Collusions Vs Collision ! [14]

Ou pourquoi le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort mieux que la pétaudière coalisée occidentalocentrée – 14ème Partie – .

La logorrhée occidentale prétendant que c’est l’énergie déployée par l’acoalition menée par Washington qui est en train de s’offrir le scalp de Daech, commence à faire sourire dans les chancelleries ! Certes, mais alors, pourquoi donc le trio Damas-Moscou-Téhéran s’en sort-il mieux qu’une acoalition de plus de 80 membres ?

| Q. Vous persistez à dire que c’est bien le trio Damas-Moscou-Téhéran qui cause le plus de dégâts à ISIS1 ?

Jacques Borde. Oui, bien sûr ! Et aucun doute n’est permis à ce sujet. Ce sont les chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Depuis le lancement de l’acoalition occidentalocentrée sous égide étasunienne, il y a dix-huit mois de cela, celle-ci n’a réussi à éliminer que 5.000 Kamiz brunes nazislamistes. Qui plus est, nous parlons là de frappes réalisées à la fois en Irak et en Syrie.

Prenons les scores (sic) des forces engagées par le trio Damas-Moscou-Téhéran – je parle, là, bien sûr des efforts engagés depuis le début du soutien russe, il y a neuf mois – nous arrivons à 28.000 nazislamistes liquidés exclusivement sur le territoire syrien. Soit, six fois plus de pertes pour Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)2, en deux fois moins de temps.

| Q. Pourquoi de telles différences ?

Jacques Borde. Oh, pour des tas de raisons, évidemment. La première est l’évidente mauvaise volonté de certains acoalisés à causer de pertes à l’ennemi. Alors, on bombarde des sites vides ou sans grand intérêt. Voire rien du tout !

| Q. Des cibles, il faut en trouver ?

Jacques Borde. Encore faut-il les chercher et, ensuite, les traiter. Là encore, en quelques points, parlons chiffres !

1- Quelle est, en termes de puissance de frappe, la première force aérienne des pays en première ligne ? La Türk Hava Kuvvetleri (THK)3 de ce bon vieux Reccep Tayyip Erdoğan ! THK qui aligne, ce n’est pas rien, 242 F-16C/D Fighting Falcon et une cinquantaine de F-4E 2020 Terminator. Soit plus de trois-cent appareils.

2- Vise-t-elle de ses frappes Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām ? Que nenni ! Ses F-16 matraquent les Kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)4 qui, eux,sont bien en guerre avec… Daech !

3- L’acoalition occidentalocentrée, quant à elle, a décidé, motu proprio, de ne frapper qu’une partie et non l’ensemble des groupes armés terroristes se trouvant dans leur enveloppe de tir au prétexte que certains de ces terroristes seraient des modérés. Une forgerie absolue selon moi.

4- Autre rappel d’importance, l’acoalition occidentalocentrée a également décidé de ne pas mener ses frappes en coordination avec les principales forces au sol en Syrie : l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)5, la Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ6, et leurs alliés iraniens et pro-iraniens. Quant on veut : on peut ! Encore faut-il vouloir.

| Q. Et la coalition conduite par Washington ne veut pas ?

Jacques Borde. Cela dépend. Mais là où elle veut, elle peut ! En Irak où elle s’appuie sur l’ensemble des forces ou sol irakiennes et pro-irakiennes, les choses avancent.

À savoir qu’en Irak, parmi les acteurs au sol, on compte la Nirouy-é Ghods7, placée sous les ordres du major-général Qassem Soleimani, qu’il est difficile d’ignorer tant il est présent sur le terrain et dans les media. Plus plusieurs milices inféodées à Téhéran. Alors, vérité en-deçà de l’Euphrate, erreur au-delà ?

En Syrie, lorsque son soutien aérien se fait en appui de troupes au sol – en l’espèce les Yekîneyên Parastina Gel (YPG– cela se passe plutôt bien.

Mais en Syrie, tout cela restera forcément limité dans la mesure où Washington refuse de se coordonner avec Damas. Qui, rappelons-le, reste le gouvernement reconnu par les Nations-unies

Techniquement parlant, j’ajouterai que les pilotes coalisés sont bridés par des procédures d’engagement inadaptées, pour ne pas dire dépassées….

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Tout est extrêmement encadré. Beaucoup d’appareils expédiés sur zone reviennent sans avoir tiré ou largué quoi que ce soit. Or, rappelons-nous que, lors de la 2ème Guerre mondiale – relisez-donc à ce sujet le Grand Cirque de Pierre Clostermann – des pertes sévères causées aux colonnes de blindés allemands le furent lors de missions Rhubard, des missions de frappe libres où les pilotes de Tempest8 tiraient sur tout ce qu’ils considéraient comme des cibles licites.

Or, désolé, à propos de cette guerre, sur un terrain désertiques et/ou semi désertique, caillouteux, où le moindre camion est visible à l’œil nu à des kilomètres à la ronde, comment nos sémillants stratèges occidentaux peuvent-ils prétendre ne pas voir passer sous leurs radars de tir, ou dans leurs collimateurs tête haute les sempiternelles colonnes de 4×4 nazislamistes qui, d’Alep à Palmyre, ne cessent de mettre à feu et à sang la Syrie ?

| Q. Mais Damas et ses alliés connaissent des difficultés sur le terrain ?

Jacques Borde. Oui, mais deux choses principales sont à noter :

1- Malgré sa forte résilience, Daech ne réalise que des percées sans lendemain. Des coups de boutoir, mais sans se stabiliser durablement là où ils sont assénés.

2- L’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS), progresse de manière continue, pas à pas, rue par rue, barricade par barricade, et, désormais, contrôle environ 60% de la ville d’Alep. Ça n’est pas moi qui le dit, mais Sameh Rached, expert à Al-Ahram, pour qui « La bataille actuelle d’Alep a marqué un tournant décisif dans le conflit syrien, en renversant progressivement, même si lentement, l’équilibre des forces militaires dans cette grande ville en faveur du régime syrien »9.

Ce que confirme Aliaa Al-Korachi qui note que « Parmi les importantes percées de l’armée du régime à Alep : parvenir à couper la route Alep-Bab Al-Salam qui mène à la frontière turque, la principale voie de ravitaillement des djihâdistes, notamment du Front Al-Nosra10 et d’Ahrar el-Chām, et briser le siège de Nubul et Zahraa, deux villes sous contrôle des forces rebelles depuis trois ans »11.

Désormais, « Les combats du régime se concentrent aujourd’hui dans le quartier de Cheikh Maqsoud, au nord de la ville d’Alep, qui est d’une importance stratégique, car c’est par là que passe l’autoroute Castello considérée comme le dernier axe de ravitaillement permettant de rejoindre la Turquie et la région d’Edlib depuis Alep. Selon Rached, le régime syrien pourrait conserver, à moyen terme, son avancée militaire dans la ville et sa portion la plus large »12.

| Q. Donc, pour vous, Damas reprend la main ?

Jacques Borde. Progressivement, oui. En fait pour deux causes principales, que rappelle fort justement Sameh Rached : « D’un côté, les forces gouvernementales syriennes sont une seule entité cohérente face à une mosaïque de guerriers, laïques, islamistes modérés, islamistes radicaux ou djihâdistes. Ces derniers sont de plus en plus divisés entre eux et entrent souvent en conflit. De l’autre côté, les lignes d’approvisionnement pour ces groupes que ce soit en provenance d’Irak ou de la frontière turque sont de plus en plus contrôlées par le régime »13.

Comme l’avait constaté Foch, qui du coup en admirait moins Napoléon, conduire une coalition au combat n’est pas chose aisée…

| Q. Mais les Russes, aussi, conduisent une coalition ?

Jacques Borde. Oui et non. Drapeaux différents, si vous voulez, pas une auberge espagnole pour autant et des matériels pour ainsi dire identiques à la cartouche près. Pourquoi ?

Primo, les partenaires, là, ne sont que deux à épauler Damas :Moscou et Téhéran. Cela simplifie la chaîne de commandement.

Secundo, la répartition des tâches est, globalement, assez commode : les Russes tapent du ciel et les Iraniens (et leurs alliés) combattent au sol.

Tertio, la logistique de cet engagement reste simple : massivement des matériels russes et des procédures similaires et maîtrisées de longtemps. Rappelez-vous, en effet, que les Iraniens savent parfaitement travailler avec les Su-24M2 Fencer, les Su-25SM Frogfoot, voire les Su-22M Fitter14 et MiG-23BN/MLD15 syriens, ils ont (ou ont eu) les mêmes à la maison, si vous me passez l’expression !

Et, à ce grignotage des acteurs locaux, va s’ajouter le retour en force des Forces aérospatiales russes, dont Moscou a décidé le retour sur zone. Probablement des Su-24M2 Fencer.

| Q. Ces matériels ne sont pas un peu anciens pour certains ?

Jacques Borde. Oui, mais cela n’a aucune influence sur les combats…

| Q. Vous en êtes sûr ?

Jacques Borde. Tout à fait. Les frappes aériennes ne représentent que des risques somme toute limités. Ni Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech), ni Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām16, même s’ils disposent d’engins sol/air à courte portée, n’ont été à même de renverser la donne face au Rolling Thunder17 russe.

Quant aux matériels terrestres, là où l’exposition au feu ennemi était la plus dramatique pour l’armée syrienne, Moscou, au début de 2016, a commencé à livrer à l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS) des chars T-72B3 et T-90 MS qui disposent d’une protection réactive efficace contre les missiles antichars de type BGM-71 Tow.

Comme l’a écrit Valentin Vasilescu « …le char T-90 MS a été utilisé dans la composition des détachements avancés pour percer les défenses des dispositifs des djihâdistes, selon ce que l’on a noté en février 2016, lors de l’offensive sur le village de Kuweira près d’Alep »18.

À noter, que, affirme Valentin Vasilescu, « si les chars T-90 MS ont été intégrés à l’Armée arabe syrienne, ils ont été payés par l’Iran et sont pilotés par des équipages iraniens »19. Est également à noter l’extrême degré d’engagement des troupes au sol syriennes. Y compris les paramilitaires de la Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ, qui, c’est à noter, compte de nombreuses femmes particulièrement décidées dans leur rang.

| Q. Des Su-22M Fitter et 64 MiG-23BN/MLD, c’est vraiment du vieux matériel tout de même ?

Jacques Borde. Cela ne veut pas dire grand-chose. Tout dépend beaucoup de ce qu’aligne votre adversaire. Et, souvent, c’est dans les vieux pots…

Tenez, je vais vous donner un exemple assez éclairant :

Un rapport du Government Accountability Office (GAO), l’équivalent US de notre Cour des comptes mais en plus efficace, a révélé que le système de commandement et de contrôle, qui gère les missiles balistiques ainsi que les opérations des bombardiers stratégiques B-52H Stratofortress et B-1B Lancer (ainsi que leurs avions ravitailleurs) repose encore sur des ordinateurs IBM series/120, bécane sortie en 1976 du temps de la présidence de Gerald R. Ford Jr., mort le 26 décembre 2006, utilisant des disquettes souples de 8 pouces (d’une capacité de 80 kilo-octets).

Interrogée à ce sujet l’un des porte-paroles du Pentagone, le lieutenant-colonel Valerie Henderson, a expliqué à l’AFP que si ce système restait en service c’était parce que « pour faire court, il continue de fonctionner ». Et, est, probablement, plus étanche a des tentatives d’intrusion et de piratage que d’autres plus récents, n’étant pas pourvus d’accès à Internet

1 Daech en anglais.

2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

3 Armée de l’air turque.

4 Unités de protection du peuple.

5 Armée arabe syrienne.

6 Ou Brigade des Faucons du désert en français, forme de réserve territoriale en quelque sorte ou pour faire simple, une sorte de Bassidj syrien, mais relevant de l’AAS, l’armée régulière syrienne.

7 Force de Jérusalem, branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là)

8 Chasseur-bombardier britannique.

10 Plus précisément Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām, la filiale locale d’Al-Qaïda.

14 De mémoire la version d’exportation issue du Su-17UM.

15 Tous portés au standard des MiG-23-98 russes.

16 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.

17 Référence à le campagne de bombardements aériens intensifs de la Guerre du Viêt-Nam effectués par, à la fois, l’USAF, l’US Navy, les Marines et la Force aérienne du Sud-Viêt-Nam contre le Nord, entre le 2 mars 1965 et le 1er novembre 1968. Considérée par les historiens militaires comme un échec stratégique. À savoir également que 506 avions de l’Air Force, 397 de l’US Navy et 19 du Corps des Marines ont été perdus au cours de ces opérations.

18 Ziarul de Garda.

19 Ziarul de Garda.

20 Un clavier divin, mais un brin bruyant…