Alep, Raqqa, Mossoul : À quoi servent les trêves, à part aider… DA’ECH & co. ? [2]

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

Alep toujours en proie aux combat & sa partie contrôlée par les terroristes (en partie) dégagée par une nouvelle vague de Contras pro-occidentaux violant la trêve imposée par ces mêmes Occidentaux ! & toujours cette même question : qui d’Alep, de Raqqa ou de Mossoul tombera la première & surtout aux mains de qui ?

| Q. Le déploiement de forces spéciales en Syrie se précise ?

Jacques Borde. Oui, officiellement. Mais à partir du moment où les images circulent…

| Q. Donc, selon vous, les forces spéciales occidentales au Levant, c’est de l’histoire déjà ancienne ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Tout ce que vous voudrez mais surtout pas une franche nouveauté ! Quelque part (sauf découverte récente hors de mon champ d’expertise, bien sûr) les forces spéciales occidentales au Levant, c’est un peu l’opposé du Monstre du Loch Ness, on en parle le moins possible mais elles sont bien là, plus qu’à pied d’œuvre, au Proche-Orient.

Le problème, c’est que ça n’est pas forcément là où on les attendait…

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Je m’explique : ces forces spéciales agissaient déjà de manière directe, mais peu Syrie au début, plus au Yémen, à certains moments. Donc assez loin malgré tout des fronts du djihâd traditionnels, si je puis dire.

Ainsi, le 24 avril 2016 : les forces de la coalition séoudo-centrée reprenaient le contrôle de Kalmouke, de l’aéroport de Al-Ryan et du terminal pétrolier de In al-Dhaba. Quel rapport avec nos chère forces spéciales occidentales ? Cela s’est fait avec des éléments des forces spéciales américaines de l’USS Boxer Amphibious Group accompagnées par les destroyers DDG-107 USS Gravely et DDG-66 USS Gonzalez, les ravitailleurs T-AO-188 USNS Joshua Humphreys, T-AKE-4 USNS Richard E. Byrd.

Beaucoup de moyens et peu de couverture médiatique, reconnaissons-le…

| Q. Une exception, le Yémen ?

Jacques Borde. Oui et non. Le 27 avril 2016, en Libye, des Fusiliers marins italiens et des Special Boat Service (SBS) britanniques tombaient dans une embuscade à Misrata, des pertes humaines ont été signalées. Puis, nous en Libye, avec trois morts.

| Q. Rien de nouveau sur cet aspect des hommes qu’on engage progressivement sur le terrain ?

Jacques Borde. Si, mais pas côté occidental…

| Q. Et les Britanniques ?

Jacques Borde. Franchement, je pense qu’ils sont là depuis un petit moment. Les SAS sont connus pour leur maîtrise du sniping lourd. Si possible en ciblant des djihâdistes britanniques ou identifiés comme tel.

C’est du Sikul memukad[1] mais à la sauce à la menthe, en quelque sorte ! On tue par anticipation. Pas très chrétien-démocrate mais très efficace. Les morts ressuscitant assez peu, Londres éclaircit préventivement les rangs de ses ressortissants ayant chois de faire l’expérience du djihâd et susceptibles de revenir au pays. À ma connaissance, ce sont les seuls à agir de la sorte. Mais, là, au vu des derniers images, il semblerait que Londres soit décidé de passer à la vitesse supérieure.

En fait, sur le terrain, la seule autre nouveauté, c’est l’arrivée de forces spéciales russes. Ceux que l’on appelle en Russie la Mort noire. Souhaitons que ce soit vrai et que leur chasse soit bonne.

Mais sans idée précise des chiffres. La présence de forces spéciales britanniques si elle est de plus en plus confirmée reste vague quant au détail de leur engagement. Mais, quelque part, c’est à se demander si ce ne sont pas les Occidentaux qui ont désormais plus de troupes au sol que les Russes.

| Q. Balle au centre entre l’Occident et Moscou, alors ?

Jacques Borde. Oui et non. Oui, car force est de constater qu’au-delà de frappes aéroportées soutenues mais encore insuffisantes, la présence russe sur le terrain laisse beaucoup à désirer. Sans compter la propension particulièrement imbécile de la diplomatie russe et de son chef, Sergueï V. Lavrov, de se faire rouler dans la farine et d’accepter des trêves qui, du point de vue de l’Ost occidentalis, n’ont qu’un seul but : acheminer hommes, armes et munitions aux Contras takfirî à Alep et ailleurs.

Assurément non pour la partie russe, dans la mesure où elle ne barguigne pas et ne fait aucune différence entre de bons et de mauvais terroristes comme les Occidentaux.

| Q. Mais, militairement, que reprochez aux parties impliquées ?

Jacques Borde. De ne pas avoir de stratégie sérieuse d’engagement aérien.

Je connais mal la doctrine russe en ce domaine. En revanche, ce dont je peux vous assurer, c’est que côté occidental, US en fait, on a laissé les grandes théories militaires au placard.

Quid du concept de la guerre aérienne définie par John Warden III, répertorié sous le nom des Cinq cercles[2] ?
Quid de celle de Harlan K. Ullman & James P. Wade, connue sous le nom de Choc & Effroi[3] ?

Une bonne guerre, c’est aussi un discours qui :

1- s’énonce clairement,
2- s’applique sans états d’âme et ligne de code par ligne de code.

Or, ce que l’a-coalition nous sert comme wargame au Levant depuis l’essor d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[4], excusez-moi de vous le dire ainsi : c’est de la gnognotte.

| Q. Bon. Et pour vous qui se bat réellement au sol ?

Jacques Borde. Toujours les mêmes, pardi. Dans le désordre :

1- Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)[5],
2- Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ[6],
3- Hezbollah,
4- Nirouy-é Ghods[7],
5- Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)[8].

En fait, du côté de Damas et de ses alliés, peu de changements au bout du compte. Si ce n’est le renforcement des troupes iraniennes et pro-iraniennes en première ligne.

| Q. Vous n’épargnez personne ?

Jacques Borde. Non. Et pourquoi le ferais-je ?

| Q. Vous ne penchez pas plus d’un côté que de l’autre ?

Jacques Borde. Mon côté serait celui d’une Grande guerre patriotique où des hommes sans a priori, comme Poutine et Trump, pour ne parler que d’eux, allieraient leurs forces pour exterminer – et je dis bien exterminer – le cancer takfirî et toutes (et là encore, je dis bien toutes) ses métastases. Nous en sommes loin. Très loin…

| Q. Et quid des guerres contre ISIS ?

Jacques Borde. Comme vous avez raison d’utiliser le pluriel. C’est un peu le problème. Au Levant, ou l’Orient compliqué si vous préférez, tout le monde joue perso ! Et c’est bien là que le bât blesse.

| Q. Mais pourquoi les puissances en font-elles aussi peu ?

Jacques Borde. Parce que les guerres se passent rarement comme prévu. Du coup, le plus souvent – voyez la lâcheté sans limites de Bruxelles et de la plupart des Européens – c’est la prudence qui est de mise.

Évidemment, s’engager c’est aussi ouvrir une boite de Pandore

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Vous croyez que le président français, François Hollande, s’attendait que sa guerre contre le terrorisme – la seule menée en Afrique, faut-il reconnaître – verrait l’ouverture d’un front du djihâd en France. Avec les conséquences que l’on connaît : à Paris, à Nice ?

Tenez, un autre exemple : des sources sécuritaires citées par la chaîne Al-Alam ont fait état de la disparition d’une plate-forme de missile… MIM-104 Patriot installée par la coalition séoudo-centrée sur une de ses bases à Ma’reb. Des appareils ont aussitôt survolé à basse altitude la vallée d’Obeida et plusieurs régions dans la province de Ma’reb et Chabwa à la recherche de l’engin. Sans rien trouver jusqu’à présent.

| Q. Inquiétant. Et qui serait où ?

Jacques Borde. Selon les mêmes sources : entre les mains de miliciens d’Al-Qaïda. C’est Washington qui va apprécier !…

| Q. Mais quel est l’intérêt du Patriot dans cette guerre ?

Jacques Borde. Faire ce pourquoi il a été conçu, pardi : abattre des engins adverses. En 2015, les batteries de Patriot séoudiens ont interceptés, le 6 juin et le 26 août 2015, des Scud tirés sur le sud de l’Arabie Séoudite. Et une batterie des Émirats Arabes Unis un OTR-21 Tochka[9], dans la nuit du 20 au 21 septembre visant la base de Safer dans le gouvernorat de Ma’reb.

De mémoire, les Patriot séoudiens sont des MIM-104D Advanced Capability-2 (PAC-2).

Si cet épisode est véridique, il va y avoir un drôle d’explication de gravure entre Américains et Séoudiens. Ça n’est tous les jours qu’un groupe terroriste met ainsi la main sur un système aussi avancé que le Patriot. Déjà qu’il y avait de l’eau dans le gaz entre Riyad et Washington !…

Notes

[1] La Prévention ciblée israélienne. La plupart du temps traduit par éliminations ciblées.
[2] Stratégie mise en place durant la 1ère Guerre du Golfe, mais développée depuis la fin des années 1980. Elle est basée sur la considération que « l’ennemi est un système » constitué de Cinq cercles (ou cinq anneaux) concentriques. 1Er cercle : les structures de commandement ; 2ème cercle : les éléments organiques essentiels (production d’énergie, fourniture de carburant, approvisionnement en nourriture & finances) ; 3ème cercle : les infrastructures, principalement les structures de communication physiques (routes, ports et aéroports) ; 4ème cercle : la population (qui, selon Warden, assurant la protection et le soutien des dirigeants est une cible légitime) ; 5ème cercle : les forces armées (régulières, principalement) ennemies.
[3] Shock & Awe: Achieving Rapid Dominance. Doctrine, rédigée par Harlan K. Ullman & James P. Wade en 1996, basée sur l’écrasement de l’adversaire par l’emploi d’une très grande puissance de feu, la domination du champ de bataille, et des démonstrations de force spectaculaires destinées à paralyser la perception du champ de bataille par l’adversaire et annihiler sa volonté de combattre.
[4] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[5] Armée arabe syrienne.
[6] Ou Brigade des Faucons du désert en français,  forme de réserve territoriale en quelque sorte ou pour faire simple, une sorte de Bassidj syrien, mais relevant de l’AAS, l’armée régulière syrienne.
[7] Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi, en français Corps des Gardiens de la révolution islamique. Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, commandée par le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là)
[8] Parti social national syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien (PPS), ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste.
[9] Plus connu sous son nom de code OTAN SS-21 (ou SS-21 Scarab) : un missile balistique tactique soviétique à courte portée d’une masse de 2 tonnes.

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