Collusions Vs Collision ! [4]

 | Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Après Jérusalem, autre acteur du grand jeu au Moyen-Orient : l’Arabie Séoudite. On a récemment appris que Riyad a vu sa notation passer de de AA à AA-, que doit-on en penser ?

Jacques Borde. En fait, c’est Fitch a dégradé d’un cran la note de la dette de l’Arabie Séoudite de AA à AA-, notamment (mais pas seulement) en raison de l’impact négatif de la chute des prix du pétrole (pas prêts de remontrer) sur sa situation budgétaire.

En clair, Fitch maintient la perspective négative assortie à cette note qui est dégradée du fait « de la révision à la baisse des prix du pétrole estimés pour 2016 et 2017 » et qui, à prendre pour argent comptant ce que nous dit Fitch, ont « des implications négatives majeures » sur la situation budgétaire et la balance extérieure du pays. À cela près qu’un budget malmené ne résume pas à lui seul l’état économique d’un pays.

Donc, une annonce qui confirme une simple tendance, mais guère plus…

| Q. Et ça ne vous alarme pas tant que ça ?

Jacques Borde. Non, pas vraiment. Vous savez les agences de notation sont surtout connues pour leur dogmatisme, leur frilosité et leur manque d’imagination. Or, que nous dit Fitch ? Que les prix du brut devraient être pour cette année et l’année prochaine respectivement de 35 et 45 dollars le baril. Ce qui n’est pas une annonce bien fracassante.

D’ailleurs, avant-hier, à l’ouverture des marchés asiatiques, suite à l’échec de la réunion de Doha, les cours du pétrole étaient bien à cette aune. Comme l’a noté La Tribune : « … le Brent de la mer du Nord a chuté de près de 7% dans les premiers échanges et perdu quasiment trois dollars pour revenir tout juste au-dessus de 40 dollars le baril. Le contrat mai sur le brut léger américain (West Texas Intermediate, WTI) a reculé dans les mêmes proportions et se traitait à 37,75 dollars le baril »1.

Fitch, à sa manière se situe dans l’air du temps et ne fait que confirmer ce que d’autres avaient dit, disent ou diront. Et jouer, assez mécaniquement (donc, appelons un chat un chat : stupidement) avec sa règle à calcul de vestale du dogme.

Sauf que Fitch s’affranchit dans ses décisions à 200% technocratiques de tout facteur particulier et conjoncturel…

| Q. Et, honnêtement, ça change quoi ?

Jacques Borde. Avant de bomber le torse et de souligner le bien fondé de leur doxa, Fitch et ses compères notatifs (sic) devraient méditer ce que nous a dit, cité par Challlenges, Alexandre Andlauer, analyste à AlphaValue, « la chute aurait été beaucoup plus importante s’il n’y avait pas eu dimanche une grève au Koweït qui a privé le marché d’un million de barils »2.

Autrement dit, si Fitch a eu raison dans ses estimations, c’est aussi parce que comme disent les militaires l’agence a eu « le c…l bordé de nouilles » (beaucoup de chance) ; aidé par une grève inopinée, ni prévue ni annoncée à l’avance. Avec, tout de même 10 dollars de marge (de 35 à 45 dollars) pour pouvoir jouer les oracles, Fitch ne fait pas non plus dans la prise de risque. Imaginez la météo nous prédisant des températures allant de 15° à 25° à la louche. Franchement, vous prendriez de tels individus au sérieux pour votre travail ?

| Q. Vous dites d’autres agences. Qui donc ?

Jacques Borde. En février 2016, Standard & Poor’s, avait déjà baissé de deux crans la note de la dette séoudienne à A-. Courant avril 2016, Moody’s avait placé l’Arabie Séoudite et d’autres pétromonarchies du Golfe en observation (sic) en vue d’éventuelle dégradation.

| Q. Et qu’en dit-on à Riyad ?

Jacques Borde. Bien sûr, les mauvaise notes et le fiel déversés par les caniches de l’Ordo rerum financier que sont ces agences partisanes n’amusent jamais leurs destinataires, mais, le royaume et ses petits camarades du CCG3 en ont vu d’autres.

| Q. Et, c’est tout ?

Jacques Borde. Non, Riyad, a enregistré un déficit record de 98 Md$US en 2015 et envisage un déficit de 87 Md$US pour 2016. Mais, rien de quoi affoler la bête, cela est simplement dû au fait que le pétrole a contribué à hauteur de 73% à ses revenus en 2015 contre une moyenne de 90% pendant la décennie précédente. Et l’administration Salmān a rappelé que les réserves de la Saudi Arabian Monetary Agency (Sama)4, ont baissé de 1,6% en février 2016 atteignant 2.222 milliards de rials (592,7 Md$US), contre 2.258 milliards de rials au cours du mois précédent.

Rien que ne puisse gérer l’administration Salmān.

| Q. Vous croyez. Vous n’êtes de pas inquiet ?

Jacques Borde. Et pourquoi le serais-je ? Les fondamentaux restent inchangés. Le pétrole et le gaz ont toujours là, que je sache ? Et si l’on peut reprocher à Riyad et à son administration actuelle une tendance à jouer à l’équilibriste en matière de géostratégie – largement pour des raisons qui ne sont pas de son fait, d’ailleurs, tournons un instant la tête du côté de Washington et Téhéran – l’économie séoudienne a passé, dans son histoire récente, des caps plus hasardeux.

| Q. Mais, vous maintenez vos critiques visant le partenariat entre Paris et Riyad ?

Jacques Borde. Ouin sur le fond. L’Arabie Séoudite et la France ont, réciproquement, de bonnes raisons à s’entendre. Ce que je critique c’est cette posture française, qui depuis le départ et la mort d’hommes comme le Général5 et Michel Jobert, font que chaque étape de notre politique arabe de la France, pour l’appeler ainsi, se mue, à chaque fois, en politique pro-arabe en faveur de l’État concerné. Quelque part, cette posture n’incrimine pas particulièrement les Séoudiens, qui ont par nature (et comme tout État) vocation à avoir leur propre agenda géopolitique. Avoir des partenaire ne doit pas signifie adopter leurs vues des choses. Surtout dans l’Orient compliqué cru actuel.

| Q. Mais nous avons besoin des Séoudiens ?

Jacques Borde. Oui, mais eux aussi ont besoin d’avoir des partenaires. Mais, actuellement, une chose est sûre : nous sommes assez décrédibilisés dans le rôle – qui pourtant nous irait comme un gant – d’honest broker qui pourrait être le nôtre entre Riyad et Téhéran.

Et dont ces deux pays, bien qu’ils n’en disent rien, ont cruellement besoin.

Vous savez, je crois que des discussions finiront pas avoir lieu. Prenez, les relations turco-iraniennes : pas faciles ? Et pourtant, le président turc, Reccep Tayyip Erdoğan, lors de sa conférence de presse conjointe (à Ankara) avec son homologue iranien, le Dr. Hassan Feridon Rohani, en a en convenu : « Par-dessus tout, il est dans l’intérêt de nos pays de renforcer le dialogue politique et d’aplanir les divergences d’opinion » et « Nous devons coopérer afin de surmonter les problèmes causés par le terrorisme et les rivalités intercommunautaires, et les crises humanitaires qui y sont liées et qui ébranlent notre région »6.

| Q. Vous n’avez pas répondu à ma question : avons-nous besoin des Séoudiens ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Nous avons, je veux dire la France, besoin de cash. Rappelons – comme l’ont fait le général de division (CR) Vincent Desportes7, et d’autres après lui – l’état capacitaire calamiteux de notre outil militaire. Pour nous équiper, d’un côté, il faut vendre, de l’autre !

Un exemple, prenez le chantier du ravitaillement en vol de nos appareils de combat, cela va faire mal à Bercy, je peux vous le dire…

| Q. Pourquoi ?

Jacques Borde. Actuellement, 9 des 12 A330 MRTT Phénix destinés à l’armée de l’Air ont été commandés pour remplacer la flotte d’âge canonique de nos C-135FR et KC-135R. Le premier A330 MRTT devrait être livré en 2018, le second en 2019, etc..

Or, ce dont pratiquement personne ne parle, au-delà des appareils eux-mêmes, c’est le coût pharaonique des infrastructures. Plus précisément leur remise à niveau : l’armée de l’Air doit, en effet, engager un programme de rénovation massif des infrastructures de la BA d’Istres8.

| Q. Et qu’y peuvent les Séoudiens ?

Jacques Borde. Directement, pas grand-chose, je vous l’accorde, mais Riyad a encore besoin de matériels.

| Q. Si vous me dites ça, c’est que vous avez une idée derrière la tête ?

Jacques Borde. Oui, j’ai même une réponse en trois temps, si vous le voulez bien.

Épisode 1 : l’Allemagne ne fournira pas à Riyad de chars Leopard9. Pourquoi ? Les émois droits-de-l’hommistes de cénacles écolo-pacifistes qui, outre-Rhin, ont scié la branche aux industriels de l’armement et tout particulièrement à Krauss-Maffei.

Épisode 2 : les Séoudiens, de leur côté, ont toujours dans la tête l’idée de s’équiper d’un blindé de dernière génération.

Épisode 3 : les militaires séoudiens ont été bluffés par leurs petits camarades émiratis qui ont déployés leurs chars Leclerc sur le front yéménite.

| Q. Que sait-on, au juste, de leur comportement ?

Jacques Borde. Plutôt impressionnant, en fait une capacité à encaisser les coups et à protéger les personnels. Un peu comme la famille Merkava/Namer israélienne.

Les Leclerc émiratis sont au Yémen dans le cadre de l’opération `Amaliyyat ‘I`ādat al-‘Amal (Restaurer l’espoir)10. Deux bataillons, soit entre 70 et 80 engins ont été engagés dont 15 équipés du kit AZUR11. Ce qui est sûr, c’est que les Séoudiens, qui ont en parc 373 M1A2S Abrams américains, ont été très impressionnés.

| Q. Cela semble simple à résoudre : vendons des Leclerc à l’Arabie Séoudite ?

Jacques Borde. Certes, mais là où le bât blesse, c’est que si l’idée est bonne – et même très bonne, le Leclerc étant le seul char de combat de dernière génération combat proven sur le marché – elle est un peu compliquée à mettre en œuvre.

| Q. Pour quelle raison ?

Jacques Borde. Parce que, tout simplement, la chaîne d’assemblage des Leclerc est arrêtée. La redémarrer est du domaine du possible, mais va peser sur le coût de la bête. Ensuite le dossier, pour cette raison et quelques autres, est plus compliqué que d’autres à boucler.

| Q. Rassurez-moi, ça : nous savons faire ?

Jacques Borde. Oui, évidemment. Notre société publique chargée de l’exportation des équipements militaires made in France ODAS12 est à la mesure du challenge. Bon, il y a eu quelques tensions, par le passé, entre ODAS et le ministre séoudien de la Défense, Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd (MBS), mais ce dossier là ayant été réglé, les deux devraient trouver un terrain d’entente.

Et, qui sait, des Leclerc, rejoindre en nombre le parc blindé séoudien.

| Q. Une idée des chiffres ?

Jacques Borde. À ce stade : aucune, précisément. Bon, nous avons quelque pistes :

1- À partir de 2020, un programme13 portant sur l’amélioration des blindages et du système de liaison, amènera ces 200 chars français au standard dit Leclerc Rénové pour un coût d’environ 330 M€. Les Séoudiens pourraient faire porter leur commande sur ce standard.

2- Les Émirats arabes unis nous ont commandée 388 chars de combats, 46 chars de dépannage et 2 chars-écoles. Sans parler de course en l’échalote entre ces deux-là, l’administration Salmān ne va pas nous commander trente ou quarante Leclerc. Ça ferait petit joueur. Personnellement, je parierai plutôt sur une commande de 200 machines.

Notes

3 Pour Conseil de coopération des États arabes du Golfe Arabique ou Conseil de coopération du Golfe Arabique (CCG), il regroupe les six pétromonarchies du Golfe Persique : Arabie Séoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis (ÉAU), Koweït, Oman et Qatar.

4 La Sama est à la fois la Banque centrale du royaume et un fonds souverain. Établi en 1952 pour gérer les excédents commerciaux liés aux pétrole et au gaz, il investit une grande partie de ses actifs dans des produits peu risqués, principalement des obligations d’État.

5 De Gaulle.

7 Ex-patron du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l’École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences P.o Paris, diplômé de l‘United States Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’armée de Terre).

8 La Base aérienne 125 Istres-Le Tubé Sous-Lieutenant Monier, pour être précis

9 Wikipédia estime le prix unitaire d’un char Leopard 2 à à 5,3 M$US (chiffres mars 2006).

10 En anglais Restoring Hope (à ne pas confondre avec l’Opération US Restore Hope). Suite logique de la précédente : `Amaliyyat `Āṣifat al-Ḥazm, (Operation Decisive Storm).

11 Destiné au combat urbain et suburbain.

12 Le nom, officiellement, ne veut rien dire et n’est donc pas, à proprement parler, un acronyme. Sauf que le sigle a été imaginé à partir des mots Office, Défense, Armement, Sécurité. Dont on peut noter qu’il se prononce comme audace.

13 Lancé en mars 2015.

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