Back to basics : Back to Alep, dixit (peu ou prou) Nasrallâh ! [1]

| Guerre Vs Daech | Questions à Jacques Borde |

Nouveau rebondissement dans le grand jeu opposant l’acoalition menée par Washington & le trio Damas-Moscou-Téhéran. Face aux coups de boutoirs takfirî autour d’Alep, le Hezbollah remet le paquet sur la ville (ou plutôt sa moitié) âprement défendue par deux brigades syriennes. Ce au moment où la terreur takfirî frappe les… catholiques au… Liban !

| BforBORDE. Excusez-moi, mais le Hezbollah, ne vient-il pas de faire repasser Alep en tête de ses priorités ?

Jacques Borde. Oui. Au plan du discours, c’est indéniable. S’exprimant au quarantième jour commémoratif[1] de la mort du chef militaire du Hezb, Hajj Mustafa Badreddine[2], le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallâh, a évoqué le sort d’Alep, affirmant que « L’objectif est de prendre le contrôle d’Alep, pour se diriger vers Homs arrivant à Damas (…) Défendre Alep signifie défendre Damas, le Liban et la Jordanie, qui vient de payer le prix des erreurs dans les calculs en faveur des terroristes. Les Américains, les Turcs et les Séoudiens veulent donner une nouvelle chance via la bataille d’Alep pour faire perdre tous les exploits des cinq dernières années ».

Le résumé, dépoussiéré de ses éléments irritatifs idéologiques, est assez clair : le secteur d’Alep où Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DAECH)[3], vient de marquer des points, repasserait en pole position des préoccupations géostratégiques du Parti de Dieu.
À cela près que Nasrallâh se garde bien de donner d’autres précisions quant au dispositif mis (ou à mettre) en place, se contentant de dire que « nous sommes présents en force à Alep. Nos combattants et nos cadres sont déployés sur le terrain. Nous avons perdu un certain nombre de combattants, immédiatement les médias libanais et arabes ont commencé à parler de l’effondrement du Hezbollah ».

| BforBORDE. In fine, Nasrallâh ne lâche pas beaucoup d’informations ?

Jacques Borde. Parce que ça n’est pas vraiment son rôle. À la limite, ça serait plus celui du secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem, l’auteur de Hezbollah : La voie, l’expérience, l’avenir[4] dans lequel il a théorisé le discours polémologique du parti. Nasrallâh, lui, nous indique simplement que « Nous allons augmenter nos effectifs à Alep et nous appelons tout le monde à dépêcher ses combattants parce que la véritable bataille stratégique se déroule à Alep ».

| BforBORDE. Donc Deir Ez-Zor passe au second plan ?

Jacques Borde. Rien n’est moins sûr, en fait. À Deir Ez-Zor, le gros du travail est fait, même si la ville n’est pas que partiellement aux mains des pro-Damas, Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām tenant (selon certaines sources) autour de 50% de l’agglomération.

Sur le reste du front syrien, le problème est double :

Primo, encore et toujours la résilience de DAECH et sa capacité à rebondir dans toutes les directions. On vient encore de la voir avec la série d’attentats terroristes qui a visé Qaa ar-Rim, ce village du Liban dont la population est majoritairement catholique.

Secundo, la persistance, côté occidental, à ne pas traiter des groupes comme Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām[5] ou Al-Jayš al-Fateh (la trouble Armée de la conquête)[6] comme entités terroristes à éradiquer. Cela a même provoqué un clash entre Russes et Américains…

| BforBORDE. Comment cela ?

Jacques Borde. Les Russes se sont plaints des deux choses auprès du primus inter pares de l’Ost occidental :

1- De n’avoir rien fait pour bloquer le déplacement de colonnes de 4×4 de Kamiz brunes, qui, comme ils l’ont toujours fait auparavant, ont pu faire mouvement de points à d’autres sans se prendre la plus petite bombinette coalisée.
2- De ne pas les avoir averti.

Quelque part, je dirai que ces deux points reflètent un certain flottement côté russe. Flottement auquel Moscou (et Téhéran) aurait tout intérêt à trouver une solution. D’où, sans doute, la réaction du secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallâh, à propos d’Alep.

| BforBORDE. Dans quel sens ?

Jacques Borde. Si l’émoi des Russes peut se comprendre, leur réaction n’a guère de sens. En effet :

1- Le peu de volonté des Occidentaux à bloquer les déplacements d’Al-Jayš al-Fateh, voire de Daech lorsque ceux-ci s’inscrivent dans des opérations visant Moscou et ses alliées n’est pas une donnée nouvelle.
2- C’est aux Russes et aux Iraniens de gérer au mieux cet aspect de la guerre. Pas aux Américains.
3- Plus généralement, les deux coalitions mènent deux guerres différentes. À l’évidence, ça n’est pas aux Américains de faire celle des Russes (ni d’ailleurs aux Russes de faire celle des Américains).
4- Cette réaction russe aux aléas de la guerre contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DAECH) et tutti quanti prouve encore une fois l’erreur que commet le président russe, Vladimir V. Poutine, à maintenir à son poste le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, aussi peu à la hauteur des événements qu’on puisse l’être.

| BforBORDE. Sinon quelle est la situation sur le terrain ?

Jacques Borde. Un éternel recommencement, dirai-je. La propension de Washington à laisser passer sous son nez – ou pour être plus clair, dans l’enveloppe de tir théorique de ses avions de combat – les colonnes de mercenaires takfirî ne facilite assurément pas les choses au trio Moscou-Damas-Téhéran.

En fait, la seule façon d’y mettre un terme (partiellement) serait de prendre Alep une fois pour toutes. Plus facile à dire qu’à faire.

Ce à quoi s’appliquent, depuis le 1e juin 2016, les unités du Hezbollah, des éléments de la Nirouy-é Ghods[7], en soutien de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)[8]. Face à eux des unités mécanisées du Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām et ses alliés dans la province d’Alep.

Côté positif, les T-90 et T-72 de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS) n’ont pas eu trop de mal à stopper une offensive de véhicules blindés hétérogènes et mal coordonnés. À rappeler que des équipages iraniens opèrent sur une partie des T-90 syriens.

Quant au bilan, des sources plutôt proche de Damas, parle de « 678 terroristes d’Al-Nosra et affiliés » éliminés près d’Alep en 19 jours de combat. 800 autres Takfirî ont été blessés, pour des pertes, côté Hezbollah s’élevant à 26 morts et deux disparus.

| BforBORDE. A-t-on une idée du dispositif ?

Jacques Borde. Ce qui semble le plus sûr, c’est que les combattants du Hezbollah s’occuperaient, à Alep, de la zone sud du secteur ? Ce qui, au fond, ne les auraient pas trop éloignés de Deir Ez-Zor. De toute manière les miliciens chî’îtes sont extrêmement mobiles.

| BforBORDE. Vous parlez moins des Faucons du désert ?

Jacques Borde. Effectivement. Une raison principale à cela : la Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ[9], qui dans le cadre de l’offensive de Raqqa, avait pour objectif la Base aérienne de Tabqa,a dû, comme le reste des forces de Damas, reculer de 80 kilomètres et revenir, pour ainsi dire, à son point de départ.

| BforBORDE. Ne leur a-t-on pas accordé trop d’importance ?

Jacques Borde. Non, je ne crois pas. Peu après leur création, les Suqūr aṣ-Saḥrā ont été engagés en juin 2014 dans la Bataille de Kessab, dans la province de Lattaquié. Comme le souligne Alain Rodier « Leur intervention in extremis a permis de faire barrage à une vaste offensive rebelle qui, partie de Turquie, menaçait le nord de la province de Lattaquié, le fief de la famille Assad et, plus important encore, l’accès du régime à la Méditerranée »[10].

Par les suite, les Suqūr aṣ-Saḥrā « ont participé à la reprise d’Al-Shaer aux côtés de la 3e Division blindée (du IIIème Corps d’Armée) et des Tiger Forces[11] du très médiatique colonel Suheil Al-Hassan »[12]. Ils n’ont, en revanche pas pu empêcher la chute d’Idlib aux mains d’Al-Jayš al-Fateh, ni celle de Palmyre, puis de celle d’Al-Qaryatayn.

« En janvier 2016 », écrit encore Alain Rodier les Suqūr aṣ-Saḥrā « participent aux côtés de la 103e brigade de la Garde républicaine qui vient d’être créée et d’autres milice chiites à l’offensive qui permet de dégager le nord de la province de Lattaquié jusqu’à la frontière turque et de reprendre des positions dans le sud-ouest de la province d’Idlib. Depuis, les forces légalistes sont bloquées à hauteur de la colline de Kabani qui domine Jisr al-Choghour, toujours aux mains de l’Armée de la conquête »[13].

Et, last but nos least,les choses se sont mal passées à Taqba. C’est la loi de la guerre : les revers succèdent aux victoires. Mais, il serait exagéré de parler des Suqūr aṣ-Saḥrā au passé. Les hommes (et femmes) qui la composent ont de la ressource.

Notes

[1] La quarantième, pratique commune aux musulmans et aux chrétiens d’Orient.
[2] Surnommé Dhu al-Fiqar, en référence à l’épée de l’Imam Ali. Également connu sous les noms suivants : Mustafa Badr al-Din, Mustafa Amine Badreddine, Mustafa Youssef Badreddine, Sami Issa Elias & Fouad Saab. Cousin et beau-frère d’Imad Mugniyeh, éliminé par les Israéliens.
[3] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[4] Albouraq, 2008, 376 p. Titre original : Hizbullah. Al-Manhaj, al-Tajriba, al-Mustaqbal, paru chez Dār al-Hādī, 2008, 423 p.
[5] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[6] Coalition articulée autour d’an-Nusrah li-Ahl ach-Chām (Front Al-Nosra), le bras armé d’Al-Qaïda en Syrie. Se compose, pour être complet, de : Ahrār ach-Chām (Mouvement islamique des hommes libres du Cham), Jund al-Aqsa (Les soldats de Jérusalem), Liwāʾ al-Haqq, Jayš al-Sunna, Ajnad ach-Chām et de la  Légion de Cham.
[7] Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi, en français Corps des Gardiens de la révolution islamique. Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, commandée par le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là)
[8] Armée arabe syrienne.

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