Collusions Vs Collision ! [12]

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée.

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Vous me disiez, avant de commencer, qu’il ne faut pas s’attendre, à une victoire à court terme contre l’État islamique ?

Jacques Borde. Hélas ! N’en déplaise aux optimistes, je n’y crois guère. De toute façon, ce sont les faits eux-mêmes qui viennent démentir ceux qui croient à une victoire rapide…

| Q. La destruction de l’A320 d’Egypt Air entre elle dans cette guerre qui perdure ?

Jacques Borde. Dans l’hypothèse où cette tragédie est un attentat, oui. Avec tout ce que cela signifie dans les guerre que nous menons contre le terrorisme nazislamiste. Y compris nos propres responsabilités. Je vous rappelle que sur BFM-TV, Dominique Rizet, a, à plusieurs reprises, évoqué la possibilité que soient impliqués des personnels au sol à Roissy. Nous reviendrons sur ce sujet, plus tard.

| Q. Et, pour quelles raisons, cette guerre contre l’État islamique continue avec une telle intensité et de telles conséquences ?

Jacques Borde. En historien de formation, je ne crois pas à une clé d’explication unique. Plusieurs facteurs s’entrecroisent :

1- L’extraordinaire résilience de Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)1 proprio motu. Contre toute attente l’État islamique a militairement tenu bon depuis qu’il a surgi sur les bords de l’Euphrate. À comparer avec l’effondrement des forces serbes face à l’Otan, au bout que quelques semaines ou celui, à terme assez court, de l’armée libyenne2.

Au passage, rappelons que ce n’est pas la Kopnena Vojska (armée de terre serbe), pour l’essentiel restée dans ses casernes, mais les troupes du Ministarstvo Unutrašnjih Poslova (MUP, ministère de l’Intérieur) qui tinrent tête au rouleau compresseur otanien. Mais, comme on dit, à l’impossible nul n’est tenu…

2- L’état de déliquescence de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)3 et ses SR syriens aux tous débuts du conflit. La renaissance des menaces sectaires a coïncidé avec la mise en place d’une nouvelle administration, celle de Bachar el-Assad.

3- Les concessions qu’un Occident aveugle – voire pire : complaisant – imposera à la nouvelle administration syrienne avec, notamment, la libération d’opposants (sic) et de Contras nazislamistes. Élargissements aujourd’hui présentés comme des concessions du président syrien au terrorisme alors qu’ils sont la conséquence directe du chantage d’administrations occidentales.

4- L’étonnant double jeu de puissances occidentales qui, combattent toujours à fleurets mouchetés contre le golem nazislamiste. Sans parler de ceux qui ne font rien contre Daech, Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām4, ou Boko Haram. Soit la majorité des pays du monde dit libre, arrêtons de nous voiler la face.

5- Les complicités et l’or golfique qui, bénéficiant de frontières communes avec Daech, n’ont guère de mal à perfuser son appareil militaire et lui servir de base arrière.

| Q. Au plan militaire qui paye le plus lourd tribut face à l’État islamique ?

Jacques Borde. En toute logique, ceux qui se battent au sol contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām et les autres groupes terroristes Donc, dans cet ordre :

1- Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS), les forces régulières syriennes.

2- La Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ5.

3- Le Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi6, et les militaires et paramilitaires envoyés par Téhéran.

4- Le Hezbollah.

À ce sujet, Téhéran a reconnu la perte de treize « conseillers militaires » (plus 21 blessés) dans des combats ayant eu lieu dans la région d’Alep. À noter que ces Pâsdâran étaient tous originaires de la province de Mazandaran (nord).

| Q. Et, diriez-vous que les Russes marquent le pas vis-à-vis de Daech ?

Jacques Borde. Oui. Mais, là, je dirai que c’est la lutte contre le terrorisme nazislamiste en général qui marque le pas ! Quelque part, les Russes, comme les autres pays en lice contre ce cancer, sont un peu au creux de la vague. Mais, rien de très surprenant à cela, ces hauts et ces bas sont le propre de toutes les guerres.

| Q. Qui donc est affecté par ce creux ?

Jacques Borde. Oh, tout le monde, dirai-je : Russes, Syriens, Iraniens. Mais également quelques-uns auxquels nous pensons moins : l’Égypte notamment.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. À l’évidence, la guerre contre le terrorisme dans le Sinaï se poursuit et n’est pas prête de s’arrêter, même si « …les forces de sécurité ont par ailleurs réussi à faire avorter 7 attentats »7. D’après ce dernier rapport du Centre régional des études stratégiques, cité par notre confrère Ahmad Eleiba, « le premier trimestre de 2016 a témoigné de 13 attentats terroristes dans les zones où l’état d’urgence a été instauré. Les terroristes ont utilisé des grenades, des engins explosifs et des mitraillettes. Les voitures piégées et les roquettes ont été utilisées une seule fois, lors de l’attentat contre le poste de contrôle d’Al-Safa qui a fait 18 morts parmi les policiers »8.

Évidemment, globalement, les progrès sont certains, surtout si on les compare au 1er premier trimestre 2015 qui s’était soldé par 90 attentats. Il n’en reste pas moins que, là aussi, la résilience d’Ansar Bayt al-Maqdis9 au Sinaï est indéniable.

| Q. Qu’a fait le gouvernement ?

Jacques Borde. Par décret présidentiel, en date du 29 avril 2016, le chef de l’État, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, a prolongaé de trois mois de l’état d’urgence10, mais dans quelques villes du Sinaï seulement.

À noter, ce qui prouve que les critiques acerbes des pousses-au crime germanopratins contre l’actuelle administration égyptienne sont dénuées de fondements sérieux, que ce prolongement a soulevé un débat au sein de la Chambre. « Les délais de son prolongement sont expirés » a ainsi estimé le député du Sinaï-Nord, Rahmi Abd-Rabbo. « En vertu de la loi, le président de la République ne peut plus prolonger l’état d’urgence. Pour entrer en vigueur, celui-ci doit être soumis à un vote parlementaire », a-t-il considéré.

Le ministre des Affaires juridiques, Magdi Al-Agati, qui a expliqué aux journalistes qu’il ne s’agissait pas d’un renouvellement, mais d’un « nouveau décret », a ajouté que le chef du gouvernement, Chérif Ismaïl, se rendrait au Conseil des députés au cours de la semaine pour exposer les raisons du nouveau décret11.

Quelque part, pour une situation relevant de la guerres contre le terrorisme, donc quelque chose de grave, nous somme loin de la pantomime du 49-3 que nous à joué l’administration Valls.

| Q. Mais beaucoup de plaignent d’un durcissement des libertés publiques ?

Jacques Borde. Oui, mais comme d’autres dans d’autres pays finalement. En France, il ne se passe pas un jour sans manif de rue, ou presque, pour protester contre les passages en force de l’administration Hollande au parlement. Que des Égyptiens contestent, eux aussi, ce qui ne leur convient pas dans la lutte contre le terrorisme : quoi de plus normal ?

Plus inquiétant : côté terroriste, c’est Le Caire qui vient d’être touché. Des hommes armés ont abattu 8 policiers en civil dans le quartier de Hélouan, au sud du Caire. Comme l’a souligné May Al-Maghrabi, « Il s’agit de l’une des attaques les plus meurtrières et des plus ciblées menées par les terroristes hors du Sinaï »12.

| Q. Qui est derrière cette tuerie ?

Jacques Borde. En clair, la terreur nazislamiste. Plusieurs points sont à noter :

1- Le quartier visé, celui d’Hélouan est connu pour être l’un des fiefs historiques du Jamiat al-Ikhwan al-Muslimin13, et d’autres factions nazislamistes. En juin 2015, déjà, un attentat y avait visé un policier. Et si l’on remonte à août 2014, c’est aussi à partir de ce quartier populaire que les dites Katā’ib Helwan14 avaient lancé leur lutte armée contre les forces de l’ordre. À noter que Helwan est aussi le nom du pistolet d’ordonnance égyptien des guerres israélo-arabes.

2- La première revendication est celle de la Résistance populaire, un mouvement clandestin formé de jeunes Frères musulmans qui a affirmé dans un communiqué que l’attentat visait à « commémorer les 1.000 jours de l’évacuation du sit-in de Rabea qui avait officiellement fait plus de 600 morts ».

3- La seconde nous arrive d’Ansar Bayt al-Maqdis, qui se présente lui-même comme « branche égyptienne de Daech au Nord-Sinaï ». A cela s’ajoute la revendication de Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām sur l’un de ses comptes Twitter, stipulant que « Les soldats du califat ont attaqué un minibus transportant 8 apostats de la police criminelle à Hélouan et les a tous tués. Nous vengeons les femmes pures détenues dans les prisons des apostats »15.

| Q. Diriez-vous qu’il existe un lien avec les Frères musulmans ?

Jacques Borde. Oh, que oui ! C’est d’ailleurs que pense le spécialiste des mouvements radicaux, Ahmad Ban, pour qui cet attentat est le fruit d’une « coopération directe » entre les Frères et Ansar Bayt al-Maqdis.

« Cette opération meurtrière porte l’empreinte de Daech en ce qui a trait à la planification et à l’exécution, car ce genre d’opération nécessite des éléments expérimentés et entraînés. Les terroristes avaient des informations sur le trajet des policiers et leur déplacement. Ces informations ont très probablement été fournies par certains groupuscules affiliés aux Frères musulmans qui ont bénéficié d’une complicité au sein même de la police », estime Ban. Une coopération qui nécessite une grande vigilance de la part des services concernée. « Une multitude de groupuscules clandestins opèrent au Caire et dans les gouvernorats. Ils travaillent souvent avec des moyens rudimentaires, mais une éventuelle coopération avec Ansar Bayt al-Maqdis, leur permettra d’acquérir plus d’expérience »16, craint-il.

Le côté positif de la période actuelle est que, de plus en plus, des pays de la région se tournent aussi vers Moscou comme partenaire dans leur guerre contre la terreur nazislamiste. Sur ce terrain, et en dépit des difficultés, l’isolement de la Russie relève du dogme et, de moins en moins de la réalité. À moins de considérer l’Eurovision comme un acteur géopolitique de premier plan.

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

2 Qui depuis des années n’était plus la priorité du gouvernement libyen.

3 Armée arabe syrienne.

4 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

5 Ou Brigade des Faucons du désert en français, forme de réserve territoriale en quelque sorte ou pour faire simple, une sorte de Bassidj syrien, mais relevant de l’AAS, l’armée régulière syrienne.

6 Corps des Gardiens de la révolution islamique.

9 Leur nom vient du Majlis al-Shura al-Mujahideen fi Aknaf Bayt al-Maqdis ou en français Conseil des Combattants des environs de Jérusalem.

10 Instauré le 25 avril 2015 par le président As-Sissi.

11 Qui se limite à quelques villes du nord de la péninsule, notamment el-Arich, Rafah et Cheikh Zoweid.

13 ou Association de la Confrérie des musulmans, autrement dit les Frères musulmans (FM).

14 Brigades armées de Hélouan, en français.