Collusions Vs Collision ! [8]

 | Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. En revanche, dans tout cette affaire, l’Occident, Paris en tête, semble avoir oublié le Liban. Alors que le pays se trouve en première ligne face aux menaces ?

Jacques Borde. Oui, beaucoup de signes nous montrent qu’en dépit de leur courage face aux nazislamistes, nos amis, nos frères et sœurs libanais ne sont guère soutenus de Paris. Mais, soyons justes, les premiers à avoir laissé tomber les Libanais, ce sont les Arabes, je veux dire les gouvernances arabes évidemment. Et ce depuis des lustres1, même si le dernier coup de poignard de l’administration Salmān, privant les forces armées libanaises des armes dont elles ont tant besoin, ajoute une page bien sombre à cette litanie d’infamies.

| Q. Un autre débat s’est installé sur la Toile : L’Élysée a -t-il torpillé la rencontre qu’aurait pu avoir le président Hollande avec le Hezbollah, lors de son voyage au Liban ?

Jacques Borde. Difficile à dire à cause de qui – Quai d’Orsay, Élysée, Matignon peu importe d’ailleurs – François Hollande, n’a rencontré aucune personnalité de premier plan du Hezb. Ce qu’il est important de noter, c’est que cette rencontre n’a, effectivement, pas eu lieu…

| Q. Et cela vous surprend ?

Jacques Borde. Non, absolument pas. En fait, trois raisons expliquent la posture de l’actuelle administration présidentielle :

1- Éviter l’embarras médiatique qui pouvait découler d’une telle rencontre. Certes Fabius (ouf) a laissé son poste de chef de la diplomatie, à Jean-Marc Ayrault. Il n’en reste pas moins que nos gazetiers et humoristes se seraient régalés de la moindre petite photo de François Hollande échangeant des mondanités avec le représentant d’une formation politique libanaise que le prédécesseur de Jean-Marc Ayrault mettait (verbalement) plus bas que terre et que beaucoup considèrent comme terroriste.

2- Si j’en crois mes estimés confères d’Al-Akhbar, Paris tenait, surtout, à éviter qu’un aparté Hollande/Hezbollah jette un froid sur les relations totems2 entre Paris et Riyad si chères aux dirigeants français. Surtout, comme l’a souligné Al-Akhbar, « que Riyad est en campagne sans merci contre le Hezbollah dans toutes les instances où elle peut influer ».

Or, rappelons – comme je vous l’ai précédemment rappelé – que l’administration Hollande, se satisferait de la vente de chars Leclerc, à l’Arabie Séoudite, depuis que notre bête de guerre a bluffé les militaires séoudiens qui l’on vu à l’œuvre au Yémen. Ça n’est pas le moment de faire de faux pas, a-t-on dû se dire dans les couloirs du pouvoir…

3- Pour son malheur, tout roué qu’il soit, François Hollande ne tenait pas non plus à aborder de sujet qui fâche avec le Hezb. L’esquive restait alors la meilleure tactique…

| Q. De quels sujets parlez-vous ?

Jacques Borde. Oh, quelques-uns, en fait :

Primo, nos divergences sur la Guerre Vs Daech. En dépit d’un cessez-le-feu reconduit à doses homéopathiques, comme cela a encore été le cas ce week-end, rien n’est réglé en Syrie. En Irak non plus, me direz-vous, mais nos relations avec Bagdad ne sont pas les mêmes qu’avec Damas !

Secundo, la fâcherie qu’en aurait conçu le Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, qui ne tient pas le Parti de Dieu en haute estime. Et les rapports entre Jérusalem et Paris sont suffisamment tendus comme ça…

Tertio, la présidence française, rappelle Al-Akhbar, souhaite « que le Hezbollah opère un changement dans sa position de la vacance présidentielle au Liban, en renonçant à la candidature du général Michel Aoun, le chef du Courant patriotique (CPL) ».

En fait « Ce sujet tient particulièrement au cœur de l’administration française qui l’a évoqué » lors de la visite à Paris d’Hassan Feridon Rohani, « demandant son interférence auprès du Hezbollah ».

Or, sur ce sujet, ô combien délicat, Hollande a essuyé un refus plutôt sec. Rohani répondant à son interlocuteur que cette question « était purement libanaise ». Ce qui, entre nous, est la stricte vérité.

Hollande a dû estimer peu nécessaire d’essuyer une seconde rebuffade sur le sujet. Échec qui a, sans doute, été évité de peu..

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Simplement ceci : dans un premier temps, l’ambassade de France avait distribué sa formule du protocole de la visite de Hollande indiquant que les rencontres auraient lieu au niveau des chefs de blocs parlementaires. Ce qui incluait, de facto, la présence du député Mohammad Raad qui préside le Bloc de la Résistance, le groupe parlementaire du Hezbollah.

Or, un autre protocole, venant cette fois-ci de l’Élysée, a remplacé le premier stipulant que seuls les chefs des partis et des courants politiques rencontreraient le président français.

Or, le chef du Hezb, vous ne l’ignorez pas, est son secrétaire général, Sayyed Hassan Nasrallâh, dont les déplacements sont très limités, pour des raisons de sécurité.

À évidence, le but de ce 2ème protocole était d’écarter le Hezbollah. Sans avoir à le nommer, diplomatie oblige.

| Q. Et, ça n’a pas froissé le Hezbollah ?

Jacques Borde. Franchement, je ne pense pas.

1- La direction du Hezb a assez de souplesse pour ne pas s’offusquer pour si peu. C’est du moins mon avis.

2- Le Hezbollah a d’excellents rapports avec l’ambassade de France. Ce qui explique le premier jet de nos diplomates à Beyrouth.

3- Je n’exclus pas du tout, que l’ambassade ait averti le Hezb de ce qui se passait en coulisses. Elle a, en tout cas, bien rencontré la direction du Hezb, pratiquement dans la foulée.

4- Finalement, ce second protocole n’arrangeait-il pas tout le monde ? On peut se le demander.

De toute manière, les procrastinations françaises ne sont pas le souci majeur des Libanais dans leur lutte contre le terrorisme nazislamite. Il y a plus grave. Beaucoup plus grave…

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que, fors l’Iran, les Libanais qui manquent cruellement de moyens se retrouvent dramatiquement seuls pour faire efficacement face aux menaces. En fait, deux problèmes se juxtaposent et contribuent à ne pas leur faciliter la tâche :

1- Riyad, après forces tergiversations, a fait volte-face et renoncé à honorer ses engagements en vue de donner à l’armée libanaises les moyens de sa guerre contre le terrorisme. Les États n’ont pas de parole ! Ça n’est ni une nouveauté ni propre à Riyad.

2- Non seulement, Beyrouth voit son potentiel militaire soumis à la diète, mais, pire, de l’autre côté, l’Occident contribue à réarmer des groupes qui opèrent dans la région et qui menacent régulièrement le Liban.

| Q. On en est sûr ?

Jacques Borde. C’est, en tout cas, ce qu’on affirmé des sources indépendantes et au sérieux indiscutable. Là, nous ne parlons de sources comme le controversé, pour ne pas dire fantaisiste, OSDH londonien, mais du groupe IHS Jan’es.

| Q. Qui nous a dit quoi plus précisément ?

Jacques Borde. Le 7 avril 2016, Jeremy Binnie & Neil Gibson, deux plumes du très sérieux IHS Jane’s Defence Weekly, révélaient que le US Navy Military Sealift Command avait lancé, en 2015, deux appels d’offres afin de transporter des armes du port (roumain) de Constanta vers celui d’Aqaba3 en Jordanie. Armes destinées à la Contra opérant en Syrie.

La cargaison a pu être identifiée, les armes la composant provenant de Bulgarie. Révélations venant confirmer une enquête précédente de Maria Petkova4, concernant elle davantage des livraisons à financement séoudien, le matériel commandé, des RPG-95, n’étant pas l’ordinaire de la troupe du Royaume.

Concrètement, l’appel d’offres par la Navy a été remporté par Transatlantic Lines et la livraison effectuée par le Geysir6.

Une première cargaison a donc quitté la Roumanie le 5 décembre 2015 et a été livrée pour moitié à Taşucu (Turquie), et pour moitié à Aqaba (Jordanie).

| Q. On sait ce qu’elle contenait ?

Jacques Borde. À peu près. Selon le manifeste, qui recoupe des informations d’origine étasunienne, du US government’s Federal Business Opportunities (FBO) très précisément, elle comportait 117 containers, représentant 2.007 tonnes de matériels, soit

  • plusieurs milliers de fusils d’assaut AK-47 (7,62×39 mm),
  • des fusils-mitrailleurs PKM (7,62×39 mm),
  • des mitrailleuses lourdes type DShK7 (12,7×108 mm),
  • des mitrailleuses lourdes type KPV (14,5×114 mm),
  • des RPG-7,
  • des missiles antichars 9K111M Faktoria (50 lanceurs et entre 796/854 missiles),
  • 162 tonnes d’explosifs.

Le choix du Faktoria s’explique par sa ressemblance avec les engins de même type en dotation au sein de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)8, des 9K111 Fagot, dont le Faktoria est la version bulgare optimisée.

| Q. Quel intérêt ?

Jacques Borde. Dédouaner les Occidentaux de la triple violation qu’ils ont, en l’espèce, commis :

1- Les limitations imposées par des Nations-unies à l’ensemble des parties en lice en Syrie.

2- La violation de l’embargo sur les armes voté par l’Union européenne.

3- La violation de la cessation des combats signée le 12 février 2016.

Sans les révélations de Jeremy Binnie, Neil Gibson, Maria Petkova, tout le monde aurait cru que les antichars utilisés par la Contra nazislamiste étaient des prises de guerre provenant de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS). Cela aurait permis d’éviter que se renouvelle la soupe à la grimace des Russes et Chinois dénonçant, à raison, la présence de BGM-71 TOW29 (made in USA) et de Milan10 (made in France) dans l’impedimentum de la nébuleuse terroriste anti-Bachar.

Et, semble-t-il, ça ne fait que commencer…

| Q. Comment ça ?

Jacques Borde. Toujours d’aussi bonnes sources, on vient d’apprendre qu’une seconde livraison, plus importante que la première, qui avait quitté la Roumanie le 28 mars 2016, a été débarquée le 7 avril 2016, le jour même de la publication de l’article de Jane’s.

Mes préventions, hélas, quant à la mise à profit du cessez-le-feu – qui d’un autre côté, n’amenait pas grand-chose au trio Damas-Moscou-Téhéran – par les soutiens à l’opposition armée pour réarmer à outrance les milices takfiri, étaient donc parfaitement fondées…

| Q. Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde. Que les Occidentaux, États-Unis en tête, ont profité de la naïveté de la Russie pour lui refaire le même coup que précédemment : début 2012, durant la Mission d’observation de la Ligue des États arabes, puis durant celle des Nations-unies. Bis repetita, ou ter repetita, c’est selon…

| Q. Mais, ces armes sont destinées aux modérés, non ?

Jacques Borde. Oui. Ça c’est le discours officiel. Mais l’argument, excusez-moi de vous le dire, ne vaut pas tripette ! Pourquoi ?

1- Répétons-le, contrairement à ce que proclament les Je Suis Partout achetés par l’or golfique, les restrictions des Nations-unies imposées à la Syrie ne valent pas que pour les partisans du pouvoir, mais s’imposent (du moins théoriquement) à l’ensemble des parties en lice. Limitations qui ne visent, d’ailleurs, que partiellement les forces régulières : autrement dit l’AAS.

2- L’embargo de l’Union européenne sur les armes ne peut concerner la Russie qui n’est pas membre de l’UE et qui est donc libre de livrer ce qu’elle veut aux forces armées syriennes, pays membre des Nations-unies et doté d’un gouvernement légal et non d’un régime. À ce stade n’importe qui en délicatesse avec Hollande ou Merkel (ce qui commence à faire du monde par les temps qui courent) pourrait parler du régime de Paris ou de Berlin…

3- Comme l’ont confirmé force sources sur place, dans 90% des cas les groupes, supposément modérés se coordonnent et agissent de concert avec Al-Qaïda, voire avec Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)11.

3- De manière générale, vos modérés remettent tout ou partie des armes qu’ils reçoivent à ces mêmes organisations terroristes. Soit de plein gré soit de force.

| Q. Mais, pourquoi les Russes agissent-ils ainsi ?

Jacques Borde. Oh, c’est assez simple : contrairement au propaganda staffel de la Contra prétendument syrienne et de ses sponsors, quelque part, ça n’est pas Damas qui est le maillon faible du trio Damas-Moscou-Téhéran, mais, en dépit des moyens qu’elle met à disposition de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS), la… Russie.

Le seul vrai allié de Bachar, c’est Téhéran, pardi.

| Q. Vous lancez un peu loin le bouchon, non ?

Jacques Borde. Non, je suis simplement précis dans les termes que j’utilise. D’ailleurs, c’est exactement ce que vient de dire le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, déniant aux liens entre Moscou et Damas la nature même de « relations d’alliés ».

« Assad n’est pas notre allié. Oui, nous le soutenons dans la lutte contre le terrorisme et pour la sauvegarde de l’unité de l’État syrien. Mais il n’est pas notre allié en ce sens que la Turquie est un allié des États-Unis », a expliqué Sergueï Lavrov. CQFD !

Une raison simple à cela, si Damas devait tomber, les Russes n’y perdraient que Tartous, mais se consoleraient avec Chypre à qui ils font actuellement les yeux doux. Le verrou syrien sautant, vu de Téhéran, ce serait, dans l’ordre :

1- La perte d’un allié de poids. Une capitale arabe, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Surtout en ce moment.

2- La route ouverte vers le Liban. Et, à terme possible, l’élimination du Hezbollah (dont a contrario Moscou n’a guère cure) ou sa réduction à portion congrue, comme les Morabitoune12 qui ne se sont jamais remis de la défaite du camp islamo-progressiste et du départ d’Arafat et des forces palestiniennes du Liban.

3- La remise en cause de l’Arc chî’îte lui-même, qui, dès lors, ne ressemblerait plus à grand-chose.

L’Arc chî’îte, c’est d’ailleurs ce qui préoccupe le plus Jérusalem. Mais nous en reparlerons.

Notes

1 La fin des années 1940 en fait.

2 Expression qui nous vient du monde des Renseignements : signifie des relations privilégiées.

3 US arms shipment to Syrian rebels detailed, Jeremy Binnie & Neil Gibson, IHS Jane’s Defence Weekly (7 avril 2016).

4 War Gains: Bulgarian Arms Add Fuel to Middle East Conflicts, Maria Petkova, Balkan Investigative Reporting Network (21 décembre 2015), http://www.balkaninsight.com/en/article/war-gains-bulgarian-arms-add-fuel-to-middle-east-conflicts-12-16-2015.

5 À ne pas confondre avec le RPG-29 Vampyr.

6 Cargo identifié comme suit : IMO. 7710733.

7 Prononcer : Douchka.

8 Armée arabe syrienne.

9 Pour Tube-launched, Optically-tracked, Wire-guided.

10 Pour MIssile Léger ANtichar. Il s’agit d’un missile antichar filoguidé développé conjointement par la France (Nord-Aviation) et l’Allemagne (MBB), dans le cadre du GIE Euromissile, devenu MBDA.

11 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

12 Mouvement nassérien fondé par Ibrahim Qoleilat (Abou Chaker, Le nom Morabitoun (sentinelles)vient des conquérants Almoravides de l’Andalousie. À son heure de gloire les effectifs d’Al-Mourabitoun étaient formés de 45 % sunnites, 45 % de chî’îtes, et 10 % de druzes. Ces pourcentages ont changé après l’apparition sur la scène libanaise du Courant du futur (sunnite) et du Hezbollah (chî’îte). A quasiment disparu du spectre politique libanais. Dispose d’un site: URL : http://www.almourabitoun.com.

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