Collusions Vs Collision ! [5]

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Poursuivons notre tour d’horizon, croyez-vous que c’est au tour de l’Algérie d’être dans le collimateur des terroristes ?

Jacques Borde. Cela y ressemble fort, en tout cas. À cela près que la formule appropriée devrait être à nouveau dans l’œil du cyclone. Plusieurs signes, hélas, ne trompent pas.

| Q. Lesquels ?

Jacques Borde. Dans le désordre :

1- D’une manière générale, les nazislamistes se tournent de plus en plus vers d’autres fronts de djihâd, nord-africains notamment.

Une bonne et simple raison à cela : la pression devient trop forte sur les fronts syrien & irakien (et du Levant en général) qu’ils n’abandonnent pas pour autant, mais où ils ont de plus en plus de mal à assurer le quotidien logistique de leurs Kamiz brunes et de leur myriade de kollabos venus faire le djihâd. Autant, en fait, occuper ces combattants du terrorisme furtif1 ailleurs. À commencer dans les pays où ils sont enkystés. Et, vu le nombre de ces kollabos du Takfir ayant des origines maghrébines, l’Algérie est bien placée (sic) pour ça. Pour son malheur, devrais-je dire.

2- Alger s’est beaucoup rapproché de Moscou ces derniers temps. Voir notamment le choix du Su-34 Fullback pour renforcer le potentiel de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Djaza’eria (armée de l’air algérienne). Ce qui a fortement déplu à des capitales comme Doha et Riyad.

3- Sur les scène régionales (arabes) et internationale, Alger s’est désolidarisé des positions défendues par Riyad, sur le dossier yéménite notamment. Ou sur le sort à réserver à Bachar el-Assad.

4- Les forces de sécurité algériennes ont, tout récemment mis la main sur d’importantes quantités d’armements destinés aux groupes armés takfiris. Qu’ils soient d’Al-Qaïda (sic) ou d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)2.

5- Last but not least, l’essayiste Bernard Henry Lévy, qui fut le premier des colporteurs des printemps (dits) arabes à nous indiquer la direction de la Libye, vient de se manifester bruyamment sur l’Algérie et les enjeux de politique intérieure algériens.

| Q. Mais ça n’est pas la première fois qu’Alger identifie et repère des cellules dormantes et des dépôts liés au terrorisme djihâdiste ?

Jacques Borde. Certes non, mais à en croire nos confrères d’Al-Watan, « jamais autant d’armes de gros calibre n’ont été saisies en Algérie qu’entre février et aujourd’hui ». Ces saisies seraient bien le signe « d’une nouvelle stratégie des groupes terroristes pour s’installer dans la région ».

| Q. Pour quelles raisons ?

Jacques Borde. En dehors de celles que je viens de vous énumérer, selon une source militaire interrogée par le journal, les sponsors golfiques de Daech, mécontents du positionnement d’Alger et très impliqués militairement en Libye, auraient quelque intérêt à la « fragilisation de l’Algérie et le sabotage de son industrie pétrolière ».

Cela peut sembler exagéré. Sauf qu’au lendemain de l’échec du Sommet de Doha, voir arriver une Algérie affaiblie et plus disposée au compromis lors du prochain raout pétrolier est une hypothèse de travail à prendre en compte.

« Et puis », comme l’écrit Al-Watan, « il y a les forces qui ont fait basculer la Libye et la Syrie dans le chaos, qui ont compris qu’il serait difficile de parier sur une dislocation de l’Algérie, l’effondrement de son armée et la dispersion de ses armements et qui seraient en train d’y pallier en injectant un important potentiel en puissance de feu en attendant le moment propice ».

Ce moment serait-il arrivé ? Beaucoup, à Alger, le croient…

| Q. C’est étrange, on croirait entendre les… Syriens ?

Jacques Borde. Un peu, oui. Mais, il à noter que ce ne sont pas des propos officiels engageant l’administration Bouteflika.

Ceci posé, le chef de la délégation syrienne aux pourparlers de paix, Bachar al-Jaafari, dit, effectivement, à peu près la même chose. cf. « Les parrains séoudien, turc et qatari ne veulent pas arrêter le bain de sang en Syrie et ne veulent pas d’une solution politique en Syrie»3,

| Q. Pourquoi semble-t-on aussi remonté à Alger ?

Jacques Borde. Les Algériens, sortis eux-mêmes en lambeau d’une guerre civile, ont, par la force des choses, beaucoup de prévention vis-à-vis de l’aventurisme que beaucoup reprochent à Doha et, surtout, à Riyad. À cela s’ajoute un effet Doha. En ce sens qu’Alger a très mal pris l’échec du dernier sommet.

| Q. Pourquoi cela ?

Jacques Borde. Parce que l’option d’un baril bloqué en dessous de 35/40 dollars n’est pas du tout du goût des pétroliers algériens qui préféreraient le voir remonter au-dessus de 60/80 dollars. L’administration Bouteflika commence à trouver la guerre énergétique de Riyad contre le pétrole de schiste US et l’Iran, un peu trop longue à ses yeux. La fameuse « fragilisation de l’Algérie et le sabotage de son industrie pétrolière » dont nous parle Al-Watan.

| Q. Sinon, vous parliez d’armes saisies ?

Jacques Borde. Oui, et là, à l’évidence de stocks plus importants que d’habitude, comprenant des armes lourdes…

| Q. Comme en Europe, finalement ?

Jacques Borde. Là, je vous arrête tout de suite. Au stade où nous en sommes aucune arme lourde, du moins à ma connaissance, n’a jamais été saisi sur un front du djihâd d’Europe de l’Ouest. L’expression nous vient du lumpen prolétariat journalistique, analphabète à 99,99% sur ces questions technico-militaires, qui – dès qu’on dépasse les deux ou trois armes, et munitions qui vont avec – nous parle avec componction d’armes lourdes. Quelles armes lourdes ?

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Oh, c’est bien simple ! Commencez donc par lire la définition (assez concise qu’en donne Wikipédia et vous comprendrez mieux :

« Une arme lourde, par opposition à une arme légère, est une arme à grande capacité destructive éventuellement transportable par des combattants à pied (mitrailleuse lourde, canon sans recul, mortier, etc.) mais dont l’usage implique le déploiement d’un support (trépied, socle) et l’emploi de plusieurs soldats. On parle aussi d’arme collective. Elle peut également ne pas être transportable sans l’utilisation de véhicule ou d’outil de transport mécanisé adapté. Par exemple, un canon ou un mortier lourd ».

Modestement, mais assez justement, Wikipédia d’ajouter qu’« En résumé, il n’existe pas de définition académique ni technique des armes légères ni des armes lourdes, mais on s’accorde sur le fait que les premières sont portatives alors que les secondes sont montées sur des véhicules, tractées ou portées en fardeaux (ce qui interdit leur utilisation instantanée). Le calibre de l’arme est également à prendre en compte, les mitrailleuses de 12,7mm et 14,5mm sont des armes lourdes contrairement à la fameuse Kalachnikov (7,62 ou 5,45mm) comme l’on peut parfois lire dans la presse ».

Ce qui a été saisi en Europe, ce sont des explosifs, le plus souvent artisanaux, des armes légères (de type AK-47, AKM, AKSU, Vz-58, etc.), souvent des armes démilitarisées et sommairement reconditionnés, des armes de poing, des grenades à main. Et quelques RPG.

| Q. Pas une arme lourde ?

Jacques Borde. Le RPG ? Là, à l’extrême rigueur, on peut débattre du statut guerrier de l’engin. Le RPG-7, si l’on parle de l’engin le plus répandu est clairement une arme mixte, si je puis dire. Techniquement, le Routchnoy Protivotankovy Granatamiot (RPG)4 est un lance grenade propulsée par roquette non guidée, antichar, portatif et réutilisable. « Créé par les Soviétiques en 1961, il est directement utilisé par le Việt-Cộng durant la guerre du Viêt-Nam. Son mécanisme est inspiré de celui du Panzerfaust de la Seconde Guerre mondiale, et directement issu du RPG-2 », nous dit encore Wikipédia.

Il est à noter que s’il n’est, à l’évidence, pas une arme d’épaule classique, il reste néanmoins une arme individuelle et ne nécessite qu’un opérateur. Mais, en même temps, collective : dans le cadre d’affrontements asymétriques, le porteur de RPG n’a, la plupart du temps, que cette arme à sa disposition et s’intègre généralement dans un groupe de combat, patrouille, escouade, katiba, etc..

Le seul problème est que le RPG est devenu au fil de temps une arme de plus en plus répandue. En Somalie, il a même été utilisé (avec succès) comme arme antiaérienne. Puis lors des guerres de Tchétchénie et des Batailles de Grozny, le RPG est quasiment devenu une arme individuelle au même titre que l’AK-47, AK-74 ou AKM. Plus répandu, en tout cas, que les armes de poing et équipant dans les combats urbains et périurbains un combattant sur trois, voire sur deux. Utilisé, en fait, comme l’étaient les grenades à main lors des deux guerres mondiales. Donc de moins en moins une arme de groupe ou collective, lorsque son rôle était, peu ou prou, celui d’un fusil-mitrailleur.

Donc pas mal de choses, si vous voulez, mais pas une arme lourde, en tout cas.

| Q. Et ce qui a été saisi en Algérie ?

Jacques Borde. Le texte est assez confus, en fait. Al-Watan nous parle de « faux Stingers », de pas moins de « 11 canons antiaériens entre DShK de 12,7mm et KPV de 14,5mm ».

Désolé, je ne sais pas ce qu’est un faux Stinger. En revanche, le FIM-92 Stinger est un engin sol/air à très courte portés (SATCP) dont il existe des équivalents russes et chinois. Et, là, l’offre est pléthorique :

  • 9K32 Strela-2 (russe), par exemple.
  • 9K38 Igla (russe), ou SA-18 Grouse, dans sa classification Otan.
  • HN-5, ou Hong Nu 5 (dame rouge), famille de SATCP de première génération, copiée sur le Strela-2, en fait.
  • QW-1 Vanguard, ou Qian Wei-1 (avant-garde ).
  • Misagh-1 et 2, dérivés iraniens du chinois QW-1 Vanguard., etc.

C’est peut-être ce qu’évoque Al-Watan en nous parlant de « faux Stingers » ?

En revanche, les « DShK de 12,7mm et KPV de 14,5mm », restent comme leur calibre l’indique des mitrailleuses lourdes. Et, là, effectivement, nous sommes bien en présence d’armes qui peuvent être qualifiées de lourdes. Sans compter que nos amis algériens ne nous disent peut-être pas tout.

| Q. Et tout ceci serait destiné à qui, au juste ?

Jacques Borde. Pour l’ancien officier supérieur de la lutte antiterroriste, Abelhamid Larbi Chérif, interrogé par le journal, « Les saisies faites dans l’extrême Sud, en particulier celle du 12 avril au sud d’Adrar, sont probablement liées au groupe de Mokhtar Belmokhtar, qui parierait sur un éventuel relâchement de la sécurité au Sud-Ouest pour s’attaquer à des cibles spectaculaires, comme la Minurso ou les humanitaires dans les camps de réfugiés ou même les champs pétroliers d’Adrar ».

Nos confrères algériens notent que « les armes saisies à El-Oued qui sont en très bon état, elles font partie des équipements militaires de l’ancienne armée libyenne, ou dans le cas des six lance-roquettes antichars, des armes importées illégalement par la milice Fadjr Libya, via des États du Moyen-Orient ». Suivez mon regard…

| Q. Les sources algériennes sont sûres ?

Jacques Borde. Concernant les sponsors golfiques, je suis les Algériens sans trop de soucis. En revanche, lorsque Al-Watan nous glisse son allusion au Maroc, là, je ne suis pas preneur : Rabat n’est pas connu pour baisser ainsi la garde vis-à-vis d’un terrorisme international qui, de plus, s’en prend régulièrement au royaume chérifien.

Que nous dit la source d’ Al-Watan ?

Que « Si les organisations terroristes classiques du type Aqmi ou État islamique sont en guerre ouverte avec l’Algérie, il est aussi possible que certains acteurs gouvernementaux de la région ou de la sous-région y voient une opportunité pour déstabiliser l’Algérie. Un royaume voisin de l’Algérie, grand pourvoyeur de terroristes en Libye, au Moyen-Orient et même en Europe, qui a récemment distribué de grosses quantités d’armes à la Mauritanie, semble avoir passé un marché avec les organisations djihâdistes et demeure étonnamment préservé ».

Là, on reconnaît les piques habituelles que réserve Alger à son voisin.

| Q. En peu trop, selon vous ?

Jacques Borde. Beaucoup trop même. Deux choses, principalement ne tiennent pas la route :

1- Dire que le Maroc est un « grand pourvoyeur de terroristes en Libye, au Moyen-Orient et même en Europe » est une pirouette journalistique. S’il l’est, c’est de la même manière et pour les mêmes raisons que la Tunisie, mais aussi la… Belgique, ou la France. L’origine d’un terroriste n’implique pas automatiquement la responsabilité de l’État où est né le nazislamiste. Rappelons que Mokhtar Belmokhtar5 est un ressortissant algérien.

2- De même, affirmer que le Maroc a été « étonnamment préservé » par Daech and co. est entièrement faux. C’est même une insulte à toutes les victimes marocaines du terrorisme nazislamiste.

| Q. Et quid des liens de Rabat avec les sponsors du terrorisme djihâdiste ?

Jacques Borde. Oui, mais là encore, nos confrères algériens lancent beaucoup trop loin le bouchon. Si Rabat a des liens avec des sponsors (supposés ou réels) golfiques du terrorisme nazislamiste, c’est aussi le cas de toutes les chancelleries, française et européennes en tête, mais également le cas de l’…Algérie.

À trop vouloir prouver…

Notes

1Expression de Jacques Baud, dans son dernier ouvrage Terrorisme, Mensonges politiques & Stratégies fatales de l’Occident, Éd. du Rocher, ISBN : 978-2-268-08403-9.

2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

3 Al-Mayadeen (19 avril 2016).

4 En français : Lance-grenades antichar portatif.

5 Alias Belaouer ou Laouar(le borgne) ou Khaled Abou al-Abbas est né le 1er juin 1972 à Ghardaïa en Algérie. Depuis le 11 novembre 2003, il fait partie de la liste des organisations et personnes considérées par l’Onu comme proches d’Al-Qaïda ou des Taliban, liste instituée dans le cadre de la Résolution 1267 de 1999 visant à lutter contre le terrorisme4.