Avant & Après Brexit : Quelle(s) géopolitique(s) pour Londres & Bruxelles ? [1]

| Brexit | Questions à Jacques Borde |

Brits out ! Le rêve fou de quelques-uns (voir plus) est devenu une réalité. Du coup que va devenir le calamiteux Janus bifrons de la PESC-PSDC sans les britanniques ? & quel rôle peut jouer Londres motu proprio sur la scène internationale débarrassé du carcan de l’appareil (au sens d’apparatchiks) de l’Union. Premières réponses.

« Chaque fois que nous devrons choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons le grand large ».
Winston Churchill, le 4 juin 1944, au général de Gaulle.

| Q. Économiquement, militairement et géostratégiquement, le Brexit sera-t-il la catastrophe que nous prédisent sans retenue ses détracteurs ?

Jacques Borde. Économiquement ? Pas si sûr que le prétendent les Européistes qui, eux, ont tout intérêt à noircir le tableau. Or, tous les économistes sont loin d’être de cet avis. Ainsi, pour Jacques Sapir « … L’agitation sur les marchés financiers va durer quelques jours, puis va se calmer quand les opérateurs prendront actes du fait que ce vote n’interrompra certainement pas les flux de marchandises ni la production. La Norvège et la Suisse ne font pas partie de l’UE et ne s’en portent pas mal, si l’on en croit les statistiques économiques »[1].

Ceci sans parler des cours boursiers qui, outre-Manche et après le premier choc, sont au pinacle !

| Q. Et en matière de Défense ?

Jacques Borde. Encore moins sûr. Certes, les media eurolandiens ont fait leurs gorges chaudes des treize anciens militaires de haut rang qui ont manifesté leurs craintes sur ce sujet. Ils moins moins fait état[2] de ceux pensant strictement le contraire et qui conseillaient une sortie de l’UE.

| Q. Vous avez des noms ?

Jacques Borde. De Pro-Brexit ? Bien sûr. Pêle-mêle, ceux qui suivent :

le major-général (R) Julian Thompson (CB, OBE)[3] ;
l’ancien patron des SAS, Sir Michael Rose (KCB, CBE DSO, QGM), mais aussi Commander UK Field Army, et patron de l’UNPROFOR (Bosnie) ;
– le lieutenant-général Jonathon Riley, qui a commandé les forces de l’OTAN en Afghanistan (2007-2009) et les forces britanniques en Irak ;
– le major-général (R) Nick Vaux (CB, DSO) ;
– le major-général Tim Cross (CBE) ;
– le major-général (R) Malcolm Hunt (OBE) ;
– le major-général (R) Robin Grist ;
– le brigadier-général (R) P.P. Rawlins ;
– le vice-amiral (R) Roger Lane-Nott (CB) ;
– le vice-amiral (R) Richard Heaslip (CB) ;
– le vice-amiral (R) Conrad Jenkin, etc. car je n’ai pas la liste complète sous les yeux.

Ajoutons-y pour faire bonne mesure le Field Marshal Lord Charles Guthrie, ancien chef d’état-major.

| Q. Quid de l’après-Brexit au Foreign Office ?

Jacques Borde. Vaste question ! Il va, forcément, avoir une remise à plat. Ne serait-ce que sur les questions du Levant la géopolitique britannique sera davantage écrite à Londres et, espérons-le, pas du tout à Bruxelles. Donc, a priori, une bonne chose.

| Q. Et cela pourrait changer beaucoup de choses ?

Jacques Borde. Oui, sans doute. Les relations bilatérales sont par définition plus empreintes de touches personnelles. Cela peut être bon ou mauvais. Par exemple voyez la tension entre l’actuel président américain, Barack H. Obama, et Binyamin Nétanyahu. Cela a passablement plombé les relations entre le Bureau du Premier ministre israélien et la Maison-Blanche. Beaucoup moins, évidemment, les relations entre les professionnels comme ceux de Tsahal et du US DoD[4].

Pour revenir au Royaume-Uni, dégagées de la bouillie géopolitique eurolandienne et de ses commissaires européens – à la fois dépourvus de légitimité démocratique et, pire encore, de la plus infime compétence sur les questions du Levant – les relations bilatérales entre Londres et Jérusalem, me semble-t-il, seront plus apaisées et réalistes.

| Q. Et, au bénéfice de qui ?

Jacques Borde. Cela dépendra des échanges entre les Premiers ministres, leurs équipes, le Foreign Office et le Misrad Ha’Hutz[5], qui sont plus compétents que moi, vous vous en doutez bien, pour traiter de leurs affaires.

Mais, d’ores et déjà, on peut supposer que ces relations bilatérales israélo-britanniques seront dégagées de la gabegie financière de l’UE qui, pour l’essentiel consiste depuis plusieurs décennies à régler les factures de directions palestiniens – celles de Ramallah et de Gaza – notoirement incompétentes et corrompues. Une bonne remise à plat des relations de Londres avec le Levant ne fera de mal à personne.

Évidemment, il faudra, évidemment, porter beaucoup d’attention à celles qui s’installeront entre Londres et Amman, notamment.

| Q. Donc, à vous entendre, quant au dossier de la Paix au Proche-Orient, le gagnant du Brexit, diplomatiquement parlant, serait plus Israël ?

Jacques Borde. Probablement. Mais, à terme, tout le monde pourrait y trouver son compte, vous savez. Si le Brexit n’est que le premier pas d’une remise à plat de la grotesque Politique étrangère & de sécurité commune (PESC)[6], on en finira avec cette manière de botter en touche en arrosant de millions et de millions d’euros des directions politiques pourries jusqu’à l’os. Et qui sait, pousser quelques-uns à s’asseoir, enfin, autour d’une table pour discuter sérieusement.

Attention, je ne vous dis pas que ce sera facile, mais à un moment donné il faut en finir avec toutes ces âneries. Ou des happenings qui ne servent à rien comme le mini-Sommet de Paris où n’étaient invités ni Palestiniens ni Israéliens. Espérons donc que nous commencions, à la faveur du Brexit, à changer de paradigme.

| Q. Quid de l’Alliance atlantique et de l’OTAN ?

Jacques Borde. Là, a priori, peu de choses devraient changer. En fait, la seule inconnue réside dans l’approche que Londres adoptera vis-à-vis de Moscou. Le vrai changement, s’il y a un changement bien sûr, ne pourra venir que du successeur de David Cameron à Downing Street. Cameron, de toute évidence, va se contenter d’expédier les affaires courantes.

| Q. Vous croyez vraiment à cette hypothèse ?

Jacques Borde. Vous savez, de toujours, outre-Manche on a su concocter de petits arrangements entre amis avec les Russes. Jusqu’où iront les Brits détachés du boulet européen ?

Pour l’instant, je vous l’accorde, les seuls changements de ton nous viennent de Berlin où, à peine le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, avait-il évoqué les « plans expansionnistes » de Moscou, que l’Allemagne, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, le SPD Frank-Walter Steinmeier, faisait entendre une grosse différence déclarant au Bild, que « Ce que nous ne devrions pas faire, c’est crier à la guerre et attiser les tensions par des bruits de bottes. Croire que des parades de blindés sur le flanc est de l’Alliance apportent davantage de sécurité est une erreur.  Les manœuvres militaires (Anaconda-16) qui simulent la réponse [de l’OTAN] à « une agression russe » sont contre-productives et dangereuses ». [Il serait] fatal de limiter notre champ de vision aux aspects militaires et de ne chercher notre salut que dans une politique de dissuasion ».

Sur quel pied finira-t-on par danser à Londres ?

Sur les relations avec Moscou, le débat initié par Steinmeier « tombe à un moment particulier » a considéré Der Spiegel, mais surtout il plaide pour « une nouvelle politique de détente », a noté Die Tageszeitung, « le SPD veut faire un pas en direction de la Russie en matière de politique économique. Son calcul : les échanges commerciaux développent les contacts, les contacts améliorent la compréhension. Si les affaires reprennent, les relations politiques entre Berlin et Moscou pourraient s’améliorer ».

Une stratégie qui, évidemment, rappelle l’Ostpolitik de Willy Brandt, dont se réclament  le SPD de Sigmar Gabriel et Frank-Walter Steinmeier.

Les Britanniques pourraient-ils, eux aussi se laisser tenter par une distanciation vis-à-vis des lunes de la PESC et des cris d’orfraie de Stoltenberg ? À voir avec le temps assurément.

| Q. Cela ne risquera-t-il pas de semer la zizanie avec Washington ?

Jacques Borde. Tout dépendra du prochain occupant de l’Oval room ! Mais, on rappellera que Donald J. Trump est, à la fois, un soutien avéré du Brexit et du dialogue avec Moscou. Alors, nous verrons bien…

| Q. Le Brexit ne pourrait-il pas plomber la Défense européenne ?

Jacques Borde. Primo, Quelle Défense européenne ? Elle n’existe pas, ou plutôt, c’est une auberge espagnole avec une grosse vingtaine de tenanciers pour gérer la boutique.

Secundo, Londres – l’appel du large cité plus haut – n’a jamais été très actif dans la Politique de sécurité & de défense commune (PSDC) sorte d’enfant adultérin du Traité de Lisbonne (2008). Une exception cependant, l’opération anti-piraterie Atalante au large de la Somalie depuis 2008. Mais la Grande-Bretagne n’y consacre, de toute façon, que peu de moyens. Auparavant, Londres avait assuré la relève de l’OTAN en Bosnie en 2004. C’était l’opération Altea. Mais, là que je sache, Londres reste un pilier ferme de l’OTAN…

| Q. Mais Londres est aussi présent dans les structures de commandement proprement européennes ?

Jacques Borde. Oui, dans le Quartier général d’opérations (OHQ) extérieures, les OPEX de l’Union en quelque sorte. Mais les Britanniques, là encore, accordent peu de moyens aux OHQ[7]. Donc, il sera assez aisé de se passer d’eux. Pour peu, bien sûr, que les OHQ servent réellement à quelque-chose.

À noter que Londres a toujours freiné le développement d’un véritable commandement  autonome. Prétexte invoqué : la duplication avec les structures ad hoc de l’OTAN.

Paradoxalement, le Brexit pourrait favoriser l’émergence sur le Vieux Continent d’un vrai centre européen de commandement pour des opérations militaires intégrées. Mais avec un gros conditionnel. Ça n’est pas parce que les Britannique seront dehors que les autres Européens se montreront capables de mettre sur pied ce qu’ils ont été incapables de faire depuis toujours.

| Q. Le Brexit est-il de nature à fragiliser le complexe militaro-industriel  ?

Jacques Borde. C’est tout le débat, effectivement.

Le Brexit pourrait compliquer certaines exportations d’armes britanniques. Un exemple : la vente des Typhoon (largement made in Britain) au Koweït a été un dossier conduit par les Italiens et non par les Britanniques. Leur départ sera-t-il un obstacle à ce genre de deal ? Personnellement, j’en doute : quand il s’agit de bâtir des dossiers de cette nature, ce ne sont pas les zozos de la Commission européenne qui sont aux commandes.

Seul secteur, où il va falloir rebattre résolument les cartes : celui de la la Politique de sécurité & de défense commune (PSDC).

Et, là, l‘Union, vu ses chefs, n’est assurément pas sortie des ronces…

Notes

[1] https://russeurope.hypotheses.org/5052#_ftnref1.
[2] Et pour certains de nos Je Suis Partout, pas du tout ! Bonjour la déontologie…
[3] Les initiales entre parenthèses sont celles des décorations des intéressés : Knight Commander of the Order of the Bath, Distinguished Service Order, Knight Commander of the Order of the British Empire, etc.. Liste non exhaustive.
[4] US Department of Defense, le ministère de la Défense.
[5] Ministère israélien des Affaires étrangères.
[6] Définie par le Traité de Maastricht (1993) et renforcée par le Traité d’Amsterdam (1997).
[7] Au dernières nouvelles, l’OHQ était basé à Northwood au… Royaume-Uni.

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