Moscou (de retour) sur le sentier de la guerre ? [1]

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Visiblement lasse du grand jeu occidental au Levant, la Russie va-t-elle privilégier la via factis aux négociations ? Ou mener les deux de front ?

Le grand jeu au Levant est à la fois simple & compliqué. Simple lorsque Poutine décide de taper du poing sur la table & sur les Contras nazislamistes mettant la Syrie à feu & à sang. Compliqué lorsque Moscou se laisse attirer à une table de négociations – non pas fausses mais ardues & biaisées comme tout ce qui touche à cet Orient compliqué. Apparemment, la Russie aurait décidé de revenir à la première mouture de son engagement en Syrie : la via factis & la reprise de son soutien proactif à son (presque) allié syrien, suivant ici ses autres (presque) alliés que sont Téhéran & le Hezb1

| Q. Avant d’entrer dans le vif du sujet : Oui ou non, les Russes ont-ils renforcé leur présence à Palmyre ?

Jacques Borde. Oui. Cela a été notamment confirmé par le très officiel porte-parole de la coalition anti-ISIS dirigée par les États-Unis, le colonel Steve Warren2, qui a souligné que les Russes avaient bien construit une « base avancée » à Palmyre.

« Il est trop tôt pour savoir s’il s’agit d’une installation pour le long terme ou le court terme », a précisé Warren. Mais cela leur donne « une tête de pont pour une présence plus stable dans la région ».

Quant à la nature de cette « tête de pont », dès que j’aurais quelque-chose sous la main… Mais il y a de très très fortes probabilités que cela soit lié à la décision de Moscou de reprendre son engagement aérien aux côtés de Damas. Ce ne que feraient que confirmer les propos du ministre russe de la Défense, Sergueï K. Choïgou3, qui a affirmé que « l’heure zéro » d’une nouvelle étape de la présence russe allait commencer dans quelques jours.

| Q. Les Américains ne risquent-ils pas de prendre mal la chose ?

Jacques Borde. Si. Mais comme leurs coups bas n’ont jamais cessé vis-à-vis de Moscou, cela ne change pas grand-chose.

De plus, les Russes ne se font pas d’illusions : la résilience d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)4 prouve bien que :

1- La partie ne va pas s’arrêter de si tôt.

2- Quelque part, l’administration Obama est sur le départ. Bientôt, ce sera un nouvelle équipe qui conduira le grand jeu US.

3- Une partie de l’establishment militaire étasunien freine des quatre fers les ultimes ardeurs d’Obama sur le front du Levant. Wait & see.

Donc la période est plus favorable que défavorable.

| Q. Quels buts visent les Russe ?

Jacques Borde. Plusieurs, apparemment. Plus ou moins dans cet ordre :

1- Reprendre leurs opérations aéroterrestres là où elles ont été arrêtées. C’est du court terme.

2- Permettre à l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)5 et à ses alliés iraniens et pro-iraniens de poursuivre ou reprendre leur progression.

3- Faire comprendre aux Américains qu’ils n’ont pas apprécié leur (double ?) jeu au Levant : je négocie d’une main et, de l’autre, je réarme (ou laisse réarmer, ce qui revient au même) la Contra takfirie en Syrie.

4- Ne pas laisser aux États-Unis l’initiative des opérations sur le terrain. Or, depuis le 25 mai 2016, les Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD)6, dominées par les Kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)7 et appuyées par la coalition US, ont entamé une vaste offensive au nord de Raqqa, l’une des capitales d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām.

5- Sur le long terme – et pour cela, il importe de garder la main sur le terrain – voir ce que donneront les présidentielles US.

| Q. Et vous pensez que la donne peut changer ?

Jacques Borde. Oui, c’est tout à fait possible.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Les lignes bougent. Et l’environnement géopolitique s’assombrit quelque peu pour Hillary R. Clinton.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. L’enquête conduite par le US State Department’s Inspector general8 a confirmé plusieurs violations des règles de sécurité gouvernementales par Hillary Clinton pendant qu’elle était US Secretary of State (2009-2013). Notamment l’utilisation de téléphones mobiles non sécurisés9. Au point que les Démocrates attendent la décision du FBI quant à la possibilité de porter des accusations contre elle et l’un de ses conseillers. Bon, il y a assez peu de chances que l’affaire aboutisse judiciairement. Mais, à l’évidence, le camp républicain tient là un bel argument de campagne.

Du coup, le très Républicain Speaker of the US House of Representatives, Paul D. Ryan10, a rappelé qu’« aucun fonctionnaire public n’[était] au-dessus de la loi ». Et qu’à son humble avis, « Les actions de l’ex-secrétaire d’État Hillary Clinton étaient plus qu’une simple négligence, elles nuisent gravement à notre sécurité nationale. Le Département d’État doit veiller à ce que tous les employés se conforment strictement à la loi ».

De son côté, Hillary Clinton, a affirmé que « Ce n’est pas une question qui va affecter ma campagne ou ma présidence »11. À voir…

Et, comme les mauvaises nouvelles arrivent généralement groupées, une des personnalités les plus emblématiques du camp républicain Newton L. Newt Gingrich12 vient de tenir des propos très intéressants et de faire son choix pour les présidentielles.

| Q. Lesquels ?

Jacques Borde. Sur Fox News, revenant sur une intervention de l’ancien patron de la CIA et 22ème secrétaire à la Défense13, Robert M. Gates, conseillant à Trump de « vérifier les faits avant de conclure », Gingrich a sévèrement taclé Gates :

« Je respecte Gates, et il a raison de nous ramener aux faits… Les faits, Obama les a ignorés pendant sept ans et demi ; les faits, Clinton les a ignorés pendant sept ans et demi. Il n’a pas fait son travail de président, elle n’a pas fait son travail de secrétaire d’État. La réalité est que cela fait des décennies que le monde est confronté au suprémacisme islamiste. Ni l’un ni l’autre ne veulent nous dire la vérité sur [ce] suprémacisme islamique… ».

À l’évidence, Trump n’est pas le seul à avoir le sens de la formule dès qu’il s’agit de nommer l’hostis nazislamiste.

| Q. Et pourquoi Gingrich soutient-il donc Trump ? Est-ce si sûr d’abord ?

Jacques Borde. Clairement, oui. Pour Gingrich, « Trump combat l’ancien ordre, celui qui a perdu cette guerre. Imaginez-vous, entre le 11 septembre et maintenant, c’est autant d’années qu’entre Pearl Harbour et 1955. Nous n’avons pas eu besoin de tout ce temps pour battre le Japon impérial… ».

Et puisque nous parlons de l’élection US, notez que deux sondage coup sur coup viennent de donner Donald J. Trump gagnant face à Hillary R. Clinton.

| Q. Lesquels ?

Jacques Borde. À en croire l’enquête d’opinion réalisée pour le compte du Washington Post et ABC, publiée le 22 mai 2016,Trump passe à 46% contre 44% pour la candidate à l’investiture démocrate. Quelques jours plus tôt, un autre sondage pour Fox News donnait Trump vainqueur, avec 45% des voix, contre 42% pour sa rivale.

| Q. Revenons à la Syrie : peut-on parler d’un double jeu américain ?

Jacques Borde. Oui et non, vous le savez bien. La géopolitique, surtout au Levant, a toujours était un grand jeu où, en fait, tous les coups sont permis. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, lorsqu’il a accepté de se laisser entraîner à la table des négociations par son homologue, le US Secretary of State John F. Kerry, a oublié que celui-ci allait lui mentir comme une convention d’arracheurs de dents. Et, qu’in fine, les Américains reprendraient d’une main ce qu’ils auraient lâché, de l’autre !

Mais parler de double jeu, c’est comme si vous me disiez qu’au poker on joue sans bluffer !

Non simplement, la diplomatie étasunienne a fait ce qu’elle fait toujours en pareil cas. D’un côté : on négocie. De l’autre : on déplace ses pions sur l’échiquier. Du coup, c’est ce que les Russes vont également faire. Ou refaire, si vous préférez.

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Ils vont remettre des appareils sur zone et reprendre leurs frappes aériennes à outrance.

| Q. Mais qu’est-ce qui pousse les Russes à revenir à leur plan initial ?

Jacques Borde. Je pense que les Américains sont allés trop loin dans leur grand jeu Levant.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. En manquant incroyablement de subtilité, pardi.

Un seul exemple : selon plusieurs sources indépendantes14, un responsable du groupe contra supposément syrien Ahrar el-Chām –  officiellement lié à Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām15, autrement dit la branche d’Al-Qaïda en Syrie – se serait rendu aux États-Unis. L’affaire remonterait à décembre 2015.

| Q. Et les Russes n’ont pas apprécié ?

Jacques Borde. Pas vraiment ! Mettez-vous à leur place : Ahrar el-Chām est l’un des deux groupes dont ils ont demandé le classement par le Conseil de sécurité des Nations-unies, sur sa liste des organisations terroristes.

Non seulement Washington – aidé par Paris et Kiev, rappelons-le – a bloqué la proposition russe, mais, en plus, les Russes viennent d’apprendre que le responsable des relations internationales d’Ahrar el-Chām se serait fait dérouler le tapis rouge par le US Department of State lors de sa venue à Washington.

| Q. De qui s’agit-il ?

Jacques Borde. Le sieur Labib al-Nahhas en charge des Affaires étrangères de la milice Ahrar el-Chām. Dixit McClatchy, le 21 mai 2016 : « Un haut responsable d’un groupe rebelle syrien lié à Al-Qaïda a été autorisé à entrer aux États-Unis pour une brève visite, soulevant des questions sur le niveau de compromission de l’administration Obama dans sa recherche de partenaires dans le conflit ».

Et bien que le but de sa visite n’ait pas été révélé, tout laisse entendre qu’il était à Washington pour des entretiens avec des représentants de l’administration Obama.

| Q. Mais la visite n’a pas été divulguée ?

Jacques Borde. Bien sûr que non ! Comme l’a écrit McClatchy, la visite « gardée secrète » était « une question délicate pour les deux parties – les insurgés salafistes conservateurs risquent leur crédibilité au sujet d’éventuels liens avec les États-Unis, et le gouvernement américain risque d’apparaître coulant en permettant l’entrée d’un membre d’une force paramilitaire islamiste ».

Comme cela ne suffisait pas, on a également appris que, peu de temps avant sa visite à Washington, Nahhas, ainsi que « d’autres chefs rebelles » (sic), auraient rencontré, le 5 décembre 2015 à Istanbul, Michael Ratney, rien de moins que le US Special Envoy for Syria16.

Tant va la cruche diplomatique au Potomac, qu’elle se craque…

Notes

1 Hezbollah.

2 Plus précisément : Spokesman for Operation Inherent Resolve (OIR).

3 Depuis le 6 novembre 2012.

4 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

5 Armée arabe syrienne.

6 Ou Forces démocratiques syriennes (FDS) en français.

7 Unités de protection du peuple.

8 Inspecteur général du Département d’État.

9 Le rapport de noter qu’« Au minimum, la Secrétaire d’État Hillary Clinton aurait dû remettre au service l’ensemble de ses courriels professionnels avant de quitter son poste au gouvernement. Et parce qu’elle a manqué à cette obligation, elle a violé la réglementation du Département d’État en vigueur, qui a été établie selon la  »Loi fédérale sur les données » » (Federal Records Act).

10 En français président de la Chambre des Représentants.

11 CNN (26 mai 2016).

12 Présenté par Fox News comme un des potentiels vice-présidents de Trump.

13 Dans les administrations Bush et Obama.

14 Notamment les sites McClatchy DC (USA) et Global Research (Canada).

15 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

16 Poste où il a remplacé l’ambassadeur Daniel Rubinstein, le 27 juillet 2015.

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