Le Coucou fais moi peur des spin doctors de l’Occident [1] !

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faire peur à l’électeur : une stratégie vielle comme l’UE ! Que ce soit vis-à-vis du Brexit, de Moscou ou de Trump, la ficelle est usée jusqu’à la trame, mais on nous la ressort toujours estime Jacques Borde. Entretien, mis à jour & augmenté, accordé au site Emprise.

| Emprise. Avant de démarrer cet entretien vous me disiez être abasourdi par l’ignorance qui prévaut dans les media mainstream dès qu’on aborde les questions internationales…

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Et quand je parle d’ignorance, je parle d’ignorance crasse. Je vais vous citer deux exemples, hors-Brexit et sans rapport l’un avec l’autre.

Primo, les délires qui agitent le microcosme médiatique à propos de Donald J. Trump, l’atypique candidat vainqueur avant l’heure des Primaires républicaines. Le 11 mai 2016, dépeignant une sorte de monstre jailli des caniveaux de l’Histoire, Nicole Bacharan[1], nous a sorti de son chapeau de magicienne d’Oz, la référence au slogan America First, remontant à l’entre deux-guerre[2] et ses heures sombrissimes. Thématique dont le grand méchant Trump fait, effectivement mais pas seulement, usage. La larme (presque) à l’œil, Bacharan d’en sortir le sophisme de buvette de gare que Trump sent bon le… fascisme, celui des « néo-nazis » et des « pro-nazis » des « années 1930 » !

Las, plus sérieusement Laurence Nardon[3] de rappeler aux téléspectateurs que, s’il se réfère bien au slogan d’America First, Trump met davantage ses pas dans ceux d’Andrew Jacskon : « C’est vrai que Donald Trump est un Jacksonien, c’est-à-dire un adepte du président Jackson dans les années 1830 qui représentait un égoïsme nationaliste. C’étaient les intérêts de l’Amérique à courte vue. Il ne voulait pas prendre en compte les intérêts des autres », de la France notamment à laquelle il s’opposa, « mais uniquement les intérêts des l’Amérique »[4].

Une boulette de la part de Bacharan d’autant plus énorme que le sujet Trump/Jackson a abondamment été traité dans des media sérieux :

1- Donald Trump’s Secret? Channeling Andrew Jackson, Steve Inskeep The New York Times (17 février 2016).
2- Encore plus clairement : Donald Trump, The Jacksonian Candidate, Rich Lowry, National Review (24 novembre 2015)[5].
3- Que Laurence Nardon elle-même, avait notamment indiqué dans un entretien accordé à Nathalie Leenhardt de Réforme que « Trump est un jacksonien »[6].
4- Le principal slogan de campagne de Trump est, je cite, Make America Great again, ce qui n’est pas la même chose que l’America First cité plus haut.

Mais sans doute Bacharan ne lit-elle pas tant que ça la presse de son propre pays avant de se répandre sur Trump et ses idées ? Déontologie quand tu nous tient ! Mais il y a encore plus drôle

| Emprise. Et quoi donc ?

Jacques Borde. À moins que Nicole Bacharan ait un penchant affirmé pour l’uchronie[7], rappelons que 110 ans séparent Andrew Jackson8 des Isolationnistes des « années 1930 » ! Par ailleurs, le terme de néo-nazi sert à qualifier les groupies du IIIe Reich, d’après-guerre. Pas ceux qui (aux États-Unis) manifestèrent jusqu’au 7 décembre 19419 leur opposition à la guerre contre l’Axe. Période que semble maîtriser assez mal notre pauvre Bacharan. Mais qui, ce soir là, je l’avoue, m’a beaucoup fait rire avec ses trémolos indignés et sa logorrhée infantile…

| Emprise. Vous parliez d’un autre exemple ?

Jacques Borde. Oui, effectivement. Là, partons en Terre promise. Lors des dernières cérémonies marquant la fête de l’Indépendance et de la proclamation de l’État hébreu, un groupe de soldats a affiché sous les yeux du public le slogan : « Un peuple, une nation ».

Qu’avaient-fait ces trouffions !

Aussitôt la gôôôche hiérosolymitaine s’est étouffée pensant au très hitlérien « Un peuple, un Empire, un chef »[10].

Le gauchisant Ha’aretz de monter, lui, sur ses grands chevaux, affirmant que « si une image ordinaire mérite un millier des mots, cette image pourrait mériter un millier d’avertissements d’éditorialistes avertissant du danger de déclin de la démocratie israélienne ».

Émoi qui s’effondra comme un soufflé mal cuit lorsque la ministre israélienne de la culture, Myriam Miri Regev, rappela simplement que le slogan « Un peuple, une nation » était « l’expression du but du mouvement sioniste dès son apparition, c’est-à-dire la constitution d’un État juif » par des rescapés de l’Holocauste.

Décidément, le bobo qu’il soit des rives du Potomac ou du Jourdain, est toujours aussi peu finaud, mais toujours aussi amusant. Le comique de situation sans doute.

[à suivre]

Notes

[1] Essayiste franco-américaine, se veut le spécialiste de la société américaine et des relations franco-américaines, auteur de nombreux essais dont : Faut-il avoir peur de l’Amérique ? ou Du sexe en Amérique. Une autre histoire des États-Unis. Titres assez révélateurs de l’intérêt (sic) de son travail (re-sic).
[2] Référence au America First Committee (AFC, Comité pour l’Amérique d’abord), le principal groupe de pression isolationniste à s’opposer, au début des années 1940, à l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Fondé en 1940 il est dissous en 1941.
[3] Laurence Nardon dirige les programmes États-Unis et Canada de l’Ifri. Elle édite la collection de notes en ligne de ces deux programmes, notamment la collection des Potomac Papers, qui porte sur les États-Unis. C’est elle qui écrit chaque année sur les questions américaines dans le rapport annuel de l’Ifri, le Ramsès. Elle est également maître de conférence à Sciences Po-Paris, où elle enseigne sur la société civile américaine. Avant de rejoindre l’Ifri, Laurence Nardon a été chargée de recherches à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), etc., etc.
[4] C-dans-l’air (11 mai 2016).
[5] http://www.nationalreview.com/article/427536/jacksonian-appeal-donald-trump.
[6] http://reforme.net/journal/[reforme-numero-publication]/evenement/trump-est-jacksonien.
[7] Genre littéraire qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Uchronie est un néologisme du XIXe siècle fondé sur le modèle d’utopie, avec un u négatif et chronos (temps). Étymologiquement, le mot désigne donc un « non-temps », un temps qui n’existe pas. On utilise également l’anglicisme d’alternate history.
[8] Andrew Jackson (15 mars 1767-8 juin 1845), 7ème président des États-Unis.
[9] Pearl Harbor.