Collusions Vs Collision ! [7]

 | Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Avant d’entrer dans le vif du sujet et de parler de l’Égypte, que savez-vous des incidents, voire des tirs, entre des appareils russes et israéliens sur le front syrien ? 

Jacques Borde. En fait, assez peu de choses. À la base, ce sont nos confrères du Yediot Aharonot qui, le 21 avril 2016, ont rapporté que, à « au moins deux reprises », les forces russes auraient tiré sur des appareils israéliens. À noter, toutefois, que le journal n’a donné aucune précision sur la nature de ces incidents, leurs dates ni où ils se sont produits. Ni même les types d’appareils impliqués. Ce qui malgré la censure militaires israélienne est assez peu.

Côté russe, les faits ont été démentis par le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui a parlé d’informations « très éloignées de la réalité ». Sans plus s’étendre sur le sujet, ni nous éclairer sur ladite réalité.

| Q. Qu’en déduisez-vous  ?

Jacques Borde. À ce stade, rien de précis. Il est à noter que ces éléments, plutôt vagues, ont été publiés et repris par la presse israélienne alors que le Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, s’apprêtait à se rendre à Moscou pour y rencontrer Vladimir Poutine.

Côté israélien, tout ce qu’a concédé Binyamin Nétanyahu, est que l’Heyl Ha’Avir1 avait bien « rencontré des problèmes » (sic) lors de missions au-dessus de la Syrie, sans toutefois entrer dans les détails. Quant à l’objet de sa rencontre avec Poutine, Nétanyahu a expliqué que son objectif était de « renforcer la coordination sécuritaire entre nous afin d’éviter les incidents, les incompréhensions et les confrontations inutiles ».

Ce qui, là, tendrait à accréditer qu’il s’est bien passé quelques-chose. Sinon pourquoi vouloir renforcer un dispositif qui donne entière satisfaction ?

Quant au président russe, dans une brève allusion à la Syrie Vladimir V. Poutine ne s’est pas montré plus disert, affirmant simplement qu’il y avait « des raisons compréhensibles pour qu’il y ait des contacts intensifs (avec Israël), compte tenu de la situation compliquée dans la région ».

| Q. Pensez-vous que Russes et Israéliens en resteront là  ?

Jacques Borde. Oui, j’en suis convaincu. Il n’existe pas de véritable contentieux entre Jérusalem et Moscou. Deux choses sont à noter :

1- Aucun appareil n’a été perdu, d’un côté ou de l’autre.

2- Ce genre d’incidents était prévisible sur un théâtre d’opération aussi peu étendu que la Syrie.

Cela explique assez logiquement la rencontre entre les deux hommes : étoffer les procédures afin qu’aucun incident majeur ne se produise. Naturellement, d’autres rencontres, à d’autres niveaux de compétence et de responsabilité, se feront entre ces deux acteurs de la crise au Levant.

Bien sûr, un drame reste toujours possible, mais on ne pourra pas reprocher à Nétanyahu ou à Poutine d’avoir fait tout leur possible…

| Q. Revenons un peu sur une autre partie de la Méditerranée. Concernant la France et l’Égypte. Au vu des contrats militaires et civils s’enchaînant entre Paris et Le Caire, on a même parlé d’une forme d’emballement, ce qui surprend beaucoup d’observateurs. Qu’en pensez-vous ?

Jacques Borde. Effectivement, avec 24 chasseurs Rafale, les deux BPC classe Mistral et de la frégate multimission FREMM, on peut se permettre de parler d’embellie entre Le Caire et Paris. Sans compter que devraient suivre quatre autres navires de guerre, dont deux corvettes Gowind, ainsi qu’un satellite de télécommunications militaires. Le tout pour un montant global d’un milliard d’euros.

Et, ça n’est pas tout, à en croire Hicham Mourad, « D’autres marchés d’armes sont en discussion », dont des équipements pour les navires « achetés jusqu’ici par Le Caire »2.

Élément qui tendrait à faire croire que les Égyptiens renonceraient à installer, outre que nécessaire, des équipements made in Russia sur leurs bâtiments made in France.

| Q. Et vous expliquez cela comment ?

Jacques Borde. Si vous parlez de la tendance générale : à l’évidence, le contexte géopolitique régional des plus volatils a joué à fond :

1- La multiplication des conflits armés dans la région : Libye, Yémen. Ce dernier pays contrôlant, avec Djibouti, le Détroit de Bab el-Mandeb, à l’entrée sud de la Mer Rouge menant au… Canal de Suez.

2- La montée en puissance du Canal lui-même, qui est un des enjeux majeurs du président égyptien, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, qui, note Hicham Mourad, « projette d’y créer une zone industrielle et un hub logistique pour relancer »3 l’économie égyptienne.

3- La montée en puissance de la menace terroriste, représentée notamment par Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)4, qui, écrit encore Hicham Mourad, « constitue en outre une préoccupation majeure pour Le Caire et Paris. Cette menace sévit dans plusieurs pays de la région en proie à la guerre civile et à l’instabilité sécuritaire, notamment en Syrie, en Irak, mais aussi en Libye. L’Égypte y fait face également au Sinaï (…) . L’Égypte a fait de la lutte antiterroriste sa priorité, y compris dans la région »5.

3- Si d’un côté, Le Caire avait besoin d’armes, encore fallait-il quelqu’un qui comprenne et donne une suite favorable et rapide à ces besoins. Et, là, reconnaissons que l’administration Hollande a su réagir à la hauteur des enjeux…

| Q. Pourquoi aussi rapidement ?

Jacques Borde. Parce qu’il y avait une forme d’urgence. Du coup, comme le souligne Hicham Mourad, la France a estimé « nécessaire d’aider l’Égypte à se donner les moyens d’une lutte efficace contre le terrorisme, d’où ses ventes d’armes. Pour pallier le danger de terrorisme en France et en Europe occidentale, qui se trouve alimenté par les crises du Moyen-Orient, Paris juge primordial d’apporter son aide à la lutte à la source que mènent des pays de la région, l’Égypte en tête »6.

Il est regrettable, en revanche que Paris n’ait pas su faire preuve la même profondeur et justesse d’analyse vis-à-vis de la Syrie et de son président, le Dr. Bachar el-Assad, pourtant confrontés strictement aux mêmes menaces de la part de la même engeance.

| Q. Mais pourquoi pas les Américains ?

Jacques Borde. Parce que ces deux-là – un peu comme Paris et Damas, quelque part, mais pas dans les mêmes proportions vous vous en doutez – ne s’entendent guère. Ce depuis la destitution de l’ancien président Mohammed Morsi, issu du Jamiat al-Ikhwan al-Muslimin7, en juillet 2013. Associé à l’heureuse arrivée au pouvoir du président as-Sīssī, cela, analyse Hicham Mourad, « explique en partie l’emballement récent des relations avec la France ».

« L’une des premières conséquences de ce froid égypto-américain », poursuit Hicham Mourad, « est que Washington est devenu moins attentif aux besoins du Caire en armements. Une partie de l’assistance militaire annuelle, de 1,3 milliard de dollars, accordée par les États-Unis à l’Égypte, a été ainsi suspendue en octobre 2013. Cette suspension a été ensuite levée fin mars 2015, mais l’octroi de l’aide militaire reste sous la coupe de conditions relatives au respect des droits de l’Homme et à la démocratisation »8. Ingérence que, de bon droit, Le Caire juge « inacceptables »9.

| Q. Apparemment, Paris est beaucoup plus souple que Washington ?

Jacques Borde. Plus intelligent, dirais-je. Le seul problème c’est que, géopolitiquement, nous fonctionnons à la tête du client : distanciation avec Le Caire, alignement avec Doha et Riyad et ingérence avec Damas.

| Q. Visiblement, l’ancien président Morsi n’est pas votre tasse de thé ?

Jacques Borde. Oui, c’est le moins que l’on puisse dire. J’approuverai la décision de la justice égyptienne le concernant, sans réserve !

Je suis désolé de vous le dire, Mohammed Morsi est un bien triste personnage. À qui nous devons un certain nombre d’abominations :

1- Réhabilitation, dès son arrivée aux affaires, de criminels condamnés pour terrorisme.

2- Nomination d’un mis en cause dans le massacre de Louxor à la tête de ce district.

3- Tolérance maximale aux exactions des milices gravitant autour des Frérots : pogroms, lynchages, saccage des archevêchés, incendie des églises, viols en réunion10, etc..

4- Sous son (fort heureusement) court mandat, le groupe nazislamiste Ansar Bayt al-Maqdis11 s’implante et se structure au Sinaï. Sans que l’armée égyptienne ne reçoive l’ordre d’intervenir.

5- Envoi d’une délégation officielle pour prendre langue avec le Calife de Daech, Abou Bakr Rolex al-Baghdadi. Rencontre qui échoue en raison des ego surdimensionnés des deux hommes, chacun réclamant l’allégeance de l’autre.

Last but not least, Morsi, à en croire plusieurs sources, joignait au moins quatre fois par jour Ayman al-Zawahiri, le sucesseur d’Oussāma Bin-Mohammed Bin-Awad Bin-Lāden, à la tête d’Al-Qaïda12. Zawahiri par ailleurs connu pour ses liens avec les assassins d’Anouar el-Sadate.

| Q. Washington n’a pas fait d’efforts en direction du Caire ?

Jacques Borde. Si, mais pas assez, visiblement.

Même si l’Administration Obama a, quelque peu, adouci sa position « les relations bilatérales demeurent entachées de suspicions, qui persisteront jusqu’à l’élection d’un nouveau président américain en novembre prochain. Ces développements ont poussé Le Caire, qui jugeait urgent de renforcer ses capacités militaires dans un contexte d’instabilité régionale et de menaces terroristes, à se tourner vers Paris mais aussi Moscou, en quête d’armements modernes »13.

Et, comme, en attendant que l’Égypte relève la tête économiquement par :

1- Les effets de ses découvertes en matière de gaz et de pétrole. Rappelons, ici, qu’à l’été 2015, l’Italien ENI a découvert le gisement de Zohr, dans les eaux territoriales égyptiennes, soit l’équivalent de 5,5 milliards de barils de pétrole, selon les premières estimations.

2- Les retombées de l’agrandissement du Canal de Suez, il fallait du cash, l’Arabie Séoudite, et les Émirats arabes unis, ont « favorisé ce retournement »14 en direction de Paris et de Moscou.

Notes

1 Armée de l’Air israélienne.

4 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

7 Ou Association de la Confrérie des musulmans, autrement dit les Frères musulmans (FM).

10 Peu ou prou les symptômes de prises du pouvoir de Daech à chacune des ses victoires ?

11 Leur nom vient du Majlis al-Shura al-Mujahideen fi Aknaf Bayt al-Maqdis ou en français Conseil des Combattants des environs de Jérusalem.

12 Al-Bawabh (16 octobre 2013).

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail