Le Sultan lâche-t-il ses Loups (de guerre) gris sur la Syrie ?

| Turquie | Géostratégie | Jacques Borde |

Tout (& son contraire) a été dit sur Reccep Tayyip Erdoğan. Sauf (pour beaucoup) l’essentiel : son intelligence & sa maîtrise de l’art d’associer les contraires & en faire les outils dociles de sa politique. Dernier coup du maître de la Sublime porte : avoir su faire des redoutables Loups gris les instruments de ses plans en Syrie…

« Törküyem Gelmis
Dayes Gaçcmistir
Allah Törk Esgeri Gorusun »

« Ma Turquie est arrivée, Daech à fui,
Que Dieu soit le témoin de ses Turcs libres ».

Une photo, ornée du slogan ci-dessus, vient de faire le tour du monde en illustration de la via factis que vient d’effectuer la Turquie de Reccep Tayyip Erdoğan sur une portion frontalière du territoire de la République arabe syrienne (RAS).

Via factis qui a été réalisée sous le parapluie des appareils de la Türk Hava Kuvvetleri (THK)[1], mais aussi de l’Air Force de ce bon Barack H. Obama. Le tout associée à des menaces à peine voilées à destination de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)[2] et de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Souriya[3], leur intimant de se tenir à distance. Donc de laisser une partie du territoire de la Syrie tomber en des mains étrangères.

Sorte de remake, en quelque sorte de l’affaire des Sudètes. Perspective qui, de Bruxelles à Berlin, ravira les Munichois qui y font la loi !

J’entends, déjà, le cœurs des vierges germanopratines s’offusquer et s’indigner du peu de cas que je fais des gentils membres de l’opposition modérée syrienne (sic) supposés avoir arraché de haute lutte ces lambeaux de terre syrienne aux gros vilains d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[4], et aux à peine plus fréquentables – c’est selon la saison et l’humeur (variable, à l’évidence) des chancelleries – combattants kurdes des Yekîneyên Parastina Gel (YPG)[5].

La preuve nous disent nos vierges effarouchées : contemplez le visage mâle et buriné par les ans de cet aimable combattant de l‘opposition modérée syrienne.

À cela près que l’homme dont la photo est en train de faire le tour du monde, n’est, en l’espèce :

1- ni opposant,
2- ni modéré,
3- ni encore moins syrien !

Qu’est-ce qui me permet d’être aussi catégorique ?

Oh, quelques éléments que je vous énonce comme ils me viennent à l’esprit :

1- le treillis, type BDU centre -Europe est similaire à celui de la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)[6].
2- la chasuble de combat que l’homme porte est la copie conforme de celles développées pour la TSK, telles que répandues dans les années 80 et 90.

Vous me direz, tout se copie, se détourne ou se pille en cet Orient compliqué qui nous occupe l’esprit.

Ce qui, en revanche, se copie beaucoup moins, ou plutôt pas du tout, est le signe de reconnaissance des Boz Kürtlar[7] que notre homme esquisse de sa main libre[8].

En usage au sein des Boz Kürtlar ou repris par les groupies (hommes et femmes) du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP)[9], y compris dans les boites de nuit ou les restaurants branchés des rives du Bosphore, il permet aux membres et sympathisants du MHP de se reconnaître en tous lieux et en toutes circonstances.

Ce geste symbolise la tête de loup qui est l’animal éponyme des nationalistes-identitaires pantouraniens qui constituent le socle du MHP.

Un peu à la manière ou le salut romain était celui des Arditi des Corps francs et des Chemises noires de Mussolini, ce geste n’a aucune chance d’être repris par quelqu’un qui ne partage pas la doctrine idéaliste du MHP et de ceux qui s’en réclament. À peu près comme si vous demandiez à un membres des Brigades internationales de la Guerre d’Espagne de lever le bras au lieu du poing serré !

À l’évidence, cette photo confirme ce que je disais précédemment. À savoir que :

« Quant à la droite, celle du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP) et de ses Boz Kürtlar, la doxa pantouranienne mise en avant par Erdoğan, les a complètement tétanisés. En fait, il leur a piqué leur propre rhétorique. Sur certains points de son discours, Erdoğan est plus Loup gris que les Loups gris ! ».

Et, aujourd’hui, ce sont bien des miliciens clairement identifiables et identifiés comme des Boz Kürtlar qui, parmi d’autres, font le travail de troupes au sol permettant au président turc, Reccep Tayyip Erdoğan, de concrétiser ses visées territoriales sur une partie de la Syrie voisine.

Question subsidiaire : l’administration Obama peut-elle feindre d’ignorer la nature non-oppositionnelle, non-modérée et non-syrienne des chiens de guerre qu’Ankara vient de lancer chez ses voisins ?

Pas vraiment. En effet, à partir des années, la CIA ne se privera guère de l’expertise du combat asymétrique et anti-terroriste qui était celle des Boz Kürtlar.

Pire, selon Le Monde diplomatique, revenant sur la tentative d’assassinat de Jean-Paul II, les Boz Kürtlar, dont faisait partie Mehmet Ali Ağca, auraient été manipulés par Gladio, réseau stay-behind de l’OTAN[10]. L’objectif de l’assassinat aurait été de poursuivre la stratégie de la tension en Italie, dans la continuité de l’attentat de la gare de Bologne en 1980, dont les effets commençaient à s’essouffler.

Le Monde diplomatique souligne, aussi, que Mehmet Ali Ağca a été aidé par Abdullah Çatlı, autre membre des Loups gris et membre notoire de Gladio. De son côté, l’historien Daniele Ganser évoque, dans son livre sur Gladio publié en 2005, les liens entre les Loups Gris, la CIA et Counter-Guerrilla, la branche turque de Gladio[11].

Donc difficile de prétende que personne au sein de l’administration Obama ne soit fichu de savoir faire ce que n’importe quel noctambule stambouliote fait tous les jours : reconnaître un Loup gris quant il en croise un[12] !

Quel avenir peut avoir ce que certains voient quelque comme l’union contre nature du lapin-AKP avec la carpe-MHP ? En fait, elle pourrait être plus inscrite dans la dure que le croient ses détracteurs.

En effet, comme l’a noté Caroline Galactéros, l’apport des des Boz Kürtlar n’est pas négligeable pour Erdoğan. Le MHP offre au camp présidentiel son ancrage très fort en Asie centrale. Par ailleurs, note encore Caroline Galactéros, « Les nationalistes sont largement anti-occidentaux et favorables à un rapprochement avec des États comme la Russie ou l’Iran ».

Mais, leur approche de la relation russo-turque n’est pas, pour autant de nature à inquiéter l’administration Erdoğan. Leur nationalisme n’est guère partageur est est plus rigoureux que celui des Kémalistes ou des Gülenistes eux carrément vendu à l’allié transatlantique. Contrairement aux Kémalistes, les Boz Kürtlar, rappelle Caroline Galactéros « ne sont pas progressistes, pas occidentalistes et pas socialisants. Marqués par une forme de  »national-ottomanisme », ils sont beaucoup moins laïcs et beaucoup moins gênés par l’islamisme de Recep Erdoğan qu’ils acceptent au nom du nationalisme ottoman ».

Et leur implication dans le combats en Syrie montre bien le choix qu’ils ont fait : la Sublime porte avant tout.

Erdoğan pourrait même ne pas trop s’attirer l’inimité de Téhéran, le seul vrai allié de Damas.

De fait, la question kurde est vue avec autant de méfiance à Téhéran qu’à Ankara. Et les Iraniens ont vu d’un très mauvais œil l’attitude ambiguë de la Russie sur la question kurde, notamment depuis que le Partiya Jiyana Azad a Kurdistanê (PJAK)[13], qui est la branche iranienne du PKK, a repris ses opérations sur le sol iranien.

Quid, in fine, de la crise syrienne ?

En un mot comme en cent : la boucle est bouclée dans l’agenda de l’administration Erdoğan. Et les Russes, dira-t-on ? Une fois encore, trop occupés à couper les cheveux en quatre avec le US Secretary of State, John F. Kerry, ils se sont faits rouler dans la farine par bien plus malin qu’eux : Reccep Tayyip Erdoğan, qui a blousé tout le monde.

Notes

[1] Armée de l’air turque.
[2] Armée arabe syrienne.
[3] Force aérienne arabe syrienne.
[4] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[5] Unités de protection du peuple.
[6] Armée de terre turque.
[7] Loups gris.
[8] L’autre tenant un AK47 de facture classique.
[9] Parti d’action nationale, nationaliste et pantouranien.
[10] Mis en place dans le Bloc de l’Est par la CIA et quelques autres SR occidentaux.
[11] Ce que n’ont pu manqué de faire les opératifs de la CIA et les membres des forces spéciales US présents en Turquie et en Syrie.
[12] Ce que n’ont pu manqué de faire les opératifs de la CIA et les membres des forces spéciales US présents en Turquie et en Syrie.
[13] Parti pour une vie libre au Kurdistan.

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