Collusions Vs Collision [6]

25 avril, 2016

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Jusqu’à présent nous avons assez peu parlé des États-Unis, sauf part la bande ! Démarrons avec cette question : En termes d’engagement, que pensez-vous des excuse d’Obama, sur la Libye ?

Jacques Borde. Un brin énervant le futur ex-locataire de l’Oval Room. Mais, hélas, il n’est pas le seul.

| Q. Pourquoi  ?

Jacques Borde. Parce que je trouve cette manière de tout faire passer avec de vagues excuses assez écœurant à la longue. À tous ceux qui en doutent, je ne peux que leur conseiller la lecture du dernier ouvrage de Jacques Baud : Terrorisme, Mensonges politiques & Stratégies Fatales de l’Occident. L’ouvrage est, parfois, confus, mais son auteur, un ancien des SR helvétiques et spécialiste de ces questions a le mérite de mettre les pieds dans la plat…

| Q. Et donc Obama ?

Jacques Borde. Oui. Qu’à dit le président américain, Barack H. Obama, au cours de son entretien à Fox News ? Que sa « … pire erreur aura probablement été de n’avoir pas mis en place un plan pour “l’après” au lendemain de ce qui fut, je pense, une intervention justifiée en Libye ». Eh, hop, c’est réglé et on passe à la prochaine question.

« Un peu court jeune homme »1 a-t-on envie de dire au Master of drones de la superpuissance étasunienne. Mais pas qu’à lui. J’en ai plus qu’assez de cette sale habitude qu’ont les puissances occidentales de botter en touche, dès qu’ont leur met le nez dans leurs turpitudes géostratégiques…

| Q. Les Américains, vous voulez dire ?

Jacques Borde. Oui, les Américains, bien sûr. Mais pas seulement : cela vaut – si l’on sen tient au seul exemple libyen – autant pour le Premier ministre britannique, David Cameron, que pour notre Nicolas Sarkozy national. À son sujet, l’affaire libyenne et ses conséquences discréditent totalement l’ancien président français à prétendre à quoi que ce soit au plan politique. Qu’il aille faire des conférences ou écouter (en tendant l’oreille toutefois) les concerts de Madame.

| Q. Et que trouvez-vous de choquant au juste dans les propos d’Obama ?

Jacques Borde. Bon, imaginez Pol Pot, ou même les accusés du Procès de Nuremberg, nous faisant le coup de la grossssssss erreur, pour la 2ème Guerre mondiale : vous prendriez ça comment ?

Mais, encore une fois, cela concerne tout le monde (ou presque). Prenez l’embargo – ou plutôt le blocus génocidaire, comme je préfère l’appeler – imposé à l’Irak, qu’évoque d’ailleurs Baud dans son livre. Bilan : 1.500.000 morts, dont 500.000 enfants. Embargo onusien, je vous le rappelle. Ce qui fait que, nous Français, sommes tout autant concernés que quiconque. Plus que d’autres même, vu que nous sommes membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-unies. À préciser que nous parlons là de victimes toutes mortes après la cessation des hostilités. Comme l’écrit Jacques Baud : « Combien avons-nous déposé de fleurs, allumé de bougies et versé de larmes pour les 500.000 enfants irakiens morts à cause de notre embargo, seulement coupables d’être nés sous une dictature ? »2.

| Q. Mais sur l’Irak, ce sont les États-Unis qui sont surtout responsables ?

Jacques Borde. Pour la seconde guerre peut-être, dans la mesure où c’est l’administration US qui a levé l’Ost contre l’Irak de Saddam Hussein. Sans nous cette fois-ci. Mais, pour l’embargo, nous faisons bien partie de ceux qui ont du sang jusqu’aux coudes. Encore une fois pour des personnes innocentes décédées après la fin des opérations militaires.

Même si comparaison n’est pas raison, je vous rappelle que lorsque, lors de son premier mandat, Binyamin Nétanyahu3 a inauguré une plaque aux victimes de la Shoah pour le seul camp d’Auschwitz. Y était fait référence (si ma mémoire est bonne) à quelques 1.400.000 personnes fauchées par la géhenne hitlérienne ! Félicitations donc au machin : battre le moustachu de 100.000 morts n’est pas donné à tout le monde !

On pourrait, tant que nous y sommes, aussi parler de l’incurie occidentale4 au Ruanda. Là aussi, pas grand-chose à part, côté occidental, un vague mea culpa.

| Q. Comment expliquer un tel dédain ?

Jacques Borde. Oh, c’est assez simple : les puissances, géopolitiquement, sont des animaux à sang froid. Voyez Washington : lorsqu’on a à son actif (ou passif c’est selon) diplomatique (sic) quelqu’un de la trempe de Madeleine Korbel-Albright5 capable de ce dialogue surréaliste avec Larry King, lors de son Larry King Live, – Cf. « Is it worthwile killing [iraki] Children ? »6 (Larry King). « Yes, it is worthwhile »7 (Madeleine K. Albright) – on a de quoi rester zen au su de quelque milliers de Libyens passant de vie à trépas. À Washington, ni à Londres ou Paris, on ne va pas s’offusquer pour si peu.

| Q. Vous n’êtes jamais tendre avec nos amis américains ?

Jacques Borde. Au-delà du fait que je pense qu’avoir des rapports normalisés et aussi courtois que possible avec tout le monde, ceci incluant les peuples d’Amérique du Nord, sommes-nous autant que nous le prétendons aussi amis que ça avec les Américains ?

| Q. Je suppose que vous faites allusion aux actuelles négociations avec Washington ?

Jacques Borde. Le Tafta ?8 Oui, je pourrais. Mais, je pense que dès les origines, il y a quelque-chose de pas très net dans notre relation avec la Grande république dépeinte par Tocqueville9

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que notre amitié si ancienne avec les Américains n’est rien d’autre qu’une image d’Épinal. Nous avons eu, avons et auront avec les États-Unis des relations en dents de scie, comme avec les autres États de la planète. Mieux elles seront, mieux nos deux peuples s’en porteront, mais ne rêvons pas.

| Q. Mais la Guerre d’Indépendance ?

Jacques Borde. Oui, mais nos relations avec les Américains sont antérieures, enfin ! Et les Treize colonies ?

En 1754, nous n’avons pas été si amis que ça avec ces gens-là ! Cette année-là, se pose la question d’entrer en guerre avec la France. Outre que je conçois parfaitement que les Colons aient eu des préoccupations légitimes à défendre leurs intérêts, je vous rappelle que, de l’autre côté de l’Atlantique, les représentants de New York et dAlbany étaient plus que partagés. « Certains, bien sûr, se montraient partisans de la paix avec la France : ceux, notamment qui entretenaient des relations commerciales avec Montréal », nous rappelle Bernard Lugan. « Quant à ceux qui se livraient au commerce des fourrures : ils voulaient la guerre avec la France car ils désiraient, comme les colons et les spéculateurs fonciers pouvoir débouler sur les immensités de l’Ouest, donc du Mississippi »10.

| Q. Mais Franklin était l’ami de la France ?

Jacques Borde. En 1754 ? Vous rêvez. Benjamin Franklin, qui viendra plus tard à Versailles s’aplatir devant Louis XVI pour que la France prenne les armes aux tés des Insurgents contre Londres, fut, alors, un des plus forcenés partisans de la guerre contre nous. Il proposa la création « dune organisation permanente destie à la coordination de l’offensive antifrançaise. Son ie, heureusement, fut repoussée par le vote des Treize colonies et, même, rejetée par la Couronne », écrit encore Bernard Lugan11.

| Q. Et Jefferson ? Nous lui avons bien cédé la Louisiane pour un plat de lentilles tout de même ! Il nous aimait, lui…

Jacques Borde. Non, il n’avait pas à nous aimer, d’ailleurs ! Thomas Jefferson12 présidait aux destinées de sa nation : c’est tout autre chose. Et si, le Corse lui céda, c’est davantage parce ce que cet autre grand ami américain ne faisait pas mystère de sa volonté de nous prendre La Louisiane de force, pardi ! Pas parce qu’il nous portait dans son cœur…

| Q. Là, vous exagérez ?

Jacques Borde. Ah, bon. Alors lisez la lettre que ce grand ami de la France écrira, en 1801,à Livingstone, son ambassadeur à Pari:

« De toutes les nations importantes, la France est certainement celle avec laquelle nous avons eu jusqu’ici le moins de sujets de conflits et le plus d’intérêts communs, aussi l’avons-nous toujours considérée comme une amie naturelle avec laquelle nous ne puissions jamais avoir de différends sérieux. Il y a cependant sur terre un endroit, un seul, dont le maître doit être naturellement et constamment notre ennemi. Je veux parler de la Nouvelle-Orléans. Cest par là que les produits des trois huitièmes de notre territoire doivent passer pour trouver leur débouché.

De plus, ce territoire, grâce à sa fertilité, aura bientôt une production égale à plus de la moit de la nôtre et sa population atteindra les mêmes proportions. La France, en semparant de cette porte, assume vis-à-vis de nous une attitude pleine de menaces, une attitude de défi ().

Les Français et nous-mêmes sommes aveugles, si nous ne voyons pas cela, et nous serions vraiment bien imprévoyants si, étant donné cet avenir, nous ne commencions s maintenant à faire des arrangements. Le jour où la France prendra possession de la Nouvelle-Orléans (...) nous serons obligés de nous jeter dans les bras de l’Angleterr»13.

Vous le trouvez particulièrement amical le bonhomme ?

| Q. Et si je vous cite Washington, l’ami de Lafayette ?

Jacques Borde. Pfff. Lafayette ! Rien qui le mette à la cheville de Rochambeau14, enfin ! L’intriguant politique face au maréchal de France.

Bon, sinon, je ne ne voudrais pas me brouiller avec les Américains qui ont toute ma sympathie, mais s’il est un personnage de l’Histoire de la Grande république avec lequel j’ai le moins d’affect, c’est bien celui-là.

George Washington, outre qu’il était un esclavagiste, est aussi l’un des chefs de l’Amérique qui allait naître à n’avoir fait montre que de peu de sentiments humains. Il fut un chef de guerre cruel et controversé. Sa guerre : ce sont des généraux français qui l’ont gagné pour lui (une manière de faire que n’eut pas désavoué Sun Zu) ! Pas rancuniers pour le massacre de plénipotentiaires français qu’il commit le 28 mai 1754. Ce jour où le chevalier Joseph Coulon de Jumonville se retrouva face à une unité anglaise commandée par George Washington en personne. Jumonville s’identifia clairement comme « …porteur d’une lettre de monsieur le marquis Duquesne de Menneville, gouverneur du Canada de par Sa Majesté le roi Louis XV, lettre que je dois remettre au colonel Washingto».

L’officier lui répondit : « Je suis le colonel George Washington, veuillez me lire la lettre dont vous êtes porteur ». « Jumonville brisa les cachets et commença la lecture » pour tomber frappé « dune balle en plein front »15, rapporte Bernard Lugan.

Dans une lettre datée du 12 octobre 1754, le vicaire général de la NouvelleFrance, l’abbé de Lisledieu, décrit l’embuscade telle quelle lui fut rapportée :

« A sept heures du matin ils (les Français) furent entourés (...) Deux décharges de mousqueterie furent tirées sur eux par les Anglois ; Mr de Jumonville les invita par un interprète à sarrêter, ayant quelque chose à leur dire. Le feu cessa. Mr de Jumonville fit lire la sommation envoyée pour les prévenir de se retirer (). Les sauvages qui étoient présents disent que Mr de Jumonville fut tué par une balle qu’il reçut à la tête tandis qu’il écoutoit la lecture de la sommation, et que les Anglois auroient sur le champ taillé en pièces toute la troupe, si les sauvages ne les en avoient pas empêchés en sélançant devant eux..»16.

Par objectivité, je laisse à votre examen, ce que dit Wikipédia de cet épisode peu glorieux de la Guerre de Sept ans (1754–1763) :

« Washington attaqua et tua un groupe de 30 éclaireurs menés par Joseph Coulon de Jumonville à la bataille de Jumonville Glen. Le 27 mai 1754, il laissa exécuter cet officier. Les Canadiens protestèrent d’avoir été pris en embuscade, affirmant être venus sous la protection du drapeau blanc et du statut d’émissaires, pour délivrer une sommation de retrait des terres du roi de France Louis XV. Washington se justifia par la suite en disant l’avoir pris pour un espion plutôt que pour un émissaire. Claude de Contrecœur réagit en envoyant un détachement de 500 hommes chargé de capturer Washington dont il confia le commandement à Louis Coulon de Villiers, le frère de Jumonville. Celui-ci fit prisonnier Washington au Fort Necessity, mais le libéra après avoir obtenu des aveux qu’il récusa ensuite, prétextant avoir signé un papier en français, qu’il n’avait pas compris. La mort de Joseph de Jumonville fit scandale en France et le Britannique Horace Walpole évoqua même  »cette décharge tirée par un jeune Virginien dans les sous-bois américains [qui] mit le Monde en feu » ».

De toute évidence, ce jour là, les sauvages ne furent pas ceux que l’on attendait au tournant. Quelque part, Clinton, Bush et Obama ont, historiquement de qui tenir, non ?…

| Q. Et que doit-on en déduire, selon vous ?

Jacques Borde. Rien que de très général, en fait. Les relations internationales, du moins celles que nous entretenons avec Washington ne sont pas le roman à l’eau de rose que nous servent les aficionados de la thalassocratie étasunienne. Les présidents américains défendent leurs politiques comme tous les autres. Et il n’y a pas à avoir de relations privilégiées avec eux.

De même, nous n’avons pas à nourrir de ressentiments pour ce que fit le colonel Washington au chevalier de Jumonville. Cela appartient à ce que nous avons de commun historiquement avec ce peuple d’Amérique du Nord. Ni plus ni moins que d’autres pages. Tout comme plus récemment, avec le chancelier Adenauer et le général de Gaulle, nous avons su bâtir une relation d’amitié avec l’Allemagne, il est important que notre amitié avec l’Amérique prévale. Mais sans nous coucher ni aliéner quoi que ce soit de nos intérêts.

À cet égard, j’ai plus nature à souhaiter la victoire de Donald J. Trump que d’Hillary R. Clinton. Le premier montrant plus de respect que la seconde à notre vieille Europe. Entendre ses propos à l’endroit du président russe, Vladimir V. Poutine, et la prévention intelligente et visionnaire qu’il affiche à l’égard de la structure militaire de l’Alliance atlantique qu’est l’Otan.

Mais, évidemment, c’est aux Américains de choisir et nous de respecter leur choix, quitte à, comme on dit, faire avec…

Notes

1 Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, Acte 1, scène 4,

2 Terrorisme, Mensonges politiques & Stratégies Fatales de l’Occident, Jacques Baud, Éd. du Rocher, 423 pages, ISBN 978-2-268-08403-9

3 Le Premier ministre israélien.

4 Surtout européenne d’ailleurs.

5 US Secretary of State, entre 1997 et 2001 sous l’administration du président William J. Clinton.

6 « Est-ce que ça vaut la peine de tuer des enfants [irakiens] ? ».

7 « Oui, ça vaut le coup ».

8 Pour Transatlantic Free Trade Agreement, ou traité de libre-échange transatlantique. Également appelé Transatlantic Trade & Investment Partnership (TTIP).

9 Alexis-Henri-Charles Clérel, comte de Tocqueville, généralement appelé par convenance Alexis de Tocqueville, auteur de l’indispensable De la démocratie en Amérique.

10 Histoire de la Louisiane française & des Guerres indiennes.

11 Histoire de la Louisiane française & des Guerres indiennes.

12 Troisième président des États-Unis, de 1801 à 1809.

13 Cité par Baillardel & Prioult, Le Chevalier de Pradel, vie dun colon français en Louisiane, 1928, pp.451-452.

14 Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau, s’illustre à la tête du corps expéditionnaire français lors de la Guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783).

15 Histoire de la Louisiane française & des Guerres indiennes.

16 Cité par Christine Quintlé, Les Français en haute Louisiane, 1980, p.257.

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