Le Coucou fais moi peur des spin doctors de l’Occident [2] !

| Occident/Russie | Géostratégie | Questions d’Emprise à Jacques Borde |

faire peur à l’électeur : une stratégie vielle comme l’UE ! Que ce soit vis-à-vis du Brexit, de Moscou ou de Trump, la ficelle est usée jusqu’à la trame, mais on nous la ressort toujours. Entretien mis à jour & augmenté accordé au site Emprise.

« Les gagnants trouvent des moyens, les perdants des excuses ».
Franklin D. Roosevelt.

| Emprise. Que pensez-vous des thèses affirmant que, désormais, la Russie soit, en termes de capacités militaires, plus forte que les États-Unis ?

Jacques Borde. Excellente question ! C’est, clairement, celle que pose Nicolas Bonnal : Les Russes sont-ils devenus les plus forts ? Il a tout à fait raison d’y mettre un point d’interrogation car que je crois la situation russe moins hégémonique que l’affirment certains.

Pour y voir plus clair, prenons un exemple voulez-vous.

Certes, comme l’a écrit Bonnal, citant (entre autres) Valentin Vasilescu, « …la Russie a installé plusieurs Krasukha-4, aurait équipé ses avions de conteneurs de brouillage SAP-518/ SPS-171 (comme l’avion qui survola l’USS Donald Cook) et ses hélicoptères de Richag-AV. En outre, elle utiliserait le navire espion Priazovye (de classe Project 864, Vishnya dans la nomenclature OTAN). La démonstration de la supériorité russe a été faite il y a deux ans déjà par l’incident de l’USS Donald Cook »[1]. Et Nicolas Bonnal de préciser que « la bulle électronique de brouillage russe a même impressionné les journalistes du Washington Post… »[2].

Le problème c’est que la « bulle électronique de brouillage russe » ne semble ne pas vraiment impressionner les pilotes de l’Heyl Ha’Avir[3], qui, depuis son déploiement au-dessus de la Syrie, continuent de ratatiner quoi et qui ils veulent sous leurs bombes ! Je rappelle que si l’on reparle de la décapitation de Mustafa Badreddine[4] ; si les voix arabes semblent préférer la thèse du shelling (pillonnage d’artillerie) par des Contras nazislamistes, d’autres voix, israéliennes celles-ci, continuent d’affirmer que ce sont bien les pilotes israéliens qui – encore un fois, car c’est loin d’être la première – ont percé la parapluie russe au-dessus de la Syrie pour liquider la cible par eux choisis.

Alors qui croire ?

| Emprise. Du bluff russe, peut-être ?

Jacques Borde. Oui et non. Évidemment, depuis la fin de l’ère eltsinienne les Russes ont fait des pas de géant dans le secteur de la Défense. Mais sans doute pas aussi importants que feignent de le croire certains.

De toute évidence, depuis la destruction d’un Su-24 Fencer russe, les Turcs n’ont plus rien tenté suite au renforcement de la présence militaire russe, comme quoi celle-ci n’est pas de la gnognotte !

La présence des Su-34 Fullback – grosso modo l’appareil de combat made in Russia occupant le même créneau que notre Rafale – et des Su-30/35 a tempéré les démonstrations de force de la THK[5]. En revanche, je le répète, rien ne semble à même de modérer les ardeurs des Israéliens lorsqu’il leur prend l’envie d’aller taper des cibles placée sous l’égide russe. Y compris dans la capitale syrienne.

| Emprise. Est-ce la seule explication ?

Jacques Borde. Je vois ce que vous voulez dire : les Russes fermeraient leur parapluie au moment des frappes israéliennes. L’hypothèse a séduit effectivement quelques analystes. À ce stade, rien de permet de valider cette théorie. Sauf les fréquents déplacements du Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, à Moscou pour y rencontrer le président russe, Vladimir V. Poutine. Mais, les bonnes relations entre Jérusalem et Moscou sont anciennes. Je vous rappelle que parmi les premiers pays à avoir reconnu l’État hébreu figure la Russie soviétique.

En tout cas, ce qui est indéniable ce sont les capacités des SR de Jérusalem, à préparer le terrain à leur aviation…

| Emprise. Le Mossad ?

Jacques Borde. Oui, mais pas seulement. L’ensemble ses SR hiérosolymitains collectent tout ce qu’ils peuvent sur le Hezbollah, que l’administration israélienne tient pour un ennemi majeur. Donc outre le Ha-Mossad Ley’Modi’in u-lé Tafkidim Méyuh’Adim (Mossad)[6], il convient de citer le Agaf Ha’Modi’in (A’Man, SR militaires israéliens), voire même le Sherut ha’Bitaron ha’Klali[7] qui garde la haute main sur les territoires palestiniens où transitent pas mal d’infos.

Car si une forme de laisse-faire russe est du domaine du possible, je en crois pas que Moscou puisse aller au-delà dans ses relations avec Jérusalem.

| Emprise. Vous avez employé le terme de Décapitation, qui signifie ?

Jacques Borde. Des éliminations physiques à titre préventif. Comme celle du charismatique prédicateur… américain, Anwar al-Aulaki[8], éliminé au Yémen par une frappe de drone de la CIA. Ce alors qu’il n’avait fait l’objet d’aucune poursuite de la part du Department of Justice (DoJ) dans son propre pays. Al-Aulaki étant un ressortissant étasunien de plein droit né à Las Cruces (Arizona).

| Emprise. Et, techniquement, on parle de quoi ?

Jacques Borde. De frappes aéroportées, notamment, à l’aide d’hélicoptères de combat de type AH-64D Apache ou de drones armés. Type MQ-9 Reaper.

En Asie a même fleuri l’expression Drone anti-mariage (DAM), en référence aux dommages collatéraux causés lors de cérémonies de ce type en Afghanistan et au Pakistan, où, il est vrai s’exprime la tradition de brandir et tirer (en l’air) avec des armes…

| Emprise. Avec des… missiles ?

Jacques Borde. Tout à fait. Principalement des engins air/sol AGM114K1A Hellfire, ou du tir-canon.

Au passage, si d’aventure la France se décidait à liquider préventivement nos radicalisés (sic) en Syrie et en Irak, nos Gazelle de l’ALAT[9] feraient çà très bien.

Là, je parle de technicité. En réduisant la boucle OODA[10] entre les Renseignements et les frappes nécessaires, les Israéliens ont quasiment obligé leurs ennemis à renoncer aux méthodes de terrorisme que nous subissons aujourd’hui. Que cette guerre ne règle pas la question de la paix nécessaire au Proche-Orient est un tout autre problème qui concerne les administrations concernées du Levant et pas les nôtres. Comme semblent le croire des personnalités comme Laurent Fabius que son incompétence disqualifie pour donner des leçons à qui que ce soit.

| Emprise. Mais, revenons au début de votre propos : pourquoi des experts occidentaux iraient nous parler d’une supériorité russe qui n’existe pas ?

Jacques Borde. D’abord, je n’ai pas dit que les Russes n’ont pris aucun ascendant sur le rivaux US dans le domaine militaire.

Ensuite, comme sources nous avons surtout deux noms : le lieutenant-général Herbert R. McMaster, n°2 du US Army Training & Doctrine Command (TRADOC)[11], et l’actuel Chief of Staff of the US Army[12], le général Mark A. Milley, qui dixit Charles Grasset « ont dessiné une situation catastrophique pour l’US Army, qui se trouve dépassée en capacités manœuvrières d’effectifs et de feu, essentiellement par la Russie, au risque suprême de perdre une guerre conventionnelle de haut niveau »[13].

Une « situation catastrophique » mais pas nécessairement aussi vraie que ne laissent entendre nos deux compères.

La ficelle est ancienne et connue : le meilleur moyen d’avoir de gros budgets est encore de crier au loup. Ce fut pendant la Guerre froide le drôle dévolu au rituel Soviet Military Power publié par la Defense Intelligence Agency (DIA), qui, ô hasard, était toujours dévoilé en amont des grandes auditions sénatoriales auxquelles se prêtaient[14] les ténors de la Défense et où étaient immanquablement mises sur le tapis les requêtes budgétaires des militaires.

Évidemment, il y avait toujours d’excellentes choses dans le Soviet Military Power. Mais aussi des estimations rehaussées et des infos inventées de toutes pièces. Tout ça me faisant penser à ce que l’Historien Georges Dumézil disait de l’Histoire romaine[15] de Tite-Live : « Un mélange de faux, de faits et de fables ».

Qui novi sub solem ? En fait, les mêmes ruses de Sioux, c’est dans les vieux pots…

Notes

[1] http://eurolibertes.com/geopolitique/russes-devenus-plus-forts/.
[2] http://eurolibertes.com/geopolitique/russes-devenus-plus-forts/.
[3] Armée de l’Air israélienne.
[4] Chef militaire du Hezbollah (6 avril 1961–13 mai 2016), Surnommé Dhu al-Fiqar, en référence à l’épée de l’Imam Ali. Également connu sous les noms suivants : Mustafa Badr al-Din, Mustafa Amine Badreddine, Mustafa Youssef Badreddine, Sami Issa Elias & Fouad Saab. Cousin et beau-frère d’Imad Mugniyeh.
[5] Pour Türk Hava Kuvvetleri, l’armée de l’air turque.
[6] Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, Mossad signifiant l’Institut.
[7] Shin-Beth, ou Shabak, si l’on use de l’acronyme.
[8] De son nom complet Anwar Bin-Nasser Bin-Abdullâh al-Awlaqi.
[9] Aviation légère de l’armée de Terre.
[10] Pour Observation-orientation-décision-action. Appelé aussi Cycle de Boyd.
[11] Le service de planification & de recherche prospective de l’US Army.
[12] Depuis le 15 août 2014.
[13] In De dedefensa.org.
[14] Auditions incontournables et de facto obligatoires.
[15] Ab Urbe condita.

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