Hooliganisme Vs Hollandisme : Qui a gagné la bataille ?

| France | Euro 2016 | Questions à Jacques Borde |

Prévisibles de longue date, les enjeux sécuritaires de l’Euro 2016, ont été – comme beaucoup de choses relevant de l’administration Hollande – sous-estimés & gérés de manière bizarrement professionnelle. &, du coup, sauf à reprendre la main, de façon particulièrement énergique, la cause, à bien des égards, a été définitivement perdue à Nice. RetEX sur ce énième échec d’un quinquennat à bout de souffle.

| Q. Vous n’avez pas un peu l’impression de vous être trompé au cours de notre premier entretien[1], en minorant le phénomène hooligan ?

Jacques Borde. Non, pas du tout. Le problème est qu’à Marseille, en n’évaluant pas les risques correctement, les autorités de la République – les policiers chargés du maintien de l’ordre ne sont que les exécutants de la chose publique – ont pour ainsi dire regardé une mèche s’allumer sous leurs yeux sans réagir. C’est comme pour, l’après-midi de Cristal à Sarcelles, l’Hyper Casher[2], le Bataclan, Nice, tous ces avatars du terrorisme intérieur takfirî démontrent l’inadéquation des réponses et le manque d’anticipation des menaces, depuis l’arrivée des gauches aux affaires. Comme il existe, ad minimo, des passerelles entre le milieu des cités et les agents dormants takfirî, la maîtrise de cette forme de violence asymétrique par les premiers sert au seconds. Lorsque ce ne sont pas  strictement les mêmes…

| Q. Quelle mèche ? De quoi parlez-vous ?

Jacques Borde. Reprenons le fil des premiers dérapages, si vous le voulez bien ! Le gérant du Pub Irlandais sis sur le Vieux Port[3], Anthony Heraud, a déclaré avoir vu des « jeunes » descendre de banlieues sensibles afin de se frotter à des supporters anglais qui buvaient tranquillement leurs consommations.

Si l’on s’en tient à ses déclarations à l’Associated Press (AP), que nous a appris Heraud ? Que de « jeunes locaux » (sic) ont déclenché les échauffourées sur le Vieux-Port.
« Il y a eu d’abord quelques petits échanges verbaux, mais rien de trop méchant (…) Les Anglais sont cools. Ils étaient là tout simplement faire la fête et beaucoup chanter entre eux. Mais aucun problème ».

Quant à la thèse, privilégiée – dans un premier sur les media généralistes, sans doute le temps d’accorder leurs violons – que les heurts n’y opposèrent que des « supporters russes » (sic) aux vilains hooligans anglais. Ne mélangeons pas tout :

1- Les Hooligans (de plusieurs nationalités) ne sont qu’une minorité[4].
2- Leur comportement n’excuse pas que des gangs ou telle association de supporters phocéens attaquent, de manière délibérée et organisée, tel ou tel groupe de spectateurs venu assister à l’Euro 2016.
3- Les incidents entre groupes de supporters ne sont venus qu‘après.

Il fallait une étincelle pour que tout dérape. Par quelle aberration, les pouvoirs publics ont-ils laissé des bandes venus de quartiers périphériques mener de véritables expéditions préventives dans des zones où étaient concentrés des supporters, eux, passablement alcoolisés ?

| Q. Pourquoi parler d’expéditions préventives délibérées ?

Jacques Borde. Parce que si vous êtes – je parle là de la puissance publique – dans l’incapacité d’empêcher des groupes de délinquants de se déplacer en nombre d’un Point A à un Point B pour s’y livrer à des violences sur la voie publique, il me semble qu’il y a bien préméditation, d’un côté, et lacunes de l’autre.

| Q. Vous n’exagérez pas un peu ?

Jacques Borde. Non pas du tout. Nous sommes, juste au-dessous de la limite du conflit de basse intensité. Nous sommes dans le cadre d’affrontements urbains. Techniquement, cela ressemble beaucoup aux premières manifs de Contras pro-occidentaux en Syrie. Le principe même du Retour d’Expérience (RetEx), c’est de tirer des leçons de ce qui nous arrives, pas de regarder notre nombril…

Pour y faire face, efficacement je veux dire, il faut être extrêmement réactif face à ce type de violence. Quelque part, nos erreurs à répétition ont conduit à Nice.

Quant aux modi operandi, les langues commencent à se délier. Prenez le temps d’intervention des groupes d’intervention au Bataclan : il y a indubitablement une faillite française. Notamment, dans la réduction de la Boucle OODA[5] entre ce qui doit alerter les autorités et l’action de la puissance publique sur le terrain. Le fait que le reste des rencontres de l’Euro ait pu se dérouler sans tragédie n’est pas une excuse non plus..

| Q. Nous n’avons pas assez écouté les Britanniques ?

Jacques Borde. Les policiers britanniques ? À ce stade, à l’époque des flash mobs, des selfies et des technologies de communication, j’en suis à me demander si ça n’est pas de l’expertise israélienne dont nous avons plutôt besoin.

| Q. Qu’est-ce que les Israéliens viennent faire là-dedans ?

Jacques Borde. Oh, une chose très simple : dans leur lutte contre le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (Hamas)[6], du temps où le patron du Sherut Ha’Bitaron A’Klali (Shabak)[7] était le Dr. Yuval Diskin, ils ont su réduire de manière très efficace la Boucle OODA entre les Renseignements et l’action sur le terrain.

Aujourd’hui, et quelle que soit la ligne de front et la typologie de l’adversaire, voyez Sisco et Arcachon depuis, c’est surtout savoir raccourcir le temps qui est notre principal défaut. Que ce soit face aux 5ème colonnes takfirî, qu’aux gangs de cités de non-droit.

Sinon à noter le remarquable article de Fatiha Boudjahlat, Burkini, Tremblay… Décryptez les 7 pièges que nous tendent les islamistes, paru sur 7X7:.

| Q. Mais, à Marseille précisément, qu’est ce qui nous a échappé ?

Jacques Borde. Pratiquement tout, dirai-je. Quant à ce qu’ont sait de ces premiers heurts : les images choisies pour illustrer les ratonnades contre des pubs fréquenté par des Anglais montrent majoritairement que ces supporters russes (sic) devraient tous être des Caucasiens du Sud, des culs noirs, comme les appellent les Russes. Curieuse typologie, non ?

Sinon à ce stade des violence, je vous répète ce que je vous ai, déjà, dit. À savoir que « tout ceci n’a rien à voir avec une rixe spontanée entre gens se rencontrant par hasard. Mais, plus, à une attaque préméditée de touristes, qu’ils soient éméchés n’y changeant pas grand-chose quant à la nature et à la gravité des faits, c’est un peu comme l’Affaire de Cologne, nul n’est fondé en droit d’agresser ainsi autrui ! ».

| Q. Mais, il y a bien eu des violences aggravées de la part de supporters anglais ?

Jacques Borde. Oui, bien sûr ! Mais à ce stade, trois choses :

1- Lorsque vous dégoupillez une grenade, inévitablement, tôt ou tard, elle vous explose entre les mains ! C’est exactement, ce qui s’est passé. Il ne fallait pas laisser passer les premières rixes. RetEx à méditer pour des situations qui pourraient se reproduire. Pour semer la terreur dans un festival ; il y a d’autres éventualités à prendre en compte que le détournement à des fins terroristes d’un poids lourd !
2- La limite qui sépare le hooliganisme et le supporter lambda britannique est souvent ténue. Lorsque que vous voyez, sur le port, puis à la télé, que la digue de la sécurité publique a cédé, vous ne sortez plus de votre chambre d’hôte ou d’hôtel dans le même état d’esprit. Surtout si entre 30 et 40 ans vous avez flirté avec le hooliganisme dans votre jeunesse.
3- Constater qu’en France, des rixes qui ne sont plus possibles dans les grandes rencontres (que ce soit outre-Manche ou en Russie) étaient parfaitement reproductibles à Marseille ou Lyon, a fait l’effet d’un chiffon rouge sur des supporters, au fond, toujours prêts à basculer !

Chic : un pays où le hooliganisme de papa est encore possible !

La seule chose à faire était de rafler un maximum d’émeutiers, sans se préoccuper d’où ils venaient et tous les faire passer en comparution directe et faire passer le message afin qu’ils écopent du maximum autorisé : Marseillais, Russes, Anglais, Patagoniens, Vénusiens, aucune importance. Là, on a surtout laissé passer la vague en croisant les doigts.

La suite, on la connaît.

| Q. Certains parlent aussi d’un échec politique ?

Jacques Borde. Pour l’Élysée ? Oui. C’est notre confrère Challenges qui a estimé que l’Euro 2016 est la dernière chance de rebond pour François Hollande. Sa « chance ultime de rassembler »[8].

La défaite des Bleus et Nice ont refermé le cercueil de ces espérances-là. Nice qui, quoi qu’on en dise, fait bien partie des scalps ornant les palais jamais rasés d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DAECH)[9]. Pour le reste : qui sait apprendrons-nous dans des années que notre communauté du Renseignement a mieux joué son rôle que nos instances politiques en pleine perditions qui ne tiennent que peu compte de ses avis : ficher ne sert à rien, si on n’éradique pas derrière. Ce qui à ce jour n’a pas encore été compris. Et, donc, n’a pas été fait…

Notes

[1] Les violences antisémites qui eurent lieu dans cette ville de Région parisienne, au prétexte de manifestations dénonçant la situation en Palestine.
[2] Le O’Malley, sauf erreur de ma part.
[3] Voir la photo illustrant ce papier…
[4] Pour Observation-orientation-décision-action. Appelé aussi Cycle de Boyd.
[5] Ou Mouvement de résistance islamique, en français. L’acronyme signifie également zèle en arabe.
[6] Pour Service de Sécurité générale. Équivalent israélien de la DGSI et du FBI.
[7] L’ultime créneau de François Hollande, in Challenges n°481 (9 juin 2016).
[8] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.