Collusions Vs Collision ! [11]

19 mai, 2016

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Pourquoi les combats sont-ils toujours aussi intenses autour de Palmyre ?

Jacques Borde. Oh, pour une bonne et simple raison, en fait deux mais qui, quelque part, n’en font qu’une : la présence… russe à Palmyre. Je m’explique :

Depuis qu’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)1 a perdu le contrôle de la ville, les forces russes y ont établi une base opérationnelle avancée, sise entre le Fort Fakhr-al-Din al-Ma’ani2 et le site antique lui-même.

| Q. Moscou nie avoir ouvert une nouvelle base à Palmyre ?

Jacques Borde. Oui, c’est ce que le porte-parole du ministère russe de la Défense, le major-général Igor Konachenkov.qu’il « Il n’y a pas de nouvelle base militaires sur le territoire de la ville syrienne de Palmyre et il n’y en aura jamais ». Mais il s’agirait d’un autre site directement dans la zone inscrite par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité sans autorisation des autorités.

Le site, celui dont nous parlons, est protégé par un système de défense aérienne de courte/moyenne portée Pantsir S-13.

| Q. Pourquoi des Greyhound, alors qu’il n’y pas de menace aérienne ?

Jacques Borde. Pour trois raisons, en fait :

Primo, Daech dispose d’hélicoptères d’assaut capables de se faufiler en dessous de la garde de systèmes plus classiques. De bonnes vielles paires de Zsu-23-4, ça aurait été un peu dépassé.

Secundo, les Russes gardent en mémoire le souvenir de leur Su-24 Fencer shooté par une paire de F-16C turcs. Comme on dit, chat échaudé !

Tertio, des soldats russes et des Pantsir dans une position aussi avancée, cela fait un peu l’effet d’un bol de lait posé sous le nez d’un chat, sur la kyrielle de groupes terroristes évoluant dans la région.

| Q. Ce qui explique les coups de boutoir lancés par ISIS4 ?

Jacques Borde. Tout à fait. L’idéal pour Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām, ça serait, une sorte de Bataille de Khe Sanh5 où des coups sévères pourraient être portés aux Russes. Bien sûr les stratèges de Daech savent qu’ils n’ont pas, du moins pour l’instant, les moyens d’une véritable Offensive du Tết face aux Russes, Syriens et iraniens réunis. Mais des combats durables et des pertes importantes, comme ceux qu’ils mène actuellement, pourraient soit :

1- Ad minimo, modifier quelque peu le rapport des forces pour l’opposition anti-Bachar à Genève.

2- Ad maximo, amener Moscou à revoir la nature de son engagement militaire en Syrie.

| Q. Et pour l’instant, ça donne quoi ?

Jacques Borde. À noter, déjà, la trentaine (ou presque) de membres du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi6, tombés semble-t-il dans une embuscade7. Donc, à ce stade, les Kamiz brunes de Daech :

1- Ne lâchent rien.

2- Résistent à toutes les tentatives du trio Damas-Moscou-Téhéran de les éradiquer.

3- Ont même réussi à couper la route entre Homs et Palmyre, près de l’aéroport militaire de Tayfur, suite à une violente offensive lancée à partir de l’est de Homs.

| Q. Mais pourquoi les Russes se sont-ils tant avancés, des bases ils en ont déjà ?

Jacques Borde. Effectivement, outre celles Tartous et de Hmeimim, où sont déployés leurs avions de combat, l’on compte aussi celles Al-Shayrat et de Tiyas, d’où opèrent leurs hélicoptères d’assaut Mi-28 Havoc, Ka-52 Alligator Hokum-B et Mi-35M Hind.

Mais, les Russes aussi ont envie d’en découdre avec Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech), et Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām8, à qui ils infligeraient bien des coups massifs avant de, espèrent-ils, conclure à Genève. Et pour attirer un maximum de djihâdistes à portée de leurs coups, il fallait bien que les Russes leur mettent sous le nez un appât qui les motive suffisamment. Comme on dit : on n’a rien sans rien.

| Q. Dans ce cas : que penser des dernières déclarations de Paulo Pinheiro ?

Jacques Borde. Très sincèrement je n’aimerai pas être à la place qui est la sienne. Paulo Pinheiro, qui préside de la Commission d’enquête de l’Onu sur la Syrie, fait ce qu’il peut – c’est-à-dire pas grand-chose – en appelant les États impliqués dans le processus de paix à « faire le nécessaire » auprès des belligérants pour les empêcher de s’attaquer à des cibles telles que les hôpitaux ou des sites civils.

Oui, évidemment, Pinheiro a raison de dire que « Le non respect des lois de la guerre doit avoir des conséquences pour les auteurs ». Et que « Tant que la culture de l’impunité prévaudra, les civils continueront à être visés, persécutés et tués de façon odieuse ».

Mais, au-delà de tels vœux pieux Paulo Pinheiro, n’a aucune espèce d’influence sur le dossier. Tous les belligérants – et par là, tous ceux qui les soutiennent, ne rêvons pas – se retrouvent dans une montée aux extrêmes clausewitzsienne, espérant tous engranger un maximum d’atouts avant de conclure diplomatiquement.

| Q. Mais pourquoi n’est-il pas plus précis dans ses accusations ?

Jacques Borde. Mais, parce qu’il ne peut avancer que des choses dont il n’a pas la preuve formelle. Or, si vous prenez deux des principaux dossiers qui occupent son esprit : a) le bombardement de l’Hôpital Al-Qods le 27 avril 2016 ; b) celui d’un camp de déplacés, le 5 mai 2016, à proximité d’Idlib. Il n’en impute pas la responsabilité à un camp en particulier, tout simplement parce que cela n’est pas possible.

En effet :

1- Concernant l’Hôpital Al-Qods, les images de destruction présentées à charge pour accabler Damas et Moscou, sont des images anciennes recyclées par le propaganda staffel des ennemis de la Syrie. Donc rien ne dit que les morts constatées ne sont pas dues à d’autres armes (mortiers, voiture piégée, etc.) pour lesquels les coupables potentiels sont légions, à commencer par les terroristes nazislamites eux-mêmes qui ont l’habitude de régler leurs comptes entre eux de ce ces manières.

2- Peu ou prou idem pour Idlib.

Quant à l’allégation que les forces syriennes et russes sont les seules à disposer de moyens aériens dans la région, elle est tout simplement fausse, archi-fausse et relève de la mauvaise plaisanterie, car :

1- La Turquie dispose de moyens aériens, plus importants d’ailleurs que ceux des Russes et des Syriens réunis : les appareils de sa Türk Hava Kuvvetleri (THK)9. Et on l’a vu au Kurdistan : tuer des civils ne gène pas beaucoup l’administration Erdoğan. Au point que certaines sources10 l’accusent même d’avoir récemment utilisé du phosphore blanc

2- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech) a récupéré une brochette d’hélicoptères d’assaut, dont de redoutables Mi-24 Hind, tout à fait à même de frapper un hôpital et/ou un camp de réfugiés.

En fait, Pinheiro prêche dans le désert…

| Q. Pourquoi dites-vous ça ?

Jacques Borde. Parce que le président de la Commission d’enquête de l’Onu sur la Syrie, doit bien être à seul à croire ce qu’il dit, pardi ? En effet, dans cet épisode du grand jeu au Levant, qui avons-nous face à face ?

D’un côté, Turcs et Américains ont regonflé à bloc les Contras anti-Bachar pour qu’ils engrangent des points.

De l’autre, Russes et Iraniens les attendent de pied ferme et espèrent les reconduire de l’autre côté de la frontière en en tuant un maximum.

Quelque par, c’est logique. Géostratégiquement, et la plupart des gens ne veulent pas le comprendre, les pourparlers – ceux de Genève, comme beaucoup d’autres avant eux – excitent plus qu’ils ne calment les appétits. Personne ne sait au juste à quoi ils vont aboutir. Mais dans l’hypothèse d’un accord, tout le monde amasse des billes, au cas où.

| Q. Ankara, puisque nous en parlons, affirme avoir liquidé plusieurs milliers de djihâdistes ?

Jacques Borde. Oui, j’ai lu ça. C’est, en tout cas ce que prétend le président turc, Reccep Tayyip Erdoğan, affirmant que la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)11 aurait tué quelque 3.000 combattants d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām, en Syrie et en Irak, assénant qu’« aucun pays » ne combattait la menace djihadiste comme le sien.

Je vais être franc je n’en crois pas un mot.

En fait, c’est de la posture du bluff, de la mise en scène pure et simple.

| Q. Pourquoi ? À cause de Genève ?

Jacques Borde. Aussi, pas pas seulement. Les enjeux turcs sont plus vastes et dépassent la seule question syrienne. Trois-mille Kamiz brunes au tapis ! Le chiffre est fantasmagorique. La guerre ne se fait plus comme au temps de Verdun ou du Chemin des Dames. Même en cas de combats urbains ou périurbains, pour destructeurs qu’ils soient, les combattants savent se dérober, s’enterrer et se battre de manière asymétrique. Nous ne sommes pas non plus à Mogadiscio en 1983, où les milices d’Aïdid, s’exposant énormément, avaient subi de lourdes pertes face aux forces spéciales US.

Depuis – et n’oublions pas que du côté de Daech, il y a de nombreux Causasiens, dont proportionnellement beaucoup de Tchétchènes – il y a eu les trois batailles de Grozny, où la Guerre des 34 Jours du Hezbollah Vs Tsahal. Conflit pour lequel le RETour d’EXpérience a été minutieux quel que soit le camp. Ce qui veut dire que le combattant asymétriques sait ne pas s’exposer aussi inutilement que les vagues de poilus ou du Viêt-Minh en Indochine, mener des combats retardateurs et utiliser des systèmes télécommandes ou remote devices.

Et, pour finir, désolé, malgré la chape de plomb de l’administration Erdoğan sur les media, on voit mal comment les engagements de la TSK avec des tels résultats auraient bien pu passer inaperçus.

Un tel ratio de pertes – quid des pertes turques, en passant – relève du discours pas de la réalité. Même Tsahal à Gaza (de loin l’armée la plus expérimentée face à des ennemis asymétriques) n’a pas atteint de tels chiffres12. Qui plus est, Reccep Tayyip Erdoğan nous parle là d’une guerre sans bataille, sans images, sans conquêtes, dont aucun correspondant de guerre n’est là pour nous en parler. Là encore, à comparer aux deux guerres de Gaza et toutes les empreintes laissées dans tous les media !

| Q. Selon vous il ne s’est rien passé ?

Jacques Borde. Je n’ai pas dit ça. Ce qui est certain ce que dans ce laps de temps les militaires turcs ne sont pas restés inactifs. Tuant beaucoup de Kurdes et de civils désarmés. Et, çà, les Turcs savent faire : demandez aux Arméniens !

| Q. Pourquoi de telles affirmations, pourquoi de tels chiffres, alors ?

Jacques Borde. Oh, pour trois raisons essentiellement.

1- Conforter la stature de commandeur de Reccep Tayyip Erdoğan13, qui est en plein bras-de-fer avec les indolents Européens que nous sommes : la Turquie a un chef, un vrai ! Cela doit être su. Quoi de mieux que du scalp de djihâdiste pour se faire mousser auprès de ces nigauds de Bruxelles ?

2- Ankara a trop été accusé de ne rien faire pour empêcher les candidats au djihâd de traverser sa frontière pour rejoindre Daech. De nombreuses sources indépendantes ont même affirmé que la Turquie aurait récemment laissé 6.000 Contras du djihâd passer en Syrie, à la faveur de la trêve acceptée avec tant de légèreté par Moscou. Nous sommes là au plan du discours, de la tension dialectique : les 3.000 Takfiris trucidés par la glorieuse armée turque sont le contre-pied aux 6.000 que je viens de vous citer !

3- La Turquie a, depuis, clamé qu’elle avait besoin d’une aide accrue de ses partenaires occidentaux afin de lutter contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām. Pour nous réclamer (encore) des sous, il faut bien qu’Ankara nous parle (le discours toujours) de son savoir faire.

| Q. Et ce discours turc fait recette ?

Jacques Borde. Oui, encore, mais de moins en moins toutefois. De plus en plus de voix s’élèvent pour protester contre le peu de crédibilité à accorder au maître de la Sublime porte. Et consécutivement, s’affiche, comme une maladie honteuse, la faiblesse de l’Union européenne à tenir tête aux oukases d’Ankara. Mais c’est là un autre sujet…

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

2 Ou château de Qalat ibn Maan. Il a été construit par les Mamelouks (XIIIe siècle). Son nom lui vient de l’émir Druze Fakhr-al-Din II, qui étendit le territoire des Druzes dans la région de Palmyre durant le XVIe siècle. L’armée syrienne a repris le château à Daech le 25 mars 20164.

3 Carapace, en français. Code Otan SA-22 Greyhound.

4 Acronyme anglais de Daech.

5 Bataille de la guerre du Viêt-Nam qui opposa l’armée américaine à l’Armée populaire viêtnamienne et aux troupes du Front national de libération du Sud Viêt-Nam (Viêt Cong). Elle se déroula durant la fameuse Offensive du Tết et commença le 21 janvier 1968, et dura 77 jours. Conclue par une victoire américaine, elle n’eut cependant pas de réelle implication stratégique.

6 Corps des Gardiens de la révolution islamique.

7 Sans parler du responsable militaire que vient de perdre le Hezbollah, Mustafa Badreddine (6 avril 1961– 13 mai 2016), Surnommé Dhu al-Fiqar, en référence à l’épée de l’Imam Ali. Également connu sous les noms suivants : Mustafa Badr al-Din, Mustafa Amine Badreddine, Mustafa Youssef Badreddine, Sami Issa Elias & Fouad Saab. Cousin et beau-frère d’Imad Mugniyeh, éliminé par les Israéliens. Mais nous y reviendrons dans un entretien séparé.

8 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

9 Armée de l’air turque.

10 Des ONG humanitaires notamment.

11 Armée de terre turque.

12 Je parle des pertes paramilitaires (ce que sont les miliciens dans la classification du Military Balance) et non civiles.

13 Y compris dans son propre pays : voir les manœuvres qu’il emploie pour neutraliser opposition et media.

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