transitant par la frontière. « Si le public US était au courant des renseignements que nous produisons quotidiennement, au niveau le plus confidentiel, il pèterait les plombs », m’affirma Flynn. « Nous comprenions la stratégie à long terme de Daech et leurs offensives, et nous discutions également du fait que la Turquie tournait le dos lorsqu’il était question du progrès de l’État Islamique en Syrie ». Les rapports de la DIA, dit-il, « étaient rejetés avec fermeté » par l’Administration Obama. « J’avais le sentiment qu’ils ne voulaient pas entendre la vérité ».

« Notre politique d’armement de l’opposition contre Assad était un échec et montrait des impacts négatifs », déclarait l’ancien conseiller de l’état-major interarmes. « Ce dernier pensait qu’Assad ne devrait pas être remplacé par des fondamentalistes. La politique de l’Administration était incohérente. Ils voulaient qu’Assad quitte le pouvoir mais l’opposition était dominée par des extrémistes. Alors qui allait le remplacer ? Dire qu’Assad devait partir était une chose, mais si vous poursuiviez la réflexion — alors n’importe qui d’autre ferait l’affaire. C’est sur la question du  »n’importe qui d’autre ferait l’affaire » que l’état-major interarmes était en désaccord avec la politique d’Obama ». Les chefs d’état-major étaient d’avis qu’une confrontation directe avec la politique d’Obama « avait zéro chances de réussir ». Donc à l’automne 2013 ils ont décidé de prendre des mesures contre les extrémistes sans passer par les canaux traditionnels de la politique, en fournissant des renseignements US aux militaires d’autres pays, pensant qu’ils seraient retransmis à l’armée syrienne et utilisés contre l’ennemi commun, le Jabhat al-Nusra et l’État islamique.

L’Allemagne, Israël et la Russie étaient en contact avec l’armée syrienne, et capables d’influencer certaines décisions d’Assad – c’est à travers eux que les renseignements US seraient partagés. Chacun de ces pays avait ses propres raisons de coopérer avec Assad : l’Allemagne avait peur de ce qui se produirait au sein de sa population comprenant six millions de musulmans si l’État islamique se développait ; Israël était préoccupé par la sécurité de ses frontières ; la Russie avait une alliance de longue date avec la Syrie, et était préoccupée par la menace qui pesait sur son unique base navale en Méditerranée, à Tartous. « Nous n’avions nulle intention de diverger de la politique officielle d’Obama », selon le conseiller. « Mais de partager nos conclusions par l’intermédiaire de relations entre militaires avec d’autres pays pouvait se révéler productif. Il était clair qu’Assad avait besoin de meilleurs renseignements tactiques et de conseils opérationnels. L’état-major interarmes en a conclu que si ces besoins convergeaient, la lutte générale contre le terrorisme islamique serait améliorée. Obama n’était pas au courant, mais Obama ne sait pas ce que font les chefs d’état-major en toutes circonstances, et cela vaut pour tous les présidents ».

Une fois que le flux de renseignements US a commencé, l’Allemagne, Israël et la Russie ont commencé à transmettre à l’armée syrienne des informations sur les localisations et les intentions des groupes djihadistes radicaux ; en retour, la Syrie fournissait des informations sur ses propres capacités et ses intentions. Il n’y avait pas de contact direct entre les États-Unis et les militaires syriens ; au lieu de cela, dit le conseiller, « nous fournissions des informations — y compris des analyses à long terme sur l’avenir de la Syrie provenant d’intervenants sous-traitants ou de l’une de nos écoles militaires — et ces pays pouvaient en faire ce qu’ils voulaient, y compris en faire part à Assad. Nous disions aux Allemands et aux autres :  »Voici quelques informations qui sont assez intéressantes et nous avons un intérêt commun ». Fin de la conversation. L’état-major pouvait en conclure que quelque chose de positif en sortirait — mais il s’agissait d’une relation entre militaires, et non d’une sorte de complot sinistre des chefs d’état-major pour contourner Obama et soutenir Assad —. C’était beaucoup plus habile que cela. Si Assad restait au pouvoir, ce n’était pas parce que nous l’avons fait. C’était parce qu’il était assez intelligent pour utiliser les renseignements et les conseils tactiques appropriés que nous fournissions à d’autres ».

L’histoire officielle des relations entre les États-Unis et la Syrie au cours des dernières décennies est empreinte d’inimitiés. Assad a condamné les attentats du 11-Septembre, mais s’était opposé à la guerre en Irak. Au cours de toute sa présidence George W. Bush a de façon répétée associé la Syrie aux trois pays membres de « l’axe du Mal » — Irak, Iran et Corée du Nord —. Des dépêches du Département d’État rendues publiques par WikiLeaks prouvent que l’Administration Bush a essayé de déstabiliser la Syrie et que ces efforts se sont poursuivis durant les années Obama.

En décembre 2006, William Roebuck, alors responsable à l’ambassade des États-Unis à Damas, a fourni une analyse sur les « points faibles » du gouvernement Assad et énuméré les méthodes « qui amélioreraient la probabilité » de saisir les opportunités de déstabilisation. Il a recommandé que Washington coopère avec l’Arabie Séoudite et l’Égypte pour augmenter les tensions sectaires et pour focaliser l’attention sur « les efforts des Syriens pour combattre les groupes extrémistes » — des factions dissidentes kurdes et sunnites — « afin de laisser entendre qu’il y avait des faiblesses, des signes d’instabilité et des répliques incontrôlées » ; que « l’isolement de la Syrie » devait être encouragé par le soutien états-unien du Front du salut national, dirigé par Halim Khaddam, un ancien vice-président syrien dont le gouvernement en exil à Riyad était financé par les Séoudiens et les Frères Musulmans.

Une autre dépêche de 2006 a montré que l’ambassade avait dépensé 5 millions de dollars pour financer des dissidents qui se présentaient comme candidats indépendants à la Chambre du Peuple ; les règlements s’étant poursuivis même après que les services de renseignement syriens aient su ce qui se tramait. Une dépêche de 2010 avertissait que le financement d’une chaîne de télévision basée à Londres dirigée par un groupe d’opposition syrien serait considéré par le gouvernement syrien « comme un acte dissimulé et hostile envers le régime ».

Mais il existe également une histoire parallèle de coopération secrète entre la Syrie et les États-Unis au cours de la même période. Les deux pays ont collaboré contre Al-Qaïda, leur ennemi commun. Un conseiller de longue date du Commandement conjoint des Opérations spéciales a affirmé qu’après le 11-Septembre, « Bachar a été, pendant des années, extrêmement précieux pour nous, alors que de notre côté, à mon avis, nous nous montrions mesquins et maladroits sur l’usage que nous faisions des précieuses informations qu’il nous fournissait. Cette coopération silencieuse s’est poursuivie entre certains éléments, même après la décision (de l’Administration Bush) de le diaboliser ».

En 2002, Assad autorisa les Services de Renseignement syriens à nous fournir des centaines de documents internes sur les activités des Frères musulmans en Syrie et en Allemagne. Au cours de la même année, le Renseignement syrien empêcha un attentat d’Al-Qaïda contre le quartier-général de la Cinquième flotte US à Bahrein, et Assad accepta de fournir à la CIA le nom d’un informateur vital d’Al-Qaïda. En violation de l’accord conclu entre les parties, la CIA contacta directement l’informateur ; ce dernier rejeta la tentative d’approche et rompit les relations avec ses contrôleurs syriens. Assad a également secrètement livré aux États-Unis des proches parents de Saddam Hussein qui avaient cherché refuge en Syrie, et — tout comme d’autres alliés des États-Unis en Jordanie, Égypte, Thaïlande et ailleurs — a fait torturer des suspects de terrorisme pour le compte de la CIA dans une prison de Damas.

C’est l’histoire de cette coopération qui a permis qu’en 2013 semble-t-il, Damas donne son accord à un nouveau partage indirect de renseignements avec les États-Unis. Les chefs d’état-major firent savoir qu’en contrepartie les États-Unis demanderaient quatre choses : qu’Assad empêche le Hezbollah d’attaquer Israël ; qu’il accepterait de reprendre les négociations en panne avec Israël sur les Hauteurs du Golan ; qu’il accepterait l’aide de conseillers militaires russes et d’autres pays étrangers ; et qu’il s’engagerait à tenir des élections ouvertes après la guerre avec la participation d’un grand éventail de factions. « Nous avions des réactions positives de la part des Israéliens, qui s’enthousiasmaient à cette idée, mais qui avaient besoin de connaître la réaction de l’Iran et de la Syrie », me relata le conseiller des chefs d’état-major. « Les Syriens nous ont dit qu’Assad ne prendrait pas de décision unilatérale — qu’il avait besoin du soutien de son armée et de ses alliés Alaouites —. L’inquiétude d’Assad était qu’Israël dirait « oui » et ensuite ne remplirait pas les conditions du marché ». Un conseiller de longue date du Kremlin sur les affaires du Proche-Orient me raconta qu’à la fin de 2012, après avoir subi toute une série d’échecs militaires et de défections de son armée, Assad avait approché Israël par l’intermédiaire d’un contact à Moscou en proposant de rouvrir les négociations sur les Hauteurs du Golan. Les Israéliens rejetèrent la proposition. « Ils ont dit qu’Assad était fini » m’a affirmé le dirigeant russe. « Il est proche de la fin ». Il me dit que les Turcs avaient affirmé la même chose aux Russes, cependant, vers le milieu de 2013 les Syriens pensaient que le pire était derrière eux, et souhaitaient des garanties que les États-uniens et d’autres pays étaient sérieux sur leurs propositions d’assistance.

Durant les premières phases de discussions, me dit le conseiller, les chefs d’état-major ont tenté de cerner ce dont Assad avait besoin comme signe de leurs bonnes intentions. La réponse fut transmise par un des amis d’Assad : « Apportez-moi la tête du Prince Bandar ». Les chefs d’état-major ne répondirent pas à la demande. Bandar bin-Sultan avait été pendant des décennies responsable du Renseignement et de la Sécurité nationale de l’Arabie Séoudite, et avait servi pendant vingt ans comme ambassadeur à Washington DC1. Au cours des dernières années, il était connu comme partisan de l’éviction d’Assad par tous les moyens. Apparemment en mauvaise santé, il démissionna l’année dernière de son poste de directeur du Conseil de la Sécurité nationale séoudien, mais l’Arabie Séoudite continue à être la principale source de financement de l’opposition syrienne, estimée par le Renseignement US à 700 millions de dollars l’an dernier.

En juillet 2013, les chefs d’état-major avaient découvert une manière plus directe de montrer à Assad qu’ils étaient sérieux dans leur souhait de lui venir en aide. À cette époque un trafic d’armes organisé en secret par la CIA transitant de la Libye vers l’opposition syrienne, via la Turquie, s’écoulait depuis plus d’un an (depuis la mort de Kadhafi le 20 octobre 2011). L’opération était dirigée en grande partie depuis une annexe de la CIA à Benghazi avec l’accord du département d’État. Le 11 septembre 2012, l’ambassadeur des États-Unis en Libye, Christopher Stevens, était tué au cours d’une manifestation antiaméricaine qui aboutit à l’incendie du consulat US à Benghazi ; des journalistes du Washington Post découvrirent des copies de l’agenda de l’ambassadeur dans les décombres du bâtiment. Elles prouvaient que le 10 septembre, Stevens avait eu une réunion avec le chef de l’antenne locale de la CIA. Le lendemain, peu avant sa mort, il avait rencontré un représentant de la société Al-Marfa Shipping & Maritime Services, une société de fret maritime basée à Tripoli qui, selon le conseiller des chefs d’état-major, était connue pour se charger de l’expédition d’armements.

À la fin de l’été 2013, le rapport de la DIA avait été largement diffusé, mais bien que beaucoup de membres de la communauté US du Renseignement étaient au courant que l’opposition syrienne était dominée par les extrémistes, le trafic d’armes organisé par la CIA continuait néanmoins, posant un problème continu à l’armée d’Assad. Les stocks d’armement accumulés par Kadhafi avaient généré une véritable caverne d’Ali Baba internationale de l’armement, bien que facturé à des prix élevés. « Il n’y avait aucun moyen d’arrêter les livraisons d’armes qui avaient été autorisées par le président », selon le conseiller des chefs d’état-major. « La solution consistait à faire appel au portefeuille. La CIA fut contactée par un représentant des chefs d’état-major avec une suggestion : il y avait des armes bien meilleur marché et disponibles en Turquie, qui pouvaient être livrées aux rebelles syriens en quelques jours, et sans emprunter la voie maritime ». Mais il n’y avait pas que la CIA qui en bénéficierait. « Nous travaillions avec des Turcs qui n’étaient pas loyaux envers Erdogan », selon le conseiller, « et nous les avons incité à livrer aux djihâdistes en Syrie toutes les armes obsolètes de leur arsenal, y compris des carabines M1 datant de la guerre de Corée et beaucoup d’armes soviétiques. C’était un message qu’Assad pouvait comprendre : Nous avons la possibilité de limiter la politique présidentielle dans ses effets ».

Le flot de renseignement US parvenant à l’armée syrienne et la dégradation de la qualité de l’armement livré aux rebelles, arrivèrent à un moment critique. L’armée syrienne avait subi de lourdes pertes au printemps 2013 en combattant le Jabhat al-Nusra et d’autres groupes extrémistes et avait perdu le contrôle de la capitale provinciale de Raqqa. Des raids sporadiques de l’armée de terre et de l’air syriennes se sont poursuivis pendant des mois, sans succès notables, jusqu’à la décision d’abandonner Raqqa et d’autres zones peu peuplées difficiles à défendre au nord et à l’ouest, pour se concentrer au renforcement de l’emprise gouvernementale sur Damas et les zones densément peuplées reliant la capitale à Lattaquié aux nord-est. Mais alors que l’armée se renforçait avec l’aide du soutien des chefs d’état-major, l’Arabie Séoudite, le Qatar et la Turquie augmentèrent leur financement et leurs livraisons d’armes au Jabhat al-Nusra et à l’État islamique, qui à la fin 2013 avait fait d’énormes avancées de territoires des deux côtés de la frontière syro-irakienne. Les rebelles non-fondamentalistes restants se sont retrouvés à mener et perdre des batailles rangées contre les extrémistes. En janvier 2014, l’État islamique avait pris le contrôle total de Raqqa et des zones tribales d’al-Nusra et fait de la ville leur capitale. Assad contrôlait toujours 80 pourcent de la population syrienne, mais il avait perdu une grande partie de son territoire.

Les efforts de la CIA pour entraîner les forces rebelles modérées se révélaient un échec aussi. « Le camp d’entraînement de la CIA était en Jordanie et se trouvait sous le contrôle d’un groupe tribal syrien », me raconta le conseiller des chefs d’état-major. On soupçonnait que certains des volontaires pour l’entraînement étaient en fait des soldats réguliers de l’armée syrienne sans uniforme. Cela s’était déjà produit, au plus fort de la Guerre d’Irak, lorsque des milliers de membres de milices chî’îtes se sont présentés dans des camps d’entraînement américains pour recevoir de nouveaux uniformes, des armes et quelques jours d’entraînement, pour ensuite disparaître dans le désert. Un programme d’entraînement, différent organisé par le Pentagone en Turquie, ne connut pas un meilleur accueil. Le Pentagone avait reconnu en septembre que seuls « quatre ou cinq » de ses recrues continuaient à combattre l’État islamique ; quelques jours plus tard 70 d’entre eux firent défection pour le Jabhat al-Nusra immédiatement après avoir franchi la frontière de la Syrie.

En janvier 2014, en désespoir par ce manque de progrès, John Brennan, le directeur de la CIA, convoqua les chefs du Renseignements US et arabes sunnites de tout le Proche-Orient à une réunion secrète à Washington, dans le but de persuader l’Arabie Séoudite d’arrêter de soutenir les combattants extrémistes en Syrie. « Les Séoudiens nous ont dit qu’ils seraient heureux d’écouter ce que nous avions à dire », raconta le conseiller des chefs d’état-major, « donc tout le monde est venu à Washington pour écouter Brennan leur dire qu’ils devaient prendre le parti des soi-disant modérés. Son message consistait à dire que si tout le monde dans la région cessait de soutenir al-Nusra et Daech, ils finiraient par être à court d’armes et de munitions, et les modérés pourraient l’emporter ». Le message de Brennan fut ignoré par les Séoudiens, selon le conseiller, « et ils sont rentrés chez eux pour accroître leur soutien aux extrémistes en nous demandant davantage de soutien technique. Et nous disons OK, et nous nous retrouvions à renforcer les extrémistes ».

Mais les Séoudiens étaient loin de constituer le seul problème : le Renseignement US avait accumulé les messages interceptés et les informations humaines montrant que le gouvernement Erdoğan avait soutenu le Jabhat al-Nusra pendant des années, et faisait dorénavant de même avec l’État islamique. « Nous pouvons gérer les Séoudiens », dit le conseiller. « Nous pouvons gérer les Frères musulmans. Vous pouvez discuter qu’en fait tout l’équilibre au Proche-Orient est fondé sur une forme de destruction mutuelle assurée par Israël et le reste du Proche-Orient, et que la Turquie peut détruire cet équilibre — ce qui est le rêve d’Erdoğan —. Nous lui avons dit que nous voulions qu’il mette fin au flux ininterrompu de djihâdistes étrangers qui affluent en Turquie. Mais il a un grand rêve — celui de restaurer l’Empire ottoman — et il n’a pas réalisé à quel point il pourrait y parvenir ».

[à suivre]

Notes

1 Bandar bin Sultan était surnommé « Bandar Bush » en raison de ses liens étroits avec la famille Bush (NdT.)

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