Alep & Raqqa attendront : Deir Ez-Zor, d’abord ! [1]

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Retour sur le grand jeu opposant l’acoalition menée par Washington & le trio Damas-Moscou-Téhéran. Moscou, une fois encore piégé par l’habileté de Kerry, s’est fait imposer un trêve aussi inappropriée que la précédente à Alep. Sauf que, cette fois-ci, le camp iranien a tapé du poing sur la table : Deir Ez-Zor passera avant Alep. Stratégie que n’a pu refuser Moscou : les Iraniens & leurs alliés boudant une Bataille d’Alep menée de manière plutôt désordonnée. Avec, cerise sur le gâteau, de possibles pertes US sous des bombes russes.

| BforBORDE. Comment comprendre ce qui se passe sur le terrain ? Alep n’est plus la priorité ?

Jacques Borde. Ce qu’il faut comprendre c’est que des entités (armée, milices, États, peu importe) qui combattent un ennemi commun n’ont pas nécessairement les mêmes buts de guerre, les mêmes lignes rouges. Chacun, au bout du compte, a les siennes. Son propre hidden agenda. Les Russes comme les autres.

Or, Après le sommet tripartite de Téhéran entre les trois ministres de la Défense syrien, iranien et russe, la relation entre les alliés de Dama a été réévaluée. Et ce plutôt sèchement.

| BforBORDE. Quand ça ?

Jacques Borde. En fait, lorsque les Russes ont unilatéralement décidé de la trêve du 28 février 2016 – suite aux apartés entre le US Secretary of State, John F. Kerry, et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov – et ont de facto suspendu la majeure partie de leurs raids aériens. Ceci sans se soucier au préalable d’avoir l’aval de Damas et Téhéran, dans les troupes étaient en pleine progression. La relation entre les trois s’est plutôt crispée.

| BforBORDE. Vous parliez de lignes rouges, quelles sont-elles ?

Jacques Borde. Cela dépend de qui vous parlez. Concernant les Russes, à en croire, le journal Al-Akhbar, dès les premiers jours de l’entrée en lice de la Russie en Syrie, en septembre 2015, Moscou aurait veillé à faire comprendre à ses partenaires (puisqu’à entendre Lavrov, ce ne sont pas ses alliés) le cadre de l’intervention russe. Aurait été précisé, dixit Al-Akhbar, que la mission russe se cantonnerait aux frappes aériennes, et à fournir un soutien logistique, de la formation, des experts en Renseignements (bien moins bons que ceux du Hezb, soit dit en passant) et des officiers pour la cellule des opérations conjointes.

De surcroît, les Russes auraient insisté pour garder le commandement des batailles dans lesquelles ils participeraient. Cela même s’ils ne mettaient aucune troupe au sol !

Les Russes ont également fait savoir être venus en Syrie en vue de s’immiscer dans la dévolution du pouvoir à Damas. Et, ligne rouge des lignes rouges pour Moscou : pas question de basculer dans une confrontation avec les Américains, devant lesquels – je parle, là, de leur diplomatie, bien sur – ils tremblent encore comme de petits écoliers pris en faute. Quant à savoir si des bombes russes ont pu faire des victimes US cela n’a pu avoir lieu que sur des cibles assimilées, côté russe, à des groupes terroristes…

| BforBORDE. Pas vis-à-vis d’Ankara, en tout cas ?

Jacques Borde. Si, tout à fait. Même la tension avec la Turquie n’était pas à l’ordre du jour. Là encore, les Russes n’ont été que réactifs. Rappelez-vous : c’est l’administration Erdoğan qui a pris l’initiative d’abattre un appareil russe. Pas l’inverse. De plus, la réaction de l’administration Poutine lors de la destruction de son appareil par la THK[1] a été d’une incroyable modération.

| BforBORDE. Mais que veulent les Russes, à la fin ?

Jacques Borde. La même chose depuis le début. Rétablir l’équilibre de forces de sorte qu’il puisse permettre d’aller aux négociations – et probablement lâcher Damas, comme ils ont, par le passé lâché La Havane, Kaboul, Bagdad, etc. – en meilleure position. De leur point de vue et ce qu’ils croient être leurs intérêts, il s’entend.
C’est ainsi que Moscou en est arrivée à faire le pari de la trêve.

| BforBORDE. Mais pourquoi ?

Jacques Borde. Parce que bernée par le jeu du US Secretary of State, John F. Kerry, l’administration Poutine a cru qu’elle allait atteindre ses objectifs. Une illusion qui sera, il est vrai, de courte durée. Mais trop tard !

Les pourparlers ont donc repris, mais l’équipe d‘opposition syrienne (sic) soumise[2] aux tutelles concurrentes de l’Arabie Séoudite, de la Turquie et des États-Unis n’a jamais rien fait pour parvenir à une solution négociée. En fait, elle aussi, était là pour gagner du temps pour lui permettre d’absorber le choc, de se réorganiser et préparer sa riposte.

| BforBORDE. Et sur le terrain, ça a donné quoi ?

Jacques Borde. Suite à la libération de Tadmor-Palmyre, les Russes ont exigé de diriger la bataille vers Deir Ez-Zor et, surtout, Raqqa, les fiefs d‘Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)[3]. Et d’interrompre les opérations à Alep. Se targuant de l’accord conclu (en principe) avec les Américains pour épargner les groupuscules contras dans les deux provinces d’Alep et d’Idleb, au motif qu’ils constituaient les dernières poches des forces de l’opposition participant aux pourparlers de Genève.

| BforBORDE. Et, c’est là que ça a coincé ?

Jacques Borde. Tout à fait. La trêve ayant été exploitée par les différents groupes contras pour refaire du gras, là, le Hezbollah a refusé de faire faire mouvement vers Raqqa.

Cette crispation dans la relation entre Damas, Téhéran et le Hezbollah d’une part, et Moscou de l’autre s’est répercutée sur le terrain à travers un gel significatif des opérations. Le principal souci de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS), de la Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ[4] et consorts sera alors : sauvegarder les zones conquises et repousser les attaques des Contras takfirî, qui, entre temps, avaient reçu tout ce dont ils avaient besoin de l’extérieur : hommes, armes, munitions, etc.

| BforBORDE. Les Faucons du désert ont été entraînés pas les Russes, non ?

Jacques Borde. Oui. Mais pas seulement. On parle aussi d’instructeurs iraniens. Si le sens de votre question est celui de la fidélité de la Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ, celle-ci va entièrement à Damas. En l’espèce, les Russes n’ont été que des prestataires.

Pour le reste, le cours des événements a donné raison au Hezbollah. Qui, contrairement aux instructeurs russes combattent quotidiennement aux côtés des Suqūr.

| BforBORDE. Donné raison au Parti de Dieu[5] ? De quelle manière ?

Jacques Borde. Oh, c’est asse simple !

Au fur et à mesure que les négociations inter-syriennes (sic), ou plutôt prétendues telles[6], échouaient, et que les Américains manquaient à tous leurs engagements, les Russes prenaient conscience de l’arnaque géostratégique de la coalition occidentalo-centrée.

Sans compter de l’éternelle opposition que provoque dans la région la question kurde. Jetée assez stupidement dans la balance par les Occidentaux…

| BforBORDE. Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde. Qu’exceptés quelques pétromonarchies golfique, le dossier kurde a toujours fait, fait et fera l’unanimité contre lui au Levant. C’est comme ça ! Pour tout Proche-Oriental : les Kurdes ne sont pas une cause qui vaille qu’on se batte pour elle ou lui accorde droit de cité. Les Kurdes, sous l’Empire ottoman ont trop joué la carte de la Sublime porte. Leur rejet en tant qu’entité politique indépendante est un marqueur géostratégique majeur de la région[7]. Je ne vous dis pas que cela soit équitable pour le Kurde lambda, mais c’est comme ça !

| BforBORDE. C’est ce qui explique le peu d’entrain des Kurdes à trop s’étendre  ?

Jacques Borde. Oui, largement. Les Kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)[8], contrairement aux pressions de Washington et Paris en ce sens, ne souhaitent pas déborder avec leurs coups de boutoir contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech) trop au Sud dans des zones où il n’y a pas de peuplement kurde sur lequel s’appuyer.

| BforBORDE. Plutôt prudents les Kurdes ?

Jacques Borde. Ça dépend de qui vous parlez. Barzani[9], toujours aussi finaud, y est allé de son bon baquet d’huile sur le feu, affirmant que « La Fédération n’a pas fonctionné, on a donc besoin soit d’une confédération, soit d’une séparation complète. Si nous avons trois États confédérés, nous aurons trois capitales équilibrées, aucune ne sera plus importante que les autres »

Cette idée de partition de l’Irak n’a pas reçu un accueil très chaleureux. Le parlementaire sunnite, Hassan al-Shwerid al-Hamdani, a clairement averti que la division du pays n’amènera que « destructions, violences et guerres ». Propos à rapprocher de ceux du nouveau Premier ministre turc, Binali Yildirim, qui a rappelé qu’Ankara n’accepterait pas le « fait accompli », car « l’intégrité territoriale de la Syrie est importante pour nous ».

À bon entendeur !

| BforBORDE. Et même en Syrie, cela serait aussi aléatoire  ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Pour deux raisons essentielles :

Primo, la guerre asymétrique de type contre-insurrectionnel ne se conçoit pas sans un fort soutien des populations. S’ils prennent Raqqa, grande ville sunnite, les Kurdes vont s’y heurter au rejet de la population, ce qui rendra très difficile le contrôle pérenne de la ville.

Secundo, en réaction, les Takfirî pourraient compter sur un soutien durable même d’éléments locaux après leur éviction de la ville elle-même.

Pour tenter de résoudre ce problème, les Américains poussent au développement du rôle des Arabes et des Syriaques au sein des Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD)[10], mais le rapport de force en faveur des Kurdes demeure largement inchangé. Qui, plus est, les Syriaques, minorité parmi les minorités, auront du mal à résister au tropisme qui les a toujours poussé, en Syrie, à s’entendre plutôt avec les Alaouites.

Or, Français et Américains, n’ont rien trouvé de mieux – lorsqu’ils n’ont pas carrément misé (voir les allégories de Fabius sur leur « bon travail ») sur des organisations terroristes comme Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām[11] – comme alliés sur le terrain que les Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD), dominées par les Kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG), et non plus sur les rebelles modérés (sic), « concept inventé de toutes pièces par l’Occident pour décrire le vaste camaïeu de vert foncé que forme le camp islamiste takfir en Syrie, appuyé par le Qatar, l’Arabie Séoudite et la Turquie »[12].

Cet entêtement des Français et des Américains à ne pas percevoir les limites étroites à donner à l’engagement kurdes sont d’autant plus surprenantes que :

1- Ce sont des militaires françaises qui ont le mieux théorisé les grandes lignes de la guerre anti-insurrectionnelle : Trinquier[13] et Galula[14] .
2- L’endroit au monde où les travaux des deux ont fortement influencé la communauté militaire est les États-Unis. Galula est considéré outre-Atlantique comme le principal stratège français du XXe siècle. « Le Clausewitz de la contre-insurrection », selon le général (CR) David King Petraeus. Galula est d’ailleurs l’une des trois références mentionnées dans le manuel de contre-insurrection de l’armée américaine[15].

[à suivre]

Notes

[1] Türk Hava Kuvvetleri (THK, armée de l’air turque).
[2] Dominée, qui plus est, par des terroristes takfirî.
[3] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[4] Ou Brigade des Faucons du désert en français, forme de réserve territoriale en quelque sorte ou pour faire simple, une sorte de Bassidj syrien, mais relevant de l’AAS, l’armée régulière syrienne et non des Iraniens, est-il important de préciser.
[5] Hezbollah en français.
[6] Difficile de considérer comme réellement syriens des représentants liés à Al-Qaïda, voire même pour certains à Daech.
[9] Au point que l’administration Erdoğan a dépêché des émissaires à Moscou et à Téhéran et exprimant leur disposition à conclure un compromis à condition d’avoir des garanties de ne pas accorder l’auto détermination aux Kurdes.
[8] Unités de protection du peuple.
[9] Massoud Barzani, chef du Partiya Demokrata Kurdistané (PDK)
[10] Ou Forces démocratiques syriennes (FDS) en français.
[11] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[12] Comme l’a justement rappelé Caroline Galactéros, in La course pour Raqqa & le grand échec des Sunnites en Syrie. http://galacteros.over-blog.com/2016/06/la-course-pour-raqqa-et-le-grand-echec-des-sunnites-en-syrie.html.
[13] Roger Trinquier (20 mars 1908-11 janvier 19861) officier supérieur parachutiste, ayant participé à la Guerre d’Indochine, à la crise de Suez et à la Guerre d’Algérie. En tant que membre de l’état-major de la 10ème Division parachutiste de Jacques Massu, il prend part, dans un rôle de premier plan, à la bataille d’Alger en 1957. Commandeur de la légion d’honneur, titulaire de 14 citations dont 10 à l’ordre de l’armée,Trinquier est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Guerre moderne (La Table Ronde, 1961), il est un des théoriciens de la guerre subversive et sera abondamment cité dans les écoles de guerre, en particulier la School of Americas (Panama) et Fort Benning (É-U). La Guerre moderne  est l’un des manuels de la guerre contre-insurrectionnelle, soulignant l’importance du Renseignement, de la guerre psychologique et du volet politique des opérations armées. Il a été abondamment cité par le général britannique Frank Kitson, qui a travaillé en Irlande du Nord et est l’auteur de Low Intensity Operations: Subversion, Insurgency & Peacekeeping (1971).
[14] David Galula (1919- 11 mai 1967), officier et penseur militaire français, théoricien de la contre-insurrection. De retour d’Algérie où il a participé aux opérations militaires françaises, Galula s’installe aux États-Unis où il théorise une approche renouvelée de la contre-insurrection.
[15] Headquarter Department of the Army, FM3-24 MCWP 3-33.5: Insurgencies & Countering Insurgencies (mai 2014).

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