De militaire à militaire – 2ème Partie

| Guerre Vs Daech | London Review of Books | Seymour M. Hersh |

Seymourh Hersh révèle dans cette enquête la manière dont le général Martin Dempsey et les chefs d’état-major US ont tenté de contourner la Maison-Blanche pour venir en aide à la Syrie. Bien que l’article comprenne diverses approximations, probablement destinées à ne pas trop choquer les lecteurs anglo-saxons, il atteste de l’ampleur de la révolte des généraux face à l’incurie des politiciens.

Une des constantes dans la politique US depuis l’effondrement de l’Union soviétique a été la relation entre les militaires et la Russie. Après 1991, les États-Unis ont dépensé des milliards de dollars pour aider la Russie à sécuriser son complexe d’armement nucléaire, y compris une opération conjointe ultra-secrète pour évacuer de l’uranium à usage militaire de dépôts non sécurisés au Kazakhstan. Les programmes conjoints pour surveiller la sécurité des matériaux fissiles se sont poursuivis au cours des deux décennies suivantes. Au cours de la guerre en Afghanistan, la Russie a accordé quotidiennement des autorisations de survol aux avions-cargos et aux ravitailleurs aériens US, ainsi que l’accès aux flots d’armes, de munitions, de nourriture et d’eau nécessaires à la machine de guerre états-unienne. L’armée russe a fourni du renseignement sur les cachettes d’Oussāma Bin-Lāden et a aidé les États-Unis à négocier les droits d’utilisation d’une base aérienne au Kirghizistan. Les chefs d’état-major ont été en communication avec leurs homologues russes durant tout le conflit syrien, et ces liens entre les deux armées commencent au sommet de la hiérarchie. En août, quelques semaines avant sa retraite comme président des chefs d’état-major, Dempsey a fait une visite d’adieu au quartier-général des Forces armées de la Défense irlandaises à Dublin et a annoncé à son auditoire qu’il s’était fait un point d’honneur pendant ses fonctions de rester en contact avec le chef d’état-major de l’Armée russe, le général Valéri Guérassimov. « Je lui ai en fait suggéré que nous n’allions pas terminer nos carrières comme nous les avions commencées », déclara Dempsey — l’un en tant que commandant de chars en Allemagne de l’Ouest, l’autre en Allemagne de l’Est —.

Lorsqu’il s’agit de s’en prendre à l’État islamique, la Russie et les États-Unis ont beaucoup de choses à partager mutuellement. Nombreux sont ceux dans la direction et la hiérarchie de l’État islamique qui ont combattu pendant plus d’une décennie contre la Russie au cours des deux guerres en Tchétchénie qui ont commencé en 1994, et le gouvernement Poutine est profondément impliqué dans la lutte contre le terrorisme islamique. « La Russie connaît la direction de Daech », nous dit le conseiller des chefs d’état-major, « et connaît parfaitement leurs techniques opérationnelles, et a beaucoup de renseignement à partager ». En contrepartie, dit-il, « nous avons d’excellents formateurs avec des années d’expérience dans l’entraînement de combattants étrangers ; une expérience dont la Russie ne dispose pas ». Le conseiller n’abordera pas ce que le Renseignement US a également à proposer : une capacité d’obtenir des données sur des cibles, souvent en payant d’énormes sommes en espèces, fournies par des sources au sein des milices rebelles.

Un ancien conseiller aux affaires russes de la Maison-Blanche m’a dit qu’avant le 11-Septembre Poutine avait l’habitude de nous dire : « Nous avons les mêmes cauchemars à propos de différents lieux ». Il faisait allusion à ses problèmes avec le califat en Tchétchénie et nos démêlés précédents avec Al-Qaïda. Actuellement, après l’attentat de l’avion de Metrojet au-dessus du Sinaï et les massacres à Paris et ailleurs, il est difficile d’éviter la conclusion que nous en sommes aux mêmes cauchemars aux mêmes endroits .

Pourtant l’Administration Obama continue de condamner la Russie pour son soutien à Assad. Un diplomate en retraite qui a été en poste à l’ambassade US à Moscou a exprimé de la compassion pour le dilemme d’Obama en tant que dirigeant de la coalition occidentale opposée à l’agression russe contre l’Ukraine : « L’Ukraine est un problème grave et Obama l’a traité sérieusement par des sanctions. Mais notre politique envers la Russie manque trop souvent de concentration. Car cela ne concerne pas notre action en Syrie. Il s’agit de s’assurer que Bachar ne soit pas vaincu en Syrie. La réalité, c’est que Poutine ne veut pas voir le chaos en Syrie s’étendre à la Jordanie ou au Liban, comme cela a été le cas en Irak, et il ne veut pas voir la Syrie finir par tomber aux mains de Daech ». La chose la plus contreproductive qu’Obama ait faite, et cela a beaucoup nui à nos efforts pour mettre fin aux combats, a été de déclarer : « qu’Assad doit partir comme préalable aux négociations ». Il a également fait écho à un point de vue défendu par certains au Pentagone lorsqu’il a fait allusion à un facteur de dommages collatéraux sous-entendant la décision de la Russie de mener des frappes aériennes pour soutenir l’armée syrienne le 30 septembre : Poutine souhaitant éviter à Assad le sort funeste de Kadhafi. On lui avait dit que Poutine avait regardé à trois reprises la vidéo de la mort atroce de Kadhafi, une vidéo qui le montre en train d’être sodomisé à la baïonnette. Le conseiller des chefs d’état-major m’a également parlé d’un rapport du Renseignement US qui avait conclu que Poutine avait été consterné par le sort de Kadhafi : « Poutine s’est reproché d’avoir laissé tomber Kadhafi, de ne pas avoir joué un rôle important en arrière-plan », aux Nations-unies lorsque la coalition occidentale faisait pression pour avoir l’autorisation de procéder à des frappes aériennes qui ont détruit le régime. « Poutine croyait qu’à moins de s’engager à ses côtés, Bachar el-Assad subirait le même sort — la mutilation — et qu’il assisterait à la destruction de ses alliés en Syrie ».

Dans un discours du 22 novembre, Obama a déclaré que les « principales cibles » des frappes aériennes « avaient été l’opposition modérée ». C’est un scénario dont l’administration — de même que les principaux médias US — se sont rarement écartés. Les Russes insistent sur le fait qu’ils ciblent tous les groupes rebelles qui menacent la stabilité de la Syrie — y compris l’État islamique —. Le conseiller russe sur le Proche-Orient auprès du Kremlin a expliqué dans un entretien que la première série de frappes russes était destinée à renforcer la sécurité autour de la base aérienne russe de Lattaquié, un bastion alaouite. L’objectif stratégique, déclara-t-il, était d’établir un corridor libéré des djihadistes allant de Damas à Lattaquié et à la base navale russe de Tartous, et ensuite de décaler progressivement les cibles vers le sud et l’est, avec une concentration plus importante des missions de bombardement sur le territoire occupé par l’État islamique. Des frappes aériennes russes sur des cibles de l’ÉI à Raqqa et aux alentours ont été communiquées dès le début d’octobre. En novembre il y a eu d’autres frappes aériennes sur les positions de l’ÉI près de la cité antique de Palmyre et dans la province d’Idlib, un bastion âprement disputé près de la frontière turque.

Les incursions russes dans l’espace aérien turc ont commencé peu après que Poutine ait autorisé les bombardements, et l’armée de l’air russe a déployé des mesures de brouillage électronique qui ont provoqué des interférences sur les radars turcs. Le message envoyé à l’armée de l’air turque, nous dit le conseiller des Chefs d’état-major, était le suivant : « Nous allons envoyer nos avions de combat où nous voulons et quand nous voulons et brouiller vos radars. Ne nous faites pas chier. Poutine annonçait aux Turcs à qui ils avaient affaire ». L’agression de la Russie a entraîné des plaintes turques et des dénégations russes, ainsi que des patrouilles frontalières plus agressives de la part de l’armée de l’air turque. Il n’y a pas eu d’incidents significatifs jusqu’au 24 novembre, lorsque deux chasseurs F-16 turcs, agissant apparemment selon des règles d’engagement plus agressives, ont abattu un chasseur-bombardier russe Su-24M qui avait pénétré dans l’espace aérien turc pendant plus de 17 secondes1 . Dans les jours qui suivirent, Obama a exprimé son soutien à Erdoğan, et après leur entrevue privée le 1er décembre, il a déclaré lors d’une conférence de presse que son administration restait « très engagée dans la sécurité et la souveraineté de la Turquie ». Il déclara que tant que la Russie resterait alliée à Assad, « beaucoup de ressources russes seraient consacrées à cibler les groupes d’opposition (…) que nous soutenons (…) Donc je ne crois pas que nous devrions entretenir l’illusion que la Russie va exclusivement frapper des cibles de Daech. Cela ne se passe pas comme ça maintenant. Cela n’a jamais été. Cela ne se passera pas dans les semaines à venir ».

Le conseiller du Kremlin pour le Proche-Orient, tout comme les chefs d’état-major et la DIA, rejettent les « modérés » qui ont le soutien d’Obama, les considérant comme des groupes islamiques extrémistes qui combattent aux côtés du Jabhat al-Nusra et de l’ÉI (« Il ne faut pas jouer sur les mots et répartir les groupes terroristes en modérés et non modérés », a déclaré Poutine dans un discours le 22 octobre). Les généraux états-uniens les considèrent comme des milices à bout de souffle qui ont été forcées de conclure des accords avec le Jabhat al-Nusra et l’État islamique pour pouvoir survivre. Fin 2014, le journaliste allemand Jürgen Todenhöfer, qui a été autorisé à passer dix jours en Irak et en Syrie, en territoire tenu par l’ÉI, a déclaré à CNN que les dirigeants l’ÉI « ne cessent de rire à propos de l’Armée syrienne libre (ASL) ». Ils ne la prennent pas au sérieux. Ils disent :  »Notre meilleur fournisseur d’armes c’est l’ASL. Dès qu’ils ont de bonnes armes, ils nous les vendent ». Ils ne les prennent pas au sérieux. Ils prennent au sérieux Assad. Ils prennent au sérieux les bombes, bien sûr. Mais ils n’ont peur de rien, et l’ASL ne joue aucun rôle ».

La campagne de bombardements de Poutine a provoqué une série d’articles antirusses dans la presse US. Le 25 octobre, le New York Times a sorti un article, citant des officiels de l’Administration Obama, selon lequel les sous-marins et navires-espions russes opéraient « agressivement » près des câbles sous-marins par lesquels transite l’essentiel du trafic internet mondial — bien que, comme l’a reconnu l’article, il n’y avait « aucune preuve jusqu’ici » d’une tentative russe d’interrompre ce trafic —. Dix jours plus tôt le Times publiait un résumé des intrusions russes dans les anciennes républiques satellites, et décrivait les bombardements russes en Syrie comme constituant « à certains égards un retour aux initiatives militaires ambitieuses du passé soviétique ». Cet article passait sous silence le fait que le gouvernement d’Assad avait invité les Russes à intervenir dans son pays, et omettait d’indiquer que les raids de bombardements états-uniens à l’intérieur de la Syrie étaient en cours depuis le mois de septembre précédent sans aucun accord de la Syrie. Un éditorial du mois d’octobre dans le même journal écrit par Michael McFaul, l’ambassadeur d’Obama en Russie entre 2012 et 2014, disait que la campagne de frappes aériennes russes ciblait « tout sauf l’État islamique ». Les articles antirusses ne se sont pas calmés après le désastre de l’avion Metrojet, dont l’État islamique a revendiqué la responsabilité. Peu de gens dans le gouvernement et les médias US se sont posé la question de savoir pourquoi l’ÉI ciblerait un avion de ligne russe et leurs 224 occupants, si l’armée de l’air russe ne s’en prenait qu’aux Syriens « modérés ».

Entre-temps, les sanctions économiques sont toujours en vigueur contre la Russie pour ce qu’un grand nombre d’États-uniens considèrent comme des crimes de guerre de Poutine en Ukraine, tout comme les sanctions du Département du Trésor US contre la Syrie et les États-uniens qui y font des affaires. Dans un article sur les sanctions fin novembre, le New York Times a ressorti une affirmation ancienne et sans fondement, selon laquelle les mesures du Trésor US « soulignent le litige présenté par l’Administration à propos de M. Assad, en essayant d’inciter la Russie à lui retirer son soutien : que bien qu’il prétende être en guerre avec les terroristes islamistes, il entretient une relation en symbiose avec l’État islamique ce qui lui a permis de se développer en se cramponnant au pouvoir ».

Les quatre éléments fondamentaux de la politique syrienne d’Obama restent les mêmes aujourd’hui : son insistance sur le départ d’Assad ; qu’aucune coalition avec la Russie n’est possible contre l’État islamique ; que la Turquie reste un allié solide dans la guerre contre le terrorisme ; et qu’il existe réellement une force d’opposition modérée significative que soutiennent les États-Unis.

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris qui ont fait 130 victimes n’ont pas changé le discours officiel de la Maison-Blanche, bien que plusieurs dirigeants européens, y compris François Hollande, aient plaidé pour une plus grande coopération avec la Russie et soient tombés d’accord pour se coordonner plus étroitement avec leur force aérienne ; il y a aussi eu des discussions sur la nécessité de montrer une plus grande souplesse sur le calendrier de l’éviction du pouvoir d’Assad.

Le 24 novembre M. Hollande s’est rendu à Washington DC pour discuter sur la façon dont la France et les États-Unis devraient collaborer conjointement pour lutter contre Daech. Lors d’une conférence de presse conjointe à la Maison-Blanche, Obama a indiqué que lui et Hollande s’étaient mis d’accord que les frappes Russes contre l’opposition modérée servent seulement à soutenir le régime brutal d’Assad l’aidant à accroître la montée de l’État islamique. Hollande n’est pas allé aussi loin, mais il a indiqué qu’un processus diplomatique à Vienne mènerait au départ d’Assad….Une unité gouvernementale est requise. La conférence de presse n’a pas réussi à gérer l’impasse la plus urgente qui existe entre les deux hommes au sujet d’Erdoğan. Obama a soutenu les droits de la Turquie de défendre ses propres frontières ; Hollande a dit qu’il s’agit d’un cas d’urgence, que la Turquie prenne les mesures nécessaires contre les terroristes. Le conseiller des chefs d’état-major m’a indiqué, que l’objectif principal du voyage à Washington de Hollande était de persuader Obama de se joindre à l’Onu dans une déclaration de guerre contre Daech. Obama a dit non. Les Européens ne se sont pas associés pour ce type de déclaration à l’Otan à laquelle la Turquie appartient. « La Turquie est le problème », a dit le conseiller des chefs d’état-major.

Naturellement, Assad n’accepte pas qu’un groupe de dirigeants étrangers puissent décider de son avenir. Imad Moustapha, maintenant ambassadeur de Syrie en Chine, était recteur à la faculté de l’Université de Damas chargé des technologies de l’information, et un proche conseiller d’Assad, lorsqu’il a été nommé ambassadeur de Syrie aux États-Unis, un poste qu’il a occupé pendant sept ans. Moustapha est connu pour être toujours proche d’Assad, et on peut lui faire confiance pour interpréter sa pensée. Il m’a dit que pour Assad abandonner le pouvoir équivalait à capituler devant « des groupes terroristes armés » et que des ministres dans un gouvernement d’union nationale — tel qu’il est proposé par les Européens — seraient considérés comme redevables envers les puissances étrangères qui les auraient nommés. Ces puissances pourraient alors rappeler au nouveau président « qu’elles pourraient aisément le remplacer comme elles l’ont fait pour son prédécesseur (…) Assad le doit à son peuple : il ne peut pas partir parce que ce sont les ennemis historiques de la Syrie qui demandent son départ ».

Moustapha a également abordé la Chine, un allié d’Assad qui a apparemment prévu plus de 30 milliards de dollars pour la reconstruction de la Syrie après la guerre. La Chine, est également, préoccupée par l’État islamique. « La Chine considère la crise syrienne selon trois perspectives », dit-il : la législation et la légitimité internationale ; le positionnement stratégique mondial ; et les activités des djihâdistes Ouighours, dans la province de l’extrême ouest du Xianjiang. Cette dernière est frontalière de huit pays — la Mongolie, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde — et du point de vue de la Chine, sert de lieu de passage au terrorisme mondial et au sein de la Chine. Beaucoup de combattants Ouighours en Syrie sont connus pour être membres du Mouvement islamique du Turkestan oriental — une organisation séparatiste souvent violente qui cherche à installer un État islamiste ouighour dans le Xinjiang. « Le fait qu’ils aient été aidés par le Renseignement turc pour passer de Chine en Syrie en traversant par la Turquie a provoqué une énorme tension entre les SR chinois et turcs », affirme Moustapha. « La Chine est préoccupée par le fait que le rôle de la Turquie dans le soutien aux combattants ouighours en Syrie pourrait à l’avenir s’étendre au soutien des projets de la Turquie dans le Xianjiang. Nous fournissons déjà au service de renseignement chinois des informations concernant ces terroristes et les voies qu’ils ont empruntées pour voyager jusqu’en Syrie ».

Les préoccupations de Moustapha ont reçu un écho auprès d’un analyste des Affaires étrangères de Washington qui a suivi de près le passage des djihâdistes à travers la Turquie jusqu’en Syrie. L’analyste, dont les avis sont régulièrement requis par des gens hauts placés du gouvernement, m‘a dit « qu’Erdoğan a fait venir des Ouighours en Syrie par des transports spéciaux alors que son gouvernement apporte son soutien à leur lutte en Chine. Les terroristes ouighours et les musulmans birmans qui fuient vers la Thaïlande obtiennent des passeports turcs et s‘envolent alors vers la Turquie en transit vers la Syrie ». Il a ajouté qu’il y avait également une véritable filière de la Chine vers le Kazakhstan qui organisait le passage des Ouighours avec un éventuel relais en Turquie — les estimations varient de quelques centaines à plusieurs milliers par an, et ensuite traversent de l’EI en Syrie —. « Le renseignement US », dit-il, « ne reçoit pas de bonnes informations sur ces activités parce que les initiés qui sont insatisfaits de la politique ne leur parlent pas ». Il a dit également qu’il n’était « pas clair » si les responsables officiels de la politique syrienne au Département d’État et à la Maison-Blanche « étaient bien au courant ». IHS-Jane’s Defense Weekly a estimé en octobre que près de cinq mille volontaires ouighours décidés à se battre étaient arrivés en Turquie depuis 2013, dont deux mille étaient entrés en Syrie. Moustapha a affirmé qu’il avait des informations selon lesquelles près de 860 combattants ouighours étaient actuellement en Syrie.

Les préoccupations croissantes de la Chine concernant le problème ouighour et son lien avec la Syrie et Daech ont occupé Christina Lin, une universitaire qui a traité des questions chinoises il y a une décennie alors qu’elle travaillait au Pentagone sous Donald Rumsfeld. « J’ai grandi à Taïwan et suis arrivée au Pentagone comme une critique de la Chine », m’a dit Lin. « J’avais l’habitude de diaboliser les Chinois comme des idéologues, et ils sont loin d’être parfaits. Mais au cours des années en les voyant s’ouvrir et évoluer, j’ai commencé à changer de point de vue. Je considère la Chine comme un partenaire potentiel avec divers défis mondiaux particulièrement au Proche-Orient. Il y a de nombreux endroits — la Syrie en est un — où les États-Unis et la Chine doivent coopérer pour la sécurité régionale et le contre-terrorisme ». Quelques semaines plus tôt, la Chine et l’Inde, anciens ennemis de la Guerre froide, qui « se haïssaient davantage que la Chine et les États-Unis, ont mené une série d’exercices conjoints de contre-terrorisme. Et aujourd’hui la Chine et la Russie veulent tous deux coopérer avec les États-Unis sur les questions de terrorisme ». Du point de vue chinois, suggère Lin, les militants ouighours qui sont arrivés en Syrie sont entraînés par l’État islamique aux techniques de survie destinées à les aider après leur retour à des incursions à l’intérieur de la Chine pour de futures attaques terroristes. « Si Assad perd », dit Lin dans un article publié en septembre, « les combattants djihâdistes de la Tchétchénie russe, du Xianjiang chinois et du Cachemire indien se tourneront vers leur patrie pour poursuivre leur djihâd, avec le soutien d’une base d’opération nouvelle et bien approvisionnée en Syrie au cœur du Proche-Orient ».

Le général Dempsey et ses collègues de l’état-major ont maintenu leurs dissensions hors des canaux bureaucratiques et ont conservé leurs postes. Le général Michael Flynn ne l’a pas fait. « Flynn s’est attiré les foudres de la Maison-Blanche en insistant pour qu’on dise la vérité sur la Syrie », a déclaré Patrick Lang, un colonel en retraite qui a occupé pendant près d’une décennie les fonctions de responsable civil de la DIA pour le Proche-Orient. « Il pensait que dire la vérité était la meilleure chose à faire et ils l’ont écarté. Mais il ne voulait pas se taire ». Flynn m’a dit que son problème allait au-delà de la Syrie. « Je changeais les choses à la DIA — et je ne me contentais pas de réarranger les chaises longues sur le pont du Titanic —. C’était une réforme radicale. J’ai eu l’impression que la direction civile ne voulait pas entendre la vérité. J’en ai souffert, mais je m’en arrange ». Dans une récente interview à Der Spiegel, Flynn était catégorique à propos de l’entrée de la Russie dans la guerre de Syrie : « Nous devons travailler de façon constructive avec la Russie. Que nous le voulions ou non, la Russie a pris la décision d’intervenir militairement. Ils sont là, et cela a complètement changé la dynamique. Donc vous ne pouvez pas dire que la Russie agit mal, qu’ils doivent entrer chez eux. Cela n’arrivera pas. Regardez les choses en face ».

Peu de gens au Congrès partagent ce point de vue. L’une des exceptions est Tulsi Gabbard2, une représentante démocrate de Hawaii, membre de la Commission des Forces armées de la Chambre des Représentants qui, en tant que major de la Garde nationale, a servi deux fois sous les drapeaux au Proche-Orient. Dans une interview sur CNN en octobre elle a déclaré : « Les États-Unis et la CIA devraient mettre fin à cette guerre illégale et contreproductive destinée à renverser le gouvernement syrien d’Assad et devraient se concentrer sur la lutte contre (…) les groupes extrémistes islamistes ».

« Cela ne vous préoccupe-t-il pas », a demandé le journaliste, « que le régime d’Assad se soit montré brutal, en tuant au moins 200.000 ou peut-être 300.000 citoyens de son propre peuple ? ».

« Les choses qu’on raconte sur Assad en ce moment », a répondu Gabbard, « sont les mêmes qu’on disait à propos de Kadhafi, ce sont les mêmes choses qu’on disait à propos de Saddam Hussein par ceux qui plaidaient pour que les États-Unis (…) renversent ces régimes (…) Si cela se produit là en Syrie, nous aboutirons à une situation avec beaucoup plus de souffrances, beaucoup plus de persécutions de minorités religieuses et de chrétiens en Syrie, et notre ennemi sera beaucoup plus fort ».

« Donc ce que vous dites », a demandé le journaliste, « c’est que l’engagement militaire russe au niveau aérien et celui de l’Iran sur le terrain — sont de fait, une faveur accordée aux États-Unis ? ».

« Ils travaillent pour la défaite de notre ennemi commun », a répondu T. Gabbard.

Gabbard m’a dit plus tard que beaucoup de ses collègues au Congrès, démocrates et républicains, l’ont remerciée en privé pour s’être exprimée de la sorte. « Il y a beaucoup de gens dans le public, et même au Congrès, qui ont besoin qu’on leur explique clairement les choses », dit Gabbard. « Mais c’est difficile tant il y a tromperie sur ce que se passe vraiment. La vérité n’est pas exprimée ».

Il est inhabituel de voir un politicien défier la politique étrangère de son propre parti en s’adressant directement à la presse. Pour quelqu’un du sérail, ayant accès aux renseignements les plus confidentiels, parler ainsi ouvertement et de façon critique peut signifier la fin d’une carrière. Une dissension bien informée peut être transmise par le biais d’une relation de confiance entre un journaliste et des initiés, mais cela implique invariablement qu’il n’y ait pas de nom mentionné. La dissension existe néanmoins. Le conseiller de longue date du Commandement conjoint des Opérations spéciales n’a pas pu cacher son mépris lorsque je lui ai demandé son point de vue sur la politique syrienne des États-Unis. « La solution en Syrie est devant notre nez », dit-il. « Notre menace principale c’est Daech et nous tous — Les États-Unis, la Russie et la Chine — devons travailler ensemble. Bachar va rester au pouvoir, et après que la situation du pays soit stabilisée il y aura une élection. Il n’y a pas d’autre alternative ».

La voie militaire indirecte vers Assad a disparu après la retraite de Dempsey en septembre. Son remplaçant en tant que président des chefs d’état-major, le général Joseph Dunford, a témoigné devant la Commission des Forces armées du Sénat en juillet, deux mois avant de prendre ses fonctions. « Si vous voulez parler d’une nation qui pourrait constituer une menace existentielle pour les États-Unis, je dois désigner la Russie », déclara Dunford. « Si vous observez leur comportement, cela n’est rien d’autre qu’alarmant ». En octobre 2015, en tant que président des chefs d’état-major, Dunford a nié les effets des bombardements russes en Syrie, en déclarant à la même commission que la Russie « ne combattait pas l’EI ». Il a ajouté que les USA devaient « travailler avec leurs partenaires turcs pour sécuriser la frontière nord de la Syrie » et « faire tout ce que nous pouvons pour permettre aux véritables forces d’opposition syriennes » — c‘est à dire les « modérés » — de combattre les extrémistes.

Obama dispose maintenant d’un Pentagone plus complaisant. Il n’y aura plus de défi indirect de la part des dirigeants militaires à sa politique de mépris pour Assad et à son soutien à Erdoğan. Dempsey et ses associés demeurent mystifiés par le fait qu’Obama continue à défendre Erdoğan, compte tenu des éléments à charges que la communauté du renseignement US a accumulées contre lui. « Nous savons ce que vous trafiquez avec les radicaux en Syrie », a dit le président au directeur du Renseignement d’Erdoğan lors d’une réunion tendue à la Maison-Blanche. Les chefs d’état-major et la DIA n’ont cessé d’informer les dirigeants de Washington de la menace des djihâdistes en Syrie, et du soutien que la Turquie leur apportait. On n’a jamais écouté ce message. Pourquoi ?

Notes

© http://www.lrb.co.uk/v38/n01/seymour-m-hersh/military-to-military.

1 Version officielle et erronée, l’avion russe ayant été abattu au retour de sa mission au-dessus du territoire syrien, NdT.

2 Représentante du 2ème district d’Hawaï à la Chambre des représentants depuis le 3 janvier 2013. Première Americano-Samoane et première Hindoue élue au Congrès. Et, avec Tammy Duckworth, une des rares femmes-vétérans bardée de décorations à arriver aussi loin en politique.