Alep & Raqqa attendront : Deir Ez-Zor, d’abord ! [3]

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Retour sur le grand jeu opposant l’acoalition menée par Washington & le trio Damas-Moscou-Téhéran. Moscou, une fois encore piégé par l’habileté de Kerry, s’est fait imposer un trêve aussi inappropriée que la précédente à Alep. Sauf que, cette fois-ci, le camp iranien a tapé du poing sur la table : Deir Ez-Zor passera avant Alep. Stratégie que n’a pu refuser Moscou : les Iraniens & leurs alliés boudant une Bataille d’Alep menée de manière plutôt désordonnée. Avec, cerise sur le gâteau, des pertes US sous des bombes (certainement) russes & un coup d’arrêt du côté de Raqqa.

| BforBORDE. Sinon, que pensez-vous de l’intention réitérée par Trump d’inviter Poutine à Washington à peine élu ?

Jacques Borde. Le dialogue vaut toujours mieux que les horions et les coups ! Voire les guerres, surtout lorsqu’elles traînent en longueur comme celles d’Irak, de Syrie et du Yémen…

Ces deux-là (si Trump est élu) seront à la tête des deux superpuissances de la planète. Entendre ainsi Donald J. Trump renouveler  ses offres d’ouverture à l’endroit de la Russe et de son président, Vladimir V. Poutine, est donc une excellente chose.

À ce stade, je m’étonne que nos Je Suis Partout[1] germanopratins, prétendument pacifistes et humanistes, ne mangent pas leur chapeau et ne prennent pas le chemin de Washington, à défaut de celui de Damas, en battant amèrement leur coulpe.

| BforBORDE. Vous êtes plus poutinien, au fond ?

Jacques Borde. Même pas ! Je n’ai pas être pro-untel ou tel autre. Je critique l’administration Poutine lorsque j’estime que mes remarques sont justifiées. Et tout particulièrement lorsqu’elles visent son ministre des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, que je trouve fort peu à sa place à conduire aussi maladroitement qu’il le fait les relations internationales de son pays.

Ceci posé, quelques éléments indiscutables n’auront pas échappé à votre sagacité :

1- Vladimir V. Poutine est le président élu (et toujours populaire, lui) de la Fédération de Russie. À ce titre, il a droit à notre respect.
2- Moscou et Washington ont tout à gagner à s’entendre géopolitiquement. Du moment, bien sûr, qu’ils ne le font pas sur le dos des autres nations du monde.
3- Si Russes et Américains se donnaient – réellement, bien sûr – la main, les jours de Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech)[2], seraient vite comptés.
4- Quant à M. Lavrov, qui a certainement quelques qualités à exercer ailleurs qu’aux Affaires étrangères, le président russe, Vladimir V. Poutine, serait, selon moi, bien inspiré de le remplacer par quelqu’un de plus compétent, pour ne pas dire de plus teigneux.
5- À tout prendre, si vous prenez toutes les puissances se mêlant des affaires du Levant, la Russie, Poutine regnante, est l’une de celles qui agissent avec le plus d’intelligence stratégique. Ne serait-ce que parce que le président russe, Vladimir V. Poutine (a contrario de beaucoup d’autres) refuse de faire la différence entre les bons et les mauvais terroristes.
6- De manière plus générale, la Russie est une grande nation qui n’a pas à être traitée médiatiquement comme un pestiféré, au prétexte de consignes émanant de groupes de pression stipendiés. Ses positions doivent être prises en compte de manière objective, comme le recommandent, d’ailleurs de plus en plus de personnalités.

| BforBORDE. Quid de ces forces spéciales françaises en Syrie ?

Jacques Borde. Nous sommes successivement passés du déni, du secret de polichinelle puis à la reconnaissance du bout des lèvres. Logique, la com n’est pas vraiment ce qui caractérise ce type d’engagement quel que soit le pays concerné.

De guerre lasse – mais pouvait-il faire autrement ? – le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a reconnu la présence de nos forces spéciales auprès des Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD)[3] engagées à Manbij, près de la frontière turque.

« Nous appuyons nos partenaires qui sont au sol par des livraisons d’équipements, des actions de formation et des appuis aériens de la coalition », a expliqué, de son côté, la porte-parole du ministère de la Défense, Valérie Lecasble. « Sur le détail des forces spéciales, c’est évidemment que ce ne sont pas des sujets sur lesquelles nous avons l’habitude de communiquer ».

On l’avait compris…

| BforBORDE. Pourquoi cette différence de gestion de l’information ?

Jacques Borde. Parce que les situations ne sont pas les mêmes et méritaient un traitement différent.

Depuis quelque temps déjà, des images d’éléments armés occidentaux circulaient sur la Toile. Des Américains ont été repérés à 11 kilomètres de Raqqa et des commandos ont été vus en appui des opérations des miliciens du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)[4]. D’autres loustics en armes ont, eux,été filmés par l’envoyé spécial de France-24 dès la fin février 2016. Il pourrait s’agir d’Américains, de Britanniques ou de Français.

Par ailleurs, des Américains ont même fait le buzz sur la Toile arborant conjointement des insignes 100% US mais également des grigris du YPG. Images qui ont, aussitôt, provoqué l’ire d’Ankara et de son président, Reccep Tayyip Erdoğan.

Sinon, encore aujourd’hui, Paris refuse de préciser le nombre d’opérateurs de ses forces spéciales et des agents du Service d’action de la DGSE engagés en Syrie. Mais tout ceci pourrait devenir embarrassant. Voire pire…

| BforBORDE. Et pourquoi ?

Jacques Borde. Parce que nos hommes sont déployés en Syrie sans l’aval ou le moindre accord avec le pouvoir central ou même l‘Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)[5]

| BforBORDE. Et ça a une importance ?

Jacques Borde. Oh que oui ! Tant que ces déploiements se font suffisamment à distance des lignes syriennes, pas de souci. Mais qu’arrivera-t-il si des membres des forces spéciales françaises se retrouvaient au contact avec des éléments de l’AAS ou des paramilitaires de la Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ[6] ?

Cela devrait se passer, on peut l’espérer, sans trop de casse pour des membres des forces spéciales qui arborent des signes réglementaires et/ou de nationalité faisant d’eux des troupes régulières. Est-ce nécessairement le cas de membres de la DGSE ? Ceux-ci dans ces cas de figures échappant à tout contrôle pourraient être traités comme des irréguliers, voire des terroristes. Et, côté syrien, on n’est guère réputé pour des débordements de tendresse en pareil cas. Voire le Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)[7], de plus en plus présent sur le terrain. Pas vraiment des tendres ceux-là ? Idem pour les troupes de la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)[8] connues pour leurs incursions musclées en Syrie (et en Irak) et leurs frappes aériennes peu discriminées sur des positions kurdes..

C’est aussi à causes de risques ce ce type – voir aussi l‘Affaire d’Al-Tanaf – qu’on doit s’interroger sur le choix que feront les Américains aux prochaines présidentielles. Quelqu’un prêt à discuter urbi & orbi ou une probable semeuse de troubles et de guerre ?

| BforBORDE. l’Affaire d’Al-Tanaf, vous en pensez quoi ?

Jacques Borde. Pas grand-chose pour l’instant. À examiner ce que nous en disent les États-Unis, et selon des sources étasuniennes, et exclusivement étasuniennes, les Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[9] auraient bombardé, le 16 juin 2016, des « combattants anti-ISIS soutenus par le Pentagone dans la région d’Al-Tanaf », poste-frontière entre la Syrie et l’Irak.

| BforBORDE. Les Américains ont l’air atterrés ?

Jacques Borde. Oui, il y a de quoi. Mais, à qui la faute ? Cela fait des mois que, côté russe, on propose une collaboration plus directe et plus franche entre les deux coalitions. Et que l’administration, de son côté, Obama la refuse avec dédain.

| BforBORDE. Washington estime que les groupes visés étaient des adversaires de Daech ?

Jacques Borde. Peut-être. Et après ? Dans le chaudron brûlant du Levant, qui est clairement qui ? Là encore, souvenons nous que des groupes proches d’Al-Qaïda combattent les Kamiz brunes d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (Daech).

Par ailleurs, relisez donc tout ce qu’a écrit Jacques Baud (in Djihad : l’asymétrie entre fanatisme & incompréhension[10] si je ne me trompe pas) sur le sujet. Il revient fréquemment sur la difficulté des Américains à définir qui sont les bons et les méchants ! Il fut un temps où le FBI, le US Department of State et le Pentagone, n’avaient pas la même définition du… terrorisme.

Quant à l’argument avancé par un porte-parole du Pentagone, Peter Cook, que « des forces anti-État islamique soutenues par la coalition » aient été frappés par des appareils russes, cela ne signifie en rien que lesdites forces n’étaient pas elle-mêmes des terroristes ! Et si c’était le cas : bon débarras !

| BforBORDE. Quid des pertes US, alors ?

Jacques Borde. Il est toujours triste de voir des soldats mourir au combat. Mais, posons-nous la question et posons là à Peter Cook et ses patrons : que faisaient des soldats de leur pays aux côtés de terroristes ? Car ne n’oublions jamais : la plupart de ces autoproclamés modérés sont liés à Al-Qaïda ou au Jamiat al-Ikhwan al-Muslimin[11]. Demandez-donc au président égyptien, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, et aux tribunaux égyptiens ce qu’ils pensent de leur modération (sic) ?

Notes

[1] Titre phare de la collaboration hitlérienne en France.
[2] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[3] Ou Forces démocratiques syriennes (FDS) en français.
[4] Unités de protection du peuple.
[5] Armée arabe syrienne.
[6] Ou Brigade des Faucons du désert en français,  forme de réserve territoriale en quelque sorte ou pour faire simple, une sorte de Bassidj syrien, mais relevant de l’AAS, l’armée régulière syrienne.
[7] Parti social national syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien, PPS, ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste.
[8] Armée de terre turque.
[9] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale.
[10] Panazol, Lavauzelle, 2009, 185 p. ISBN 9782702514986.
[11] ou Association de la Confrérie des musulmans, autrement dit les Frères musulmans (FM).

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