Avant & Après Brexit : Quelle(s) géopolitique(s) pour Londres & Bruxelles ? [2]

| Brexit | Questions à Jacques Borde |

Brits out ! Le rêve fou de quelques-uns (voir plus) est devenu une réalité. Du coup que va devenir le calamiteux Janus bifrons de la PESC-PSDC sans les britanniques ? & quel rôle peut jouer Londres motu proprio sur la scène internationale débarrassé du carcan de l’appareil (au sens d’apparatchiks) de l’Union. Premières réponses.

« Non, je ne pars pas avec des regrets car les meilleurs ont gagné ».
Bernard Laporte, entraîneur (sortant) de Toulon. Une leçon de savoir-vivre et… perdre aux lendemains du Brexit.

| Q. Lors de notre précédent entretien vous parliez de, je vous cite : « les européistes [qui] ont tout intérêt à noircir le tableau », pouvez-vous développer ?

Jacques Borde. Oui. Les partisans de cette Union, sous la coupe d’apparatchiks non-élus et aux compétences visiblement étroites, sonnés par une défaite qu’ils n’attendaient pas, n’ont plus qu’une idée en tête : dissuader d’autres pays membres de l’UE de tirer leur révérence. Et potentiellement, la liste est, malgré tout, assez longue. D’où un mantra assez simple pour sauver leur Europe pour mille ans : flanquer la frousse aux sortants possibles. En d’autres termes : les Européistes, véritables Khmers de l’Eurolandie, jouent sur nos peurs.

| Q. Quand vous parlez de liste assez longue, vous pensez à qui précisément ?

Jacques Borde. [sourire] Il suffit de demander ! Pour ne vexer personne, adoptons l’ordre le plus simple qui soit, l ordre alphabétique :

1- Autriche. Le pays où la présidence avait échappé de peu au très eurosceptique Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) – dans des conditions controversées, qui plus est – va (re)passer par les isoloirs pour ses présidentielles, puis peu après, pour ses general elections. Rappelons que Norbert Hofer, candidat malheureux du FPÖ était arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle avec 35,1 % des suffrages. Alors : gare à l’Oexit, qui sait. Mais Hofer a prévenu : ce sera la Turquie ou nous !.
2- Danemark. Les Européistes font mine de l’oublier – ou plutôt, comme à leur habitude, ils s’assoient sur les choix des peuples – en décembre 2015, les Danois ont, déjà, voté (à 53%) contre un renforcement de leur coopération avec l’Union en matière de police et de sécurité. Or, Royaume-uni et Danemark s’appuyaient fortement l’un sur l’autre lors des négociations avec Bruxelles. Que va faire l’un sans l’autre ?
3- France. Depuis le Traité de Lisbonne et le vote populaire confisqué par l’administration Sarkozy, les Eurosceptiques, lassés des lumignons glauques unionistes (sic) ne se sont jamais aussi bien portés au pays des Lumières. Ainsi, selon un sondage Aqmen, de février 2016, 53% des Français souhaitent être consultés sur le maintien du pays dans l’Union. Qu’ajouter de plus ?
4- Finlande. Coup de théâtre, la ministre finlandaise des Finances, Jutta Urpilainen, vient d’annoncer, dans le quotidien financier Kauppalehti, que « La Finlande ne s’accrochera pas à l’euro à n’importe quel prix et nous sommes prêts à tous les scénarios, y compris à abandonner la monnaie commune européenne (…) La responsabilité collective pour les dettes (…) et les risques d’autres pays n’est pas ce à quoi nous devons nous préparer. Nous sommes constructifs et nous voulons résoudre la crise, mais pas à n’importe quelles conditions ». Attendons la suite de déclarations plus eurosceptiques les unes que les autres…
5- Hongrie. Possiblement le premier pays à suivre l’exemple britannique, en fait. Le Premier ministre, Viktor Orban, est le plus droit dans ses bottes des Eurosceptiques et, surtout, il est au pouvoir. Un premier référendum sur la politique migratoire est déjà dans les tuyaux. Il suffirait, alors, d’élargir la question d’un : Ciao à l’Europe que beaucoup de ses concitoyens attendent. C’est ce que vient de promettre Orban…
6- Pays-Bas. Là, le primus inter pares des populistes, Geert Wilders, juste après les résultats du Brexit, l’a nettement annoncé : en cas d’élection, il organisera illico son référendum. Cf. « Les Néerlandais aimeraient eux aussi avoir à nouveau la responsabilité de leur propre budget, de leurs frontières nationales et de leur politique migratoire. Nous devrions avoir aussi vite que possible un référendum sur un « Nexit » ». Or le Partij voor de Vrijheid (PVV)[1] de Wilders est en tête des sondages pour devenir Premier ministre en mars 2016.
7- Pologne. Un des meilleurs élèves de l’Euroland. Mais, avant ! Depuis, à Varsovie on a pris assez mal l’intention des appartchiks bruxellois non élus de se mêler des affaires intérieures du pays. En plus, pas dupes, les Polonais comptent plus sur l’OTAN que sur l’UE…
8- République tchèque. L’approche des Tchèques sur le miroir aux alouettes européen est peu ou prou similaire à celle des Britanniques. Même cause, mêmes effets : on lorgne vers la sortie de secours !
9– Suède. Les Suédois, qui, eux aussi, ont refusé l’euro comme monnaie, analysent le Brexit à travers une grille de lecture assez simple : le bye-bye des Britanniques les prive de leur alter ego au sein de l‘Union. Isolés, beaucoup de Suédois craignent de ne plus faire le poids dans un UE restreinte notoirement en-deçà de leurs critères en matière de gouvernance et de démocratie.

| Q. Mais, pourquoi tant de déçus ?

Jacques Borde. Parce que l’Union, dirigée par une caste de prébendiers infoutus de régler les problèmes de fond – et, surtout, doués pour semer forces embûches à ses États membres et leur faire les poches – a lassé par sa morgue et son mépris des usages les plus élémentaires en matière de démocratie.

Pour mieux comprendre ce que je veux vous dire, il suffit de reprendre l’exemple finlandais. En 2012, le pays avait déjà affiché sa défiance à l’endroit de l’usine à gaz eurolandienne et menacé de claquer la porte. Par le même canal (Kauppalehti), Jutta Urpilainen, avait averti : « La Finlande est engagée à être un membre de la zone euro et nous estimons que l’euro est bénéfique pour la Finlande. Toutefois, la Finlande ne s’accrochera pas à l’euro à n’importe quel prix et nous sommes prêts à tous les scénarios, y compris à abandonner la monnaie unique européenne ».

Or, évidemment, les satrapes de l’UE avaient traité les inquiétudes finlandaises par le mépris…

| Q. Et, là, qu’est-ce qui presse la Finlande ?

Jacques Borde. Strictement la même chose qu’en 2012, la Finlande, qui est l’un des derniers pays de la Zone euro à bénéficier d’une notation Triple A, entend la conserver. Or,  les Finlandais sont de plus en plus nombreux à penser que l’Europe est plus un boulet qu’un statoréacteur en ce domaine…

| Q. Autre sujet : quid de la relation transatlantique Londres-Washington ?

Jacques Borde. Dur réveil à envisager pour les plus excités des anti-Brexits, prenant leurs fantasmes pour des réalités : évidemment, elle ne bougera pas d’un pouce. Quatre choses à noter de suite :

1- Obama, après sa danse du scalp à propos des ténors du Brexit, a d’ores et déjà, fait marche-arrière toute et modéré des propos destinés surtout à ne pas s’aliéner la vielle Europe à laquelle il essaie de vendre son nouveau traité de capitulation (au singulier).
2- Obama est, de toute façon, sur le départ. Son legs d’homme d’État aux Américains est suffisamment calamiteux comme ça. Il ne va pas y ajouter un gros coup de canif dans l’entente pluriséculaire avec Londres.
3- Hillary R. Clinton arrivant aux affaires ne va pas davantage qu’Obama s’aliéner la vieille amitié britannique. Elle fera avec, quoi que fasse le Royaume-Uni.
4- Donald John Trump aux commandes changera encore moins ses relations avec Londres. Il vient de le redire Scoti et orbi.

À propos de Trump, cessons d’avaler le propaganda staffel visant l’homme, ses idées et son soi-disant isolement sur la scène géopolitique. Évidemment, les media français l’ont majoritairement passé sous silence, mais Trump a déjà rencontré, ce à deux reprises, Henry Kissinger[2].

Of course, Dear Henry[3] s’est bien gardé de soutenir officiellement Trump, il reste au-dessus de la mêlée. Mais, quelque part, sa non-condamnation de Trump et ses rencontres avec lui résonnent déjà comme une reconnaissance de facto. Kissinger aurait même proposé à Trump de l’aider à constituer son équipe pour les questions internationales.

Là, désolé, Kissinger le père de la Realpolitik US, c’est quand même autre chose qu’Hillary conseillée par Bill…

| Q. Que pensez-vous de la demande du député travailliste, David Lammy, qui suggère que les Communes[4] rejettent le vote en faveur du Brexit ?

Jacques Borde. Il fallait bien que, parmi la cohorte des mauvais perdants, l’un d’entre eux se dévoue pour lancer l’idée. C’est donc David Lindon Lammy qui s’y colle. Pourquoi pas ? Sans doute sa seule chance de laisser son nom à la postérité pour ce politicien de second plan.

Au-delà, je ne suis pas assez familier du droit britannique pour vous dire si cette démarche a vraiment un sens et, encore moins, de vous dire si elle a une chance d’aboutir. Ceci posé, ce ne sera pas la première fois que les tenants d’un pouvoir politique foulent aux pieds la volonté populaire. C’est strictement ce qu’a fait l’administration Sarkozy – et la plupart des candidats à la primaire des Républicains, soit dit en passant – en 2005.

| Q. Et quid de ceux qui réclament un nouveau référendum, à peine sortis du premier ?

Jacques Borde. À peine mal sortis du premier, devriez-vous dire ! La démocratie est-elle cette « tyrannie de l’incompétence », que dénonçaient Robespierre et Platon ?

Visiblement, pour de tels gens, oui. Alors, disons leur simplement ceci : Ils ont perdu qu’ils acceptent leur défaite et passent à autre chose. Ou, alors, ce ne sont pas de vrais démocrates. Ce qui, venant de Khmers de l’Euroland, ne serait pas une franche surprise !

En tout cas, ces gens-là ne doutent de rien en brandissant, en hurlant, leur bannière conspuant le populisme du camp des vainqueurs. Mais, et ce sera le mot de la fin, comme l’a souligné un ami sur sa page Facebook : « C’est marrant d’être accusé de populisme quand on dit vouloir respecter un résultat démocratique… ».

Notes

[1] Parti pour la liberté.
[2] Dernière date du 18 mai 2016.
[3] Prix Nobel de la paix en 1973 pour son action dans la résolution de la Guerre du Viêt-Nam et de la Guerre du Kippour. Il fut le Secretary of State de  Richard Nixon et de Gerald Ford. Actuellement président de Kissinger Associates, entreprise de conseil en relations internationales,
[4] House of Commons, le parlement britannique.