Collusions Vs Collision ! [10]

17 mai, 2016

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Et, en France où en est-on dans la lutte contre le terrorisme ??

Jacques Borde. Bonne question, même si elle risque de fâcher quelques-uns ! Pas bien loin, dirai-je. Pour être honnête, il faut évidemment prendre en compte le peu de moyens dont disposent nos organes de force, comme disant les Russes, essorés par plus de trente ans de sevrage. Du coup, l’administration Hollande, sur ce terrain comme d’autres, avance à pas comptés. Et, qui plus est, pas toujours dans la bonne direction.

| Q. Vous avez des exemples ?

Jacques Borde. Oui, deux me viennent à l’esprit.

Primo, Les insuffisances, pour ne pas dire plus, de la 7ème loi anti-terroriste (sic) pondue récemment.

Secundo, Notre refus de suivre Moscou au Conseil de sécurité des Nations-unies, dans la mise à l’index d’Ahrar al-Chām et Jayš al-Islam, en tant que groupes terroristes. Prenons-les dans l’ordre :

Après une loi Renseignement, deux lois sur l’état d’urgence, et un projet de réforme constitutionnelle, la loi anti-terroriste présentée en séance publique à l’Assemblée nationale le 1er mars 2016 n’a pas beaucoup fait avancer les choses.

À cette occasion, Pierre Lellouche, l’un des rares élus français à maîtriser de bout en bout les questions de Défense et de sécurité, n’a pas eu de mal à souligner les incohérences actuelles et pointer les insuffisances du texte, en particulier sur les trois volets suivants :

1- Le problème du retour sur le territoire national de Kamiz brunes françaises fanatisées et, surtout formés à des techniques de combats ayant fait leur preuve. L’amendement proposé par Pierre Lellouche concernant la création de centres de rétention spécialisés a été supprimé. Et la seule réponse du Premier ministre français, Manuel Valls, est venu, tardivement qui plus est, avec la décision de mettre en place des sortes de centres de déradicalisation (sic) sur tout l’Hexagone. Ce qui n’est évidemment pas la même chose.

2- L’insuffisance – pour ne pas dire l’inexistence – du contrôle des communications cryptées, dont il est établi qu’elles ont joué un rôle-clé dans les attentats de Paris.

3- La passivité devant les échanges commerciaux réalisés par certains pays, y compris européens, fournissant à Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)1, via des sociétés écrans, des armes ou du matériel de combat2. Là encore une initiative diplomatique forte, sanctionnant toute entreprise contribuant directement ou indirectement à accroître la force de Daech, aurait pu être mise en place. À s’interroger sérieusement sur ce point précis.

Tout au contraire, de manière plus générale, au lieu de lever la garde on la baisse durablement et déraisonnablement…

| Q. Que voulez-vous dire. ?

Jacques Borde. Notre diplomatie, au lieu de suive la Russie, a fait partie des quatre pays du Conseil de sécurité des Nations-unies (États-Unis, France, Royaume-Uni, et Ukraine) qui ont bloqué, le 10 mai 2016, une demande russe qui réclamait d’ajouter deux milices takfiries opérant en Syrie à la liste des organisations « terroristes » et d’écarter ces dernières du processus de paix.

Or, Moscou demandait simplement que les groupes Ahrar al-Chām et Jayš al-Islam soient ajoutés à la liste noire des organisations « terroristes », en raison de leurs liens avec Al-Qaïda et Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech).

Une posture pour le moins inattendue, contre-productive et n’allant guère dans le sens de nos intérêts géostratégiques. Ce qui n’était probablement pas celui des trois autres…

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. C’est peu de dire que notre pays est en première ligne face à la terreur nazislamiste. À ce ce tire nous sommes – géostratégiquement parlant et en termes de risques bruts – plus près de Moscou, Beyrouth et… Damas que d’autres capitales.

Washington reste suffisamment loin des différents fronts du djihâd pour user sans vergogne du Conseil de sécurité des Nations-unies comme d’une variable d’ajustement vis-à-vis de la Russie dont la thalassocratie étasunienne, quoique qu’en dise son Secretary of State John F. Kerry, reste plus l’adversaire que l’amie.

Les Ukrainiens sous la coupe d’une administration à la fois corrompue, corruptrice, incompétence et belliqueuse ont perdu tout sens critique vis-à-vis de leur voisin de l’Ouest et ont, également, la chance de ne pas être dans le collimateur de Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech). Ce qui, encore une fois, n’est pas notre cas.

Quant aux Britanniques, leur jeu au Levant, par l’entremise du controversé OSDH a démontré, à l’envie, l’ambiguïté de leur position. De plus, tant Downing Street que le Foreign Office semblent se dire, à tort à mon avis, que l’élection de Sadiq Khan à la mairie de Londres a des chances d’être prise à Mossoul et Raqqa3 comme un gage à l’Oumma et éloigner d’autant les menaces d’attentats nazislamistes.

Last but not least, la non-mise à l’index de Ahrar al-Chām et de Jayš al-Islam correspondait aux desiderata de l’Arabie Séoudite et de la Turquie…

| Q. Mais peut-on pour autant, comme le disent certains, parler de suivisme à propos de la position de Paris vis-à-vis de Riyad ?

Jacques Borde. Vaste sujet ! Je ne sais pas quel est le terme le plus juste pour qualifier les relations diplomatiques entre l’Arabie Séoudite et la France. Ce que je peux faire, en revanche c’est vous citer quelqu’un qui, lui, a une idée plutôt précise, arrêtée (et peu flatteuse, disons-le) de ces relations…

| Q. Et qui donc ? ?

Jacques Borde. Oh ! Quelqu’un qui plus que voix au chapitre pour en parler : le ministre séoudien des Affaires étrangères, Adel Ibn-Ahmed Al-Jubeir, qui s’est confié sur ce point à nos confrères vespéraux du Monde. Que nous dit de si instructif ce cher Al-Jubeir ?

Mais qu’« En 1990, François Mitterrand, un socialiste, a envoyé des troupes pour aider à libérer le Koweït. En 2003, Jacques Chirac, un conservateur modéré, a dit non aux Américains sur la guerre en Irak, comme nous. Le président de la France, quel qu’il soit, est important pour nous. La France a eu un rôle spécial au Levant et en Afrique du Nord. Nous avons avec elle des relations très fortes, commerciales, militaires, de sécurité, économiques. Ses positions, sur tous les sujets, Israël et la Palestine, le Liban, la Syrie, l’Iran, l’Irak, le Yémen, sont presque complètement alignées sur les nôtres »4.

En l’absence de mise au point du Quai d’Orsay, qu’ajouter de plus ?

| Q. Que pensez-vous de cette affaire d’armes israéliennes saisies auprès de combattants hostiles à Damas ?

Jacques Borde. Que, comme dit le proverbe, une hirondelle ne fait pas le printemps.

À ce stade, tout ce que nous savons c’est qu’un véhicule transportant du matériel made in Israel, venant depuis la province de Dara’a – dans l’Est du pays, zone en partie sous contrôle de Daech – aurait été intercepté par l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)5 ou des paramilitaires opérant pour le compte de Damas.

Résultat des courses : des mines antipersonnel, des lance-roquettes et leurs munitions, des obus pour canon B9, des mortiers de 120, 80 et 60 mm, ainsi que des grenades et des munitions pour canon anti-aérien de 23 mm auraient été saisies.

Intéressant, mais, sans aucun n° de série ni plus de détails, difficile d’incriminer de manière directe Jérusalem, ses SR ou son industrie d’armements.

| Q. Vous ne vous mouillez pas ?

Jacques Borde. Pour me mouiller, comme vous dites, il me faudrait plus d’éléments !

Sinon, à mon humble connaissance, le B9 n’est pas une arme israélienne mais de conception… russe. En fait, en l’espèce, il s’agirait plus prosaïquement du canon antichar sans recul de 73 mm SPG-9 Kopye, arme qui remonte à 19626. Le qualificatif B9 est une spécificité régionale, le P n’existant pas dans l’alphabet arabe.

Ceci posé, depuis près de quarante ans, les Israéliens vendent – directement, ou par le biais de professionnels de la chose – tous types d’armes et de munitions dans la région. Leurs mortiers, parmi les meilleurs du monde, s’arrachent comme des petits pains. Y compris en France où plusieurs modèles ont équipés notre Légion étrangère.

Par ailleurs, rappelons que :

1- C’est Israël qui équipa de fonds en combles les proxies de l’Armée du Liban Sud (ALS)7 et, largement mais pas en totalité, une foultitude de milices libanaises lors des guerres qu’a connu ce pays.

2- Ces équipements sont passés d’une milice à l’autre, d’un camp à l’autre au gré des aléas de la guerre. Je me souviens de jolies choses vues entre les mains de combattants du Hizb al-Taqadummi al-Ishtiraki (Parti Socialiste Progressiste) de Joumblatt.

3- Lors du Jang-é-Tahmîli (Guerre imposée, nom officiel de la Guerre Iran-Irak en Iran), Jane’s diffusa des photos de matériels israéliens8 arrivés on ne sait trop comment entre les mains de tel ou tel ou tel protagoniste : soit l’Artesh (armée iranienne) soit le Sazéman-é Mujaheddin-é Khalq-é Iran (MeK, Organisation des Combattants du peuple iranien), les uns s’emparant des matériels des autres à la première occasion, et inversement.

4- La quasi totalité des armements du MeK finira par tomber entre les mains de l’armée irakienne, elle-même dépossédée d’une large partie de ses équipement par… Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech). Eh oui, encore eux !

5- Pour finir, 98% des milices du conflit inter-libanais, à l’issue de la fin d’icelui, se débarrassèrent, en le revendant au plus offrant, de l’essentiel des armes en leur possession. Seule une infime partie de ces armes et matériels restera au Liban après cette date. Au mains, y compris, d’amis (futuro-marsistes) de l’Occident et de l’Arabie Séoudite.

Alors, un camion de matériels made in Israel réapparaissant au détour d’une prise de guerre effectuée par l’ Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS), oui, pourquoi pas ? Mais évitons pour l’instant d’en déduire trop de choses qui, après amples vérification, pourraient n’avoir aucun sens.

| Q. Du coup, qui arme ISIS, selon vous ?

Jacques Borde. Au-delà de l’or golfique qui paye les factures : un peu tout le monde, dirai-je, les marchands d’armes qui alimentent les marchés parallèles n’ont pas d’états d’âme, sinon ils feraient faillite ! Mais il faut faire la différence entre les pays d’origine – 26 au total, selon une étude récente du Conflict Armament Research Ltd9 de Londres – où armes et munitions ont été produites et comment et par qui elles sont arrivées entre les mains de Daech.

Un exemple : on sait que des munitions récentes produites en Iran (entre 2006 et 2013) ont été retrouvés chez Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām. Mais, considérant que :

1- L’Iran combat activement Daech.

2- N’a, évidemment, aucun intérêt à fournir des munitions qui serviraient alors à tuer des militaires et des paramilitaires iraniens et pro-iraniens servant en Syrie et en Irak

3- Beaucoup de matériels fournis par Téhéran à Bagdad et Damas ou à ses propres troupes ont pu tomber entre les mains de Daech, suite à ses victoires sur le terrain.

| Q. Et si ces livraisons étaient avérés, cela aurait de l’importance ?

Jacques Borde. Oui, dans la mesure où les relation entre Téhéran et Washington ne sont pas forcément au beau fixe, surtout sur la question syrienne. Rappelons en effet la Résolution 1737 (2006) du Conseil de sécurité des Nations-unies interdisant à l’Iran d’exporter ses matériels de guerre10.

Mais, comme pour les matériels made in Israel, évitons les déductions par top aventureuses. Quant aux voies choisies par les marchands d’armes elles sont, souvent, comme celles du Seigneur11, difficiles à pénétrer.

| Q. Des exemples ?

Jacques Borde. Prenez ces munitions russes de calibre 7,62×39 mm et 7,62x54R mm fabriquées à Tula12. Elles ont été commercialisées par Sporting Supplies International Inc.13 sous la marque Wolf. Or, au sujet de ces Wolf, deux choses sont à noter :

1- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām en a fait un usage intensif.

2- Le gouvernement US a approvisionné ses alliés au Proche et Moyen-Orient avec des munitions de cette marque. Parmi eux, massivement l’Afghan National Army (Ana) rééquipée d’AKM chambrés en 7,62×39 mm. Ana infiltrés par les Taliban et Al-Qaïda (dont Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām14 est la branche armée opérant au Levant15) quelque soient les administrations en place.

Autre cas : des miliciens kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)16 ont mis la main sur deux lots de munitions de 14.5×114 mm, de provenance à la fois chinoises, russes, roumaines, nord-coréennes et.. irakiennes. Un beau cocktail.

Ad libitum.

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

2 Voir plus bas la question de ces armes tombées entre les mains de Contras nazislamistes en Syrie : l’Europe est une forte consommatrice de matériels d’origine israélienne et de munitions fabriquées dans les pays de l’Est…

3 Les capitales d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām.

5 Armée arabe syrienne.

6 Copié dans les pays suivants : Arménie (appellation non disponible) ; Bulgarie : SPG-9DNM ; Iran : SPG-9 ; Roumanie : AG-9.

7 Ou Al-Jayš al-Lubnān al-Janūbiyy/Tzva Drom Levanon, Tzadal.

8Des Command cars notamment.

9 Analysis of small-calibre ammunition recovered from Islamic State forces in Iraq & Syria, Conflict Armament Research Ltd., Londres, 2014.

10 Résolution 1737 (2006), puis les résolutions 1747 (2007), 1803 (2008) & 1929 (2010), http://www.un.org/sc/committees/1737/.

11 L’expression nous vient de l’Épître aux Romains 11, 33 ; de Saint Paul : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! ».

12 Sur son site Tulskiy Patronniy Zavod.

13 Une entreprise US.

14 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

15 Qui verbatim Laurent Fabius a fait du « bon boulot »…

16 Unités de protection du peuple.

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