Guerre d’attrition Vs Guerre totale : Quelle cartes pour Moscou & ses alliés ? [2]

17 août, 2016

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

Comment faire lâcher prise aux Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[1] en Syrie ? Dans le jeu à trois bandes qui se joue au Levant, rien n’est jamais joué à l’avance. & tout le monde (Washington, Téhéran, Moscou) a sa petite idée derrière la tête…

| Q. Entrons dans le vif du sujet : Que faut-il penser de l’annonce de frappes russes menées à partir de l’Iran ? Est-ce vrai d’abord ?

Jacques Borde. Si l’on se fie à ce que nous en disent les Russes et aux images qui circulent, comment douter ? Des bombardiers russes effectivement déployés en Iran, ont frappé, mardi 15 août 2016, une série de cibles d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[2], en Syrie.

« Le 16 août » 23016, indique le communiqué du ministère russe de la Défense, « des bombardiers à long rayon d’action Тu-22М3 et des bombardiers tactiques Su-34, ont décollé, armés, de l’aérodrome Hamadan en Iran. Ils ont frappé des cibles des groupes terroristes État islamique et An-Nusrah dans les régions d’Alep, Deir Ez-Zor et Idleb ».

Ces frappes ont permis, toujours selon la même source ministérielle, la destruction de « cinq grands dépôts d’armes et de munitions » et de camps d’entraînement à Deir Ez-Zor, Saraqeb dans la région d’Idleb et à Al-Bab, une ville tenue par Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH) dans la région d’Alep.

Les avions russes ont également frappé trois centres de commandement dans les régions de Jafra et Deir Ez-Zor, éliminant « un grand nombre de combattants », selon le communiqué.

Pour être clair nous parlons là de Hamadan Air Base[3]. Une base de l’armée de l’air iranienne[4].

Ça c’est pour le volet militaire ! Mais Moscou a également fait savoir que le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, s’était rendu à Téhéran, où il a été reçu par le chef de la diplomatie iranienne, Mohammand Javad Zarif, pour évoquer entre autres sujets le… conflit syrien.

De son côté, et la concordance des temps militaire et diplomatique pourrait avoir son importance, le ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou, indiquait, la veille 15 août 2016, que Moscou et Washington « étaient proches d’un accord » sur une coopération militaire à Alep. « Nous sommes maintenant dans une phase très active de négociations avec nos collègues américains. Nous nous approchons pas à pas d’un projet -et je ne parle ici que d’Alep- qui nous permettrait vraiment de commencer à combattre ensemble pour ramener la paix afin que les gens puissent rentrer chez eux dans ce pays troublé », a répété avec insistance Choïgou.

Une information qui, toutefois, n’a pas été confirmée côté US. Interrogée sur la déclaration russe, la porte-parole du US Department of State, Elizabeth Trudeau, a, proprement botté en touche, affirmant lors d’un point de presse à Washington que « Nous avons vu les informations et n’avons rien à annoncer.(…) Nous restons en contact étroit (avec les autorités russes) ».

| Q. Quelle est la portée d’un tel événement, le raid à partir de l’Iran ?

Jacques Borde. On peut risquer plusieurs explications. Dont la dernière ne serait franchement pas une bonne nouvelle. Bon : prenons-les dans l’ordre :

1- une approche tactique d’abord : par rapport à d’autres bases de départ des Russes, l’Iran est plus près des lignes de front : gain de temps, gain de kérosène. Dans une guerre tout est bon à prendre lorsque cela allège votre logistique.
2- la volonté des Russes et des Iraniens d’asseoir leur alliance. En l’espèce, en ces temps où l’OTAN gesticule et menace beaucoup, le geste a toute l’apparence d’un bras d’honneur adressé aux faucons otaniens et occidentaux.
3- une forme de prudence aussi, le trajet Iran-Syrie évite d’aller frôler de trop près les espaces aériens otano-centrés. Donc évite de croiser de trop près les chasses occidentales. On ne sait jamais : on rappellera que la THK[5] a proprement shooté un Su-24 Fencer russe l’an dernier…
4- le signe que rien n’est joué en Syrie tant avec les combattants d‘Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH) que ceux de Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām[6]. En effet, il est à noter que les Russes décident là en fait de positionner leurs appareils les plus précieux, leurs Тu-22М3 Backfire C et Su-34 Fullback, en Iran plutôt que directement en Syrie. Aussi loin des coups de l’ennemi que possible. Naturellement, officiellement, la raison du choix de Hamadan Air Base est autre. Dixit Russia Today, « La base aérienne russe en Syrie ne pouvant pas accueillir des bombardiers à longue portée[7], les gouvernements iranien et russe ont signé un accord qui permet à la Russie d’utiliser la Base de Hamadan. Une telle possibilité raccourcit le temps de vol des avions jusqu’à leurs cibles en Syrie de 60% ».
5- une approche géostratégique ensuite : les plus mal lunés des Otaniens hurlant à la provocation à chaque passage de bombardiers stratégique russe à proximité de leurs eaux territoriales et espaces aériens. Moins de passage=moins d’incriminations= baisse de tension.
6- De toute évidence, au 15 juillet 2016, les VKS ne faisaient toujours pas de différence entre les différentes milices takfirî opérant en Syrie, les bombardant tout à outrance. Excellente chose chose…

Q. Mais des appareils russes positionnée en Iran ça n’est pas un peu près des Américains qui opèrent aussi dans la région ?

Jacques Borde. Oui. Mais :

1- Russes, Iraniens et Américains sont des grands garçons, des professionnels en fait. L’US Air Force a déjà vu passer sous son nez des paires de F-4E Phantom II des Nirouy-é Havei-é Jomhouri-é Eslami-é Iran (armée de l’air islamique iranienne) allant larguer leurs bombes en Irak. Cela s’est toujours passé sans incident. Et, comme l’a justement souligné Laurent Lagneau, sur son blog, « Pour frapper en Syrie, les bombardiers russes n’ont pu que survoler le nord de l’Irak, dont l’espace aérien est contrôlé par la coalition anti-EI dirigée par les États-Unis, voire le sud de la Turquie. Et cela suppose qu’ils aient été préalablement autorisés à le faire… »[8].
2- Juridiquement, du point de vue russe, ces vols se font à partir d’un territoire ami (l’Iran), en survolant un pays ami (l’Irak), pour aller soutenir un autre pays ami (la Syrie), tout est bien cadré. N’en déplaise aux droit-de-l’hommistes et autres coupeurs de cheveux en quatre dont l’avis n’a aucune espèce d’importance.

| Q. Quid des Israéliens ?

Jacques Borde. Content que nous parlions de gens sérieux ! Cela ne les gêne pas tant que ça. Bien sûr les relations totems[9] entre Moscou et Téhéran intéressent, voire préoccupent beaucoup, du côté de Jérusalem. Mais, à tout prendre, les stratèges de l’Heyl Ha’Avir savent qu’ils n’ont rien à appréhender de fâcheux de la part de leurs homologues de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS).

Techniquement parlant, les Backfire C, chargés de mutinons classiques, ne constituent pas une menace pour les pilotes de F-15C/I et F-16C/D et I israéliens. Là, le rapport de force est simple comme bonjour : les moustachus israéliens ne feraient qu’une bouche des Tu-23 russes.

Mais, rassurez-vous : rien de tel ne se produira.

| Q. Donc, si je vous suis : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et personne n’a de souci à se faire ?

Jacques Borde. Ah, ah, je n’ai pas dis ça ! En fait, en l’Orient compliqué, forcément, rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y paraît…

| Q. Et ?

Jacques Borde. Bon, premiers à se faire du souci : les Kamiz brunes d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH) et leurs petits camarades de la Contra takfirî. Des bases plus proches signifient davantage de raids et de bombes vous arrivant dessus. À l’évidence, entre le renforcement russe en Syrie, et Hamadan AFB en Iran : la tenaille russe devient plus pressante et implacable. Et, tant mieux si ça n’est que ça !

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Taper DA’ECH à partir d’Iran, c’est aussi une forme de gage de sincérité donné par les Russes à leur partenaire iranien. Mais, alors, pourquoi ce geste ?

Certes les Russes viennent de vendre un lot de navires dernier cri à Riyad. Ce qui doit en agacer plus d’un à Téhéran. Mais je me demande surtout si le choix russe d’opérer à partir d’Hamadan ne serait pas, plutôt, un manière de calmer les Iraniens dans le cadre d’un accord russo-américain sur la Syrie.

| Q. Dans ce cas-là, Téhéran serait le dindon de la farce ?

Jacques Borde. Pas seulement. Je ne crois pas que les Américains tiendront le plus petit de leurs engagement vis-à-vis es Russes. Tout ce que l’administration Obama recherche dans cette affaire, c’est que les Russes relâchent la pression sur les hommes liges de Washington en Syrie : les prétendus modérés. Le coup des fausse trêves commençant à lasser les Russes : il fallait bien trouver une autre ruse de sioux ! Avec de balourd de Lavrov10, plus c’est gros plus ça passe…

| Q. Sinon où en est-on des combats au sol ?

Jacques Borde. Pas bien loin, en fait. La Brèche de Ramoussa, comme l’appellent les nazsislamistes takfirî, n’en est pas vraiment une. Comme l’a noté Scarlett Haddad, « … le sentiment de victoire chez les combattants de l’opposition et ceux qui les appuient n’a pas duré longtemps. Il est apparu très vite que la brèche ouverte était étroite et peu sûre: 900 mètres de largeur pour 2 km de long. Elle ne peut pas être utilisée pour faire passer du matériel et des armes. Elle n’est même pas praticable pour les combattants, puisqu’elle est désormais sous le contrôle par le feu à la fois des rebelles, et de l’armée syrienne et de ses alliés »[11].

Par ailleurs, l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)[12] a aussitôt riposté du côté du Rif d’Idleb et s’emparant de « la localité de Knesba dans le Rif de Lattaquié qui y mène »[13].

Ceci expliquant les efforts incessants des Américains pour imposer une solution négociée aux Russes. Le grand jeu encore et toujours…

Notes

[1] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS,Troupes de défense aérospatiale.
[2] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[3] Code IATA : NUJ ; code ICAO : OIHS. Aussi connue sous le nom de Shahrokhi Air Base et de Noje Air Base. Le capitaine Mohammad Noje étant le premier pilote de l’IRIAF tué au combat.
[4] Auparavant, les bombardiers russes à long rayon d’act&ion décollaient de Russie, tandis que les bombardiers de première ligne (Su-24 et  Su-34) décollaient de la Base aérienne de Hmeimim, en Syrie.
[5] Ou Türk Hava Kuvvetleri (l’armée de l’air turque).
[6] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[7] Vrai uniquement pour les Тu-22М3 Backfire C.
[8] http://www.opex360.com/2016/08/16/des-bombardiers-russes-ont-ete-engages-en-syrie-depuis-base-en-iran/.
[9] Relations privilégiées dans le langage des Renseignements.
[10] Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov.
[11] L’Orient-Le Jour (12 août 2016).
[12] Armée arabe syrienne.
[13] L’Orient-Le Jour (12 août 2016).

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