Collusions Vs Collision ! [9]

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Parlons de l’ennemi : doit-on considérer Daech comme un État ? La plupart des spécialistes lui dénient ce qualificatif : qu’en pensez-vous ?

Jacques Borde. Beaucoup, mais, désolé, les avis sont plus que partagés. Romain Caillet, ancien consultant de BFMTV1 notait qu’« En dehors de la reconnaissance par le droit international, l’ÉI a tous les attributs d’un État. C’est ce qui manque pour qualifier clairement l’État islamique d’État. L’ÉI a une administration qui est bien plus développée que beaucoup de pays africains, en dehors des pays arabes. Il a une police, des tribunaux, collecte l’impôt, a un état civil et enregistre les mariages, les divorces, les indemnités d’après-divorce. Les membres de l’ÉI enregistrent les plaintes. Ils ont fait une vidéo récemment sur le code de la route et la pratique des feux rouges. Ils ont un diwan de la santé, un diwan de sûreté générale, un diwan du pétrole, un pour l’agriculture et la pêche, un de l’enseignement et ils vont même produire des programmes scolaires et des manuels. Ils ont donc tous les attributs régaliens, sauf celui nécessaire à notre époque contemporaine du droit international et de la reconnaissance par les autres pays »2.

En fait, comme le disait Frédéric Encel, même si Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)3 n’est pas un État, « ça y ressemble furieusement » car il présente « les prérogatives et réalités d’un État : structure exécutive de commandement, espace sous contrôle, administration civile et militaire, monnaie  »nationale » ayant cours sur cet espace, système économique cohérent, force militaire structurée »4.

| Q.Et, vous : vous considérez Daech comme un État ?

Jacques Borde. N’en déplaise à beaucoup, oui. Le manque de reconnaissance internationale n’est pas un critère suffisant. Et puis, qu’entend-on par reconnaissance internationale ? Prenez l’Afghanistan, Taliban regnante, il bénéficiait de celle de quelques États, si je me souviens bien. Le Koweït notamment. Même les États-Unis avaient des liens, distendus mais bien réels, avec Kaboul.

Ensuite, nous devons bien reconnaître qu’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām offre bien des caractéristiques qui font de lui un État à part entière. Le fait qu’il soit impératif pour le bien de l’humanité de le faire disparaître de la surface de la terre au plus vite n’y change rien. C’est ce qui a été fait avec le IIIe Reich, mais iriez-vous dire que l’Allemagne hitlérienne n’était pas un État ?

| Q. Quelles caractéristiques font, selon vous, de Daech une structure étatique comme les autres, si l’on peut dire ?

Jacques Borde. Dans le désordre et de facto, alors :

1- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām dans son intitulé même se définit comme un État. Difficile de faire plus clair même si ça ne plaît pas à tout le monde.

2- Il dispose de facto de deux capitales, Mossoul et Raqqa. J’entends bien que ces deux villes ont, du point de vue juridique, un statut à part. Mais, même si comparaison n’est pas raison, voyez le débat qui oppose les tenants de Jérusalem à ceux de Tel-Aviv comme capitale de l’État hébreu. Qui définit une capitale et comment5 ? Sans parler de la non-reconnaissance d’Israël par d’autres États membres (comme Israël) de l’Onu !

3- Daech dispose d’un territoire national. Plutôt vaste d’ailleurs.Que ce dernier soit disputé n’est pas un critère exclusif non plus. De fait, il n’est pas le seul dans ce cas. Voyez l’Eelam Tamoul : sa revendication, qui fut longtemps une guerre sans pitié, n’obéra nullement l’existence du Sri-Lanka.

4- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām dispose d’une armée. Et, désolé, quelle armée ! Les Kamiz brunes – qu’on juge que leur place devrait être au bout d’une corde ou écartelés entre deux 4×4 n’a que peu d’espèce d’importance dans le débat – tiennent pour l’instant tête à, excusez du peu, deux coalitions en armes : L’Ost étasunien et l’Ost Damas-Bagdad-Moscou-Téhéran. Ce qui, quoi qu’on soit en droit de penser de la pugnacité réelle de l’un ou de l‘autre, n’est pas rien. J’ajoute que ne pas disposer d’armée6 – pour peu que le terme vous gêne à propos des combattants de Daech – ne serait pas un critère exclusif de la prétention à être tenu pour un État : le Costa Rica n’a pas, ou plutôt n’a plus d’armée.

5- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām dispose d’alliés. Et pas n’importe qui, d’ailleurs. Si, par exemple, vous prenez Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām7 – avec qui les relations sont en dents de scie (mais ce qui historiquement n’est pas une nouveauté au plan géostratégique entre parties à un conflit) allant de l’accolade au pogrom, c’est selon8 – ce groupe a eu la faveur déclarée et répétée d’un chef de la diplomatie européen. Et non des moindres vu que nous parlons de Laurent Fabius qui tint (fort mal) entre ses mains les destinées du Quai d’Orsay.

Et, quitte à parler d’alliés ou d’alliance comment ne pas citer Ankara, Doha et Riyad qui ont reconnu, pour partie et au passé9, leurs liens avec Daech.

6- Même sa non-appartenance aux instances internationales ne saurait être un critère. La République de Chine (Taïwan) a occupé le siège de la Chine au Nations-unies, ce jusqu’en 1971, date à laquelle la République populaire de Chine (Beijing) la remplaça10.

7- Cela va vous étonner mais, contrairement à une idée reçue, le classement de Daech comme entité terroriste n’est pas généralisé, loin de là. L’État islamique est officiellement considéré et labellisé comme terroriste par l’Algérie, l’Arabie Séoudite, l’Australie, le Canada, les États-Unis, l’Indonésie, Israël, le Liban, le Maroc, l’Onu, le Royaume-Uni, la Russie, la Tunisie, la Turquie, l’Union européenne11. Plus d’autres, si ma liste n’est pas à jour.

Alors, oui ! Ne serait que pour ces raisons, Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām est bien un État. Et moins isolé qu’on le prétend…

| Q. D’étranges affinités tout de même ?

Jacques Borde. Oui, mais S’allier avec le diable est monnaie courante en l’Orient compliqué. Rappelez-vous ce qu’écrivait Ghaith Abdul-Ahad, du Guardian : qu’« En 2007, plusieurs dirigeants de l’Armée islamique se seraient même alliés avec le Pentagone, pour contrer l’influence d’Al-Qaïda en Irak ». Pour Ghaith Abdul-Ahad,. C’est grâce à ce soutien que la province d’Al-Anbar passe en septembre 2008 sous le contrôle du gouvernement irakien pendant quelques années »12.

| Q. En fait, vous mettez sur le même plan Daech et an-Nusrah ?

Jacques Borde. Moi, oui. Et je ne suis pas le seul à penser ainsi. Commentant à nos confrères d’Al-Ahram Hebdo, la situation à Alep, Ahmad Al-Halabi, qui y vit encore aujourd’hui, parle de « bombardements sont commis par deux camps : le régime d’un côté et l’autre camp regroupe le Front an-Nusrah et les Frères musulmans. Ces derniers sont soutenus par les armes turques13 et ils possèdent des armes de longue et courte portée capables de riposter et de détruire toute la ville. Chaque camp veut imposer sa force armée et les civils syriens sont les victimes »14.

Mais le rôle joué par Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām a toujours été sujet à beaucoup d’interprétations. Un peu comme si ce groupe, pourtant terroriste dans la mesure où il est la branche levantine d’Al-Qaïda, était une sorte de variable d’ajustement entre les puissances dans leur grand jeu au Levant.

Ainsi, encore récemment, Russes et Américains se sont renvoyés la ballet à son sujet. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, a mis en cause des « tierces parties » qui, à l’entendre, auraient tenté de faire pression sur les États-Unis afin de protéger an-Nusrah. « Lors des négociations, nos partenaires américains ont essayé de délimiter la  »zone de silence » pour inclure une partie importante des positions occupées par le Front an-Nusrah. Nous sommes parvenus à rejeter [cette proposition] car c’était absolument inacceptable », a affirmé Lavrov, « Mais cela laisse penser que quelqu’un veut utiliser les Américains. Je ne crois pas que ce soit dans leur intérêt de couvrir le Front an-Nusrah ».

Une version des faits naturellement démentie par le US Department of State. « C’est faux », a sèchement fait savoir son Deputy Spokesman15 Mark C. Toner, le 4 mai 2016.

| Q. Contrairement à ce que vous disiez, Moscou ne faiblit pas dans son soutien vis-à-vis de Damas  ?

Jacques Borde. Attention, je ne vous ai pas dit que la partie russe allait automatiquement tirer sa révérence en Syrie. Je vous ai dit que le soutien de Moscou à Damas n’était pas de même nature que celui de Téhéran et que, à appeler un chat un chat, Téhéran était le seul vrai allié de Damas. Ce qu’ont confirmé les propos du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, s’exprimant sur la nature de l’aide russe à la Syrie. Mais, au stade où nous en sommes, reportez- vous aux propos du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, qui a déclaré que la Russie « ne demanderait pas »16 à Damas de cesser ses bombardements sur la région d’Alep.

| Q.Et sur quel point les Russes pourraient lâcher la Syrie ?

Jacques Borde. Pas pourraient, ont lâché la Syrie ! Mais sur le dossier du Golan, pardi. Rappelons que c’est de Moscou que le Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, a fait sa sortie retentissante sur le Golan, affirmant qu’« Israël a défini des lignes claires pour sa sécurité (…). Nous agissons pour empêcher l’émergence d’un front terroriste supplémentaire sur le plateau du Golan. Avec ou sans accord, le Plateau du Golan restera dans le territoire souverain » d’Israël.

Or, si de leur côté, le porte-parole du US Department of State s’est fendu d’un communiqué indiquant que la « position américaine n’a pas changé et que le Plateau du Golan ne fait pas partie d’Israël » ; et la chef de la Diplomatie européenne, Federica Mogherini, a déclaré que « l’UE reconnaît Israël dans ses frontières d’avant 1967, quelles que soient les revendications du gouvernement (israélien) sur d’autres régions jusqu’à ce qu’un règlement final soit conclu ». Donc à l’exclusion du Plateau du Golan, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, lui, s’est bien gardé de réagir aux propos du Premier ministre israélien.

| Q. Mais dans la guerre contre Daech, Damas reste assuré de ses alliances, même si à vous entendre le terme ne vaut pas pour Moscou. ?

Jacques Borde. Encore une fois, ça n’est pas moi qui trébuche sur ce terme-là, mais (reportez-vous à notre précédent entretien) Sergueï V. Lavrov. Pour le reste, Damas et Moscou font route commune face au terrorisme nazislamiste…

| Q. Même par rapport à Alep et aux négociations de Genève ?

Jacques Borde. Surtout par rapport à Alep et aux négociations de Genève !

Sur ce point, je partage peu ou prou ce que nous en dit le Dr. Moustapha Kamel Al-Sayed17, pour qui, « il y a peu de chances que les négociations aboutissent vu que le rapport de force au sol ne permet pas à l’opposition d’imposer ses exigences, d’une part. D’autre part, l’influence des Américains sur cette opposition a montré ses limites par rapport à celle de l’Arabie Séoudite et la Turquie »18.

En fait, ces négociations, compte tenu de l’âpreté des combats et de l’enjeu même d’Alep, n’intéressent plus grand monde. Russes y compris. On les poursuit parce que personne ne veut être celui qui sifflera la fin de la récré diplomatique !

Le Dr. Al-Sayed, avance également une autre explication qui voudrait que « les Russes ne sont pas très enthousiastes à l’idée d’instaurer une démocratie à part entière en Syrie qui compromettrait leurs intérêts stratégiques garantis par le régime »19.

Je ne sais pas trop ce que doit être une « démocratie à part entière en Syrie », mais je suis malgré tout Al-Sayed car il est évident que l’administration Poutine n’a aucun intérêt à ce que l’on change de cheval au beau milieu du gué. Ce d’autant plus que, militairement, les choses se passent plutôt bien pour Moscou et ses alliés,

Quant aux actuels palabres, le Dr. Al-Sayed de conclure assez justement que « Pour faire avancer les négociations, je pense que l’opposition n’a pas d’autre choix que de se montrer plus flexible quant au maintien de Bachar el-Assad, ne serait-ce que pendant la période transitoire »20.

Alors, grand dieu, pourquoi les Russes changeraient-ils leur fusil d’épaule ?

| Q. À ce stade, peut-on parler d’entente entre le Qatar et la Russie ?

Jacques Borde. Sur le dossier syrien ? Les positions se rapprochent, quant-à dire quant le fossé diplomatique sera comblé, c’est une autre histoire ! En tout cas, le président russe, Vladimir V. Poutine, et le ministre qatari des Affaires étrangères, Cheikh Mohammed Bin-Abdulrahman Bin-Jassim al-Thani, se sont rencontré à Sotchi où la Syrie a été le principal sujet de discussion entre les deux hommes, comme l’a confirmé à la presse, Sergueï Lavrov, qui a précisé que « Malgré toutes les nuances de nos approches, la chose principale qui nous réunit, c’est l’aspiration à aboutir à un règlement politique, un règlement qui permettrait de préserver l’intégrité territoriale de la Syrie, sa souveraineté (…) et empêcherait sa destruction ».

Côté qatari, Cheikh Mohammed a confirmé être venu à Sotchi pour évoquer les possibilités de « sauver le processus politique » en Syrie et a lui aussi insisté sur la « nécessité de préserver l’unité » et « l’intégrité territoriale » du pays.

« Cela fait déjà cinq ans que le peuple syrien souffre de cette crise. Il nous faut tous réunir nos efforts pour y mettre fin », a-t-il déclaré, précisant avoir transmis à Poutine un « message » de l’émir du Qatar sur la situation en Syrie et notamment sur l’ « escalade » récente à Alep. Tout ceci sans nous parler de Bachar el-Assad. Plutôt un bon signe…

| Q. Revenons-en à ISIS21 : si Daech est bien un État et si je vous suis, alors faut-il négocier avec lui ?

Jacques Borde. Pas nécessairement. Soyons clair, s’il est ponctuellement possible de prendre langue avec Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām pour conclure des cessez-le feu, des redditions, des échanges de prisonniers ou de captifs, etc., notre but ultime doit être la disparition pure et simple de Daech, de ses cadres et de l’essentiel de ses troupes : régnicoles, hommes liges ou affiliées, peu importe. Y compris ses 5èmes colonnes hors de son territoire. Ce physiquement, évidemment.

Notes

1 Licencié car Fiché S par les SR français. Lire à ce sujet le communiqué du Service de presse de BFMTV : « Suite aux informations dévoilées cette semaine sur son parcours, BFMTV ne fera plus intervenir Romain Caillet en tant que consultant pour la chaîne. Depuis fin Mars 2016, Romain Caillet est intervenu à quelques reprises sur BFMTV en tant que consultant extérieur sur les questions de djihadisme. La chaîne l’ayant à l’époque sollicité pour ses compétences reconnues sur le sujet. A l’occasion de ses discussions avec BFMTV, Romain Caillet n’a pas jugé utile de préciser à la chaîne un certain nombre d’éléments importants de son passé, liés directement aux questions qu’il devait évoquer à l’antenne. BFMTV le regrette. Dans ces conditions, Romain Caillet ne peut pas poursuivre son travail de consultant extérieur sur BFMTV ».

2 Hormis la reconnaissance par le droit international, Daech a tout d’un État, Romain Caillet, RT France (1er septembre 2015).

3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

4 Les modalités de la défense & de la riposte, Frédéric Encel, L’Arche (janvier 2016).

5 A priori, ceux qui ont fondé l’État. Ce qui donnerait raison à Jérusalem, sauf que la question est toujours en suspens…

6 Une armée ne se compose pas nécessairement de régnicoles : voir l’Empire perse qui solda des contingents spartiates dans l’essentiel de ses guerres (contingents passés au fil de l’épée par Alexandre dès que cela fut possible) ; ou les guerres de la Renaissance.

7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

8 AnNusrah allant jusqu’à partager, voire même livrer, un partie des armes et munitions fournies par ses sponsors golfiques et autres…

9 Thèse controversée.

10 À noter que Taïwan dispose du statut d’observateur ou de membre associé auprès de 20 organisations intergouvernementales et structures affiliées, telles que l’OMC et de l’Apec, l’OCDE, la Banque interaméricaine de développement ou encore la BERD.

11 Donc de facto par ses États membres.

12 Ghaith Abdul-Ahad, Meet Abu Abed: the US’s new ally against al-Qaïda, The Guardian (10 novembre 2007), http://www.theguardian.com/world/2007/nov/10/usa-al-qaida.

13 Un soutien actuel et no passé, semble-t-il.

15 Porte-parole adjoint.

17 Professeur de Sciences politiques à l’Université américaine du Caire.

21 Daech (l’acronyme) en anglais.

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