Avant & Après Brexit : Quelle(s) géopolitique(s) pour Londres & Bruxelles ? [3]

| Brexit | Questions à Jacques Borde |

Brits out ! Le rêve fou de quelques-uns (voir plus) est devenu une réalité. Du coup que va devenir le calamiteux Janus bifrons de la PESC-PSDC sans les britanniques ? & quel rôle peut jouer Londres motu proprio sur la scène internationale débarrassé du carcan de l’appareil (au sens d‘apparatchiks) de l’Union. Premières réponses.

| Q. Quid du départ de Farage ?

Jacques Borde. Décidément, les Anglais ne sont pas comme nous !
Nigel Farage, arguant que son « objectif de sortir de l’UE est atteint (…) j’ai accompli ma mission » a annoncé qu’il quittait donc la tête de l’UKIP. « Pendant la campagne du référendum, j’ai déclaré que je voulais récupérer mon pays. Maintenant, je dis que je veux récupérer ma vie », a annoncé qu’il démissionnait de la tête de UKIP.

« Je suis venu du monde des affaires [il était trader, NDLR] parce que je pensais que notre pays devait s’auto-gouverner. Je n’ai jamais été et n’ai jamais souhaité être un homme politique de carrière » a-t-il rappelé.

| Q. Un vrai départ ?

Jacques Borde. Oui et non. Rappelons que Farage, qui a cofondé UKIP en 1993, avait déjà démissionné de la tête du parti en 2009 puis en 2015 mais avait finalement choisi de remettre le couvert.

Donc Nigel Farage ne tire pas totalement sa révérence, précisant qu’il va « continuer à soutenir le parti, à soutenir son nouveau leader, je vais observer de très près le processus de négociation à Bruxelles et intervenir de temps en temps au Parlement européen ».
L’Eurocratie est avertie !

Évidemment, les critiques ne vont pas manquer de fuser. Mais dans notre Gaule des prébendes et des cumuls de mandat, Farage fait penser à ces généraux romains qui, d’une legio (levée militaire) à l’autre repartaient cultiver leurs champs.

Rome avait Fabius cunctator, nous : Fabius Laurent, faut bien faire avec. Alors qui a tort ?

| Q. Vous n’avez pas évoqué la manif pro-UE à Londres ?

Jacques Borde. Celle de samedi dernier[1] ? Parce qu’il n’y a rien (ou presque) à en dire, pardi ! Quelques dizaines de milliers de personnes dans larue – associées à une pétition plutôt bidon et un battage médiatique massif – ça n’est pas grand-chose pour une agglomération multimillionnaire comme Londres.

| Q. Et, en chiffres, Londres : ça donne quoi au juste ?

Jacques Borde. Cela dépend de ce dont on parle.

1- le Greater London en anglais, ça nous donne 8.600.000 habitants, chiffres de 2015.
2- avec le Greater London Urban Area[2], qui comprend et entoure la ville de Londres, d’après les chiffres de l’Office for National Statistics (2011), on arrive à 9.787.426 habitants, ce qui  fait du GLUA la deuxième entité urbaine la plus importante de l‘Union européenne après Paris.
2- la London Metropolitan Area[3], soit l’aire urbaine autour du Grand Londres qui correspond, en fait, au bassin d’emploi de Londres, comptait 13,6 millions d’habitants en 2012 ? Du coup la LMA repasse devant Paris (12,3 millions en 2012).

Donc 50.000 Londoniens (sans parler des non-Londoniens aussi présents) dans la rue, même sur seulement (sic) 8 millions d’habitants, désolé c’est assez peu.

| Q. Et, vous n’êtes pas surpris par le fiasco des instituts de sondage ?

Jacques Borde. Non. Amusé, plutôt. Je me souviens que dès que ce mode consultation est apparu outre-Manche, il a toujours été massivement pris en défaut. Alors, une fois de plus, oui, les sondeurs grands-bretons ont eu tout faux ! La belle affaire…

| Q. Vous pensez quoi du lièvre levé par Marion Maréchal-Le Pen à propos de la pétition des Anti-Brexits ?

Jacques Borde. Si cela n’était pas révélateur des méthodes de travail des aficionados de l’Eurolandie, cela serait presque drôle.

Rappelons les faits : Marion Maréchal-Le Pen a décidé de participer au scrutin réservé aux seuls citoyens britanniques. Elle s’est enregistrée dans le formulaire comme « Napoléon Bonaparte » – nom typically british[4] – répondant par l’affirmative à la question « Êtes-vous un citoyen ou résident britannique ? ».

Par conséquent, son vote a été validé, d’où de gros doutes quant à l‘équité et la validité du machin[5].

Sur le sujet, lisons aussi ce qu’ont relevé nos confrères de Sputnik. À savoir que « …  le nombre de personnes qui ont signé la pétition se trouvant sur le territoire de certains autres pays dépasse la population de ces pays. Par exemple, le site compte 39.000 personnes en provenance du Vatican tandis que la population de cette ville-État selon les données officielle est de quelque 800 personnes ». Dont beaucoup sont des religieux n’ayant pas accès à Internet ou n’affichant guère de tropisme pour la vie politique au Royaume-Uni.

| Q. Et vous en déduisez quoi ?

Jacques Borde. Qu’à ce stade, il s’agit, ni plus ni moins, d’une vaste forgerie qui déshonore ceux qui s’y sont livrés et, à mon avis, devrait les conduire devant les tribunaux. Je note, d’ailleurs, que le Comité pour les pétitions, derrière cette farce consultative a dû réagir, affirmant sur son compte Twitter, avoir « supprimé environ 77.000 signatures obtenues frauduleusement ».

Quid des autres, a-t-on envie de leur dire. Ce mea culpa inclut-il les milliers de… Nord-Coréens qui, eux aussi, ont participé à la chose ?

| Q. Plus sérieusement alors : que pensez-vous du fait que l’agence de notation S&P[6] a dégradé la note de la Grande-Bretagne, qui, du coup, a perdu son Triple A ?

Jacques Borde. Je vais vous citer l’avis de quelqu’un qui s’y connaît mieux que moi sur ces questions : l’économiste Olivier Delamarche. Pour lui : « C’est politique. Depuis longtemps on le sait, une agence de notation ne sert à rien. Tout le monde sait par exemple que les Japonais ne rembourseront jamais leur dette et pourtant ils sont encore notés AA alors qu’ils ont 250% de dettes et qu’ils sont en récession permanente. C’est du marketing. Aujourd’hui, on a dit qu’il serait bien de dégrader l’Angleterre, ils ont dégradé l’Angleterre. Il ne s’est rien passé de nouveau en trois jours. Ils font semblant de découvrir que l’Angleterre est en déficit courant, mais ils étaient en déficit courant jeudi dernier aussi. C’est une décision purement politique, ils sont aux ordres, ils sont payés notamment par les États-Unis »[7].

Qu’ajouter de plus, franchement ?

| Q. Et qu’est-ce qui vous a le plus choqué dans tous les débats autour du Brexit ?

Jacques Borde. Dégagé de la pauvreté des débats, qui fut (trop souvent) le lot des deux camps, c’est surtout le déchaînement de tous ceux qui ont refusé d’accepter leur défaite. Ce qui est indigne ce sont les élucubrations dont nous inondent les Je Suis Partout européistes. Ils racontent n’importent quoi. Pourtant rien n’empêche d’avoir une posture honnête et tenir des propos raisonnés.

Comme l’a fait, posément et sans hausser le ton (ou nous parler d’… extraterrestres comme ce pauvre Drunker) Jean-Dominique Giuliani, qui préside la la Fondation Robert Schuman.

Que nous dit-il ?

« Qu’un pays sorte de l’Union européenne est un échec pour tous. Malgré les incontestables spécificités britanniques, il ne faut ni le sous-estimer ni l’analyser avec légèreté, car il révèle de véritables erreurs de conduite et annonce de graves complications ».

Comme Jean-Dominique Giuliani réfléchit, ils nous dit aussi espérer que « les scrutins qui vont s’enchaîner sur le continent soient l’occasion d’exposer des projets concrets présentant des visions claires de l’engagement européen. A quoi sert-il et quels sont ses objectifs? Où va-t-on? Resterons-nous l’un des tous premiers ensembles économiques et démocratiques du monde? Comment s’y prend-on et avec qui? Car c’est bien une peur du déclassement dans le monde nouveau, un sentiment de déclin, qui taraudent les Européens ».

Et insiste-t-il, « Ils doivent trouver des réponses ».

Comment.

« Nous aurions dû avoir ces débats depuis longtemps et il faudra bien les trancher de la manière la plus démocratique qui soit, en conférant un mandat clair à de nouveaux dirigeants qui devront leur élection à une vision qui les engage. C’est la meilleure procédure pour redonner à la démocratie représentative toute sa justification et sa noblesse ».

Quant au départ des Britanniques : « La Communauté européenne existait avant l’adhésion britannique en 1973, elle existe après son départ », poursuit-il. « Celui-ci doit être réglé dans la clarté, sans esprit de revanche ou de punition, mais en évitant l’opacité consubstantielle aux compromis diplomatiques. Le Royaume-Uni demeure un allié européen important, mais en dehors de l’Union, dont il ne peut plus écrire les règles. Le continent doit poursuivre son chemin et montrer que son organisation, même s’il faut la réformer, n’est pas le cauchemar que décrivent certains ».

Pour le reste, je ne suis pas certain de partager les solutions qui ont la préférence de  Jean-Dominique Giuliani. Mais, je conseille fortement d’aller sur son site, http://www.jd-giuliani.eu/, ce qu’il nous dit est toujours intelligent.

Sinon, dans le pire, il y a eu le sort réservé à Nigel Farage.

| Q. Dans quel sens ?

Jacques Borde. Les propos qu’on lui a prêté et qui laissaient entendre que Farage aurait promis de réorienter les 350 millions de livres que le Royaume-Uni fournit par semaine à l’Union Européenne vers le National Health Service (NHS), avant de se rétracter une fois le Brexit acté.

Or, désolé de le dire, la redirection des subventions versées à l’UE vers le NHS était une « promesse exclusive de Vote Leave », entité pro-Brexit mais qui n’a rien à voir avec UKIP la formation de Farage qui n’en a pas fait un de ses arguments de campagne.

Tout ce que Nigel Farage a dit, c’est qu’il n’était pas favorable à la mesure. Il a même publié un communiqué à ce sujet, mais aucun media germanopratin n’a daigné le reprendre. L’a-déontologie bruxello-centrée, je suppose…

| Q. Sinon, avez-vous des exemples sur les âneries proférées à propos du Brexit ?

Jacques Borde. Oui, ça sera plus simple.

1- Notons que quelques fonds vautours, comme on les qualifie outre-Atlantique, ont effectivement essuyé des pertes colossales. Mais comme ceux-ci sont des ennemis avérés de l’économie réelle : bien fait !
2- L’effondrement des bourses. On doit, en fait, parlez d’ajustements et de corrections. Guère plus. Parlons du FTSE 100[8], l’indice principal de la Bourse britannique, il a déjà effacé ses pertes du lendemain du résultat du référendum, et a  atteint son résultat le plus haut de l’année, à plus de 6.500 points.

Je développerai concernant quelques secteurs précis, prochainement.

Notes

[1] Le 2 juillet 2016.
[2] Ou Unité urbaine de Londres.
[3] Ou Aire métropolitaine de Londres, appelée aussi Southeast Metropolitan Area ou encore London Commuter Belt.
[4] Plus farceur j’aurais choisi Napoléon Solo, l’agent de l’UNCLE, en référence à la série TV.
[5] Référence au terme dont usait le général de Gaulle pour parler de l’ONU.
[6] Standard & Poor’s (filiale de McGraw-Hill) est une des trois principales sociétés de notation financière, avec des concurrents comme Moody’s, Fitch Ratings et Dagong.
[7] https://francais.rt.com/opinions/22952-brexit-na-pas-repandu-peste-londres.
[8] Prononcer : Footssi !

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