Kulturkampf, Guerre d’attrition & Big business : Les (vraies) raisons de nos engagements

6 septembre, 2016

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

Pourquoi fait-on la guerre ? ou pourquoi fait-on la guerre à fleurets si mouchetés (voire pas du tout, pour certains) ? Ou lorsque le Big business l’emporte largement sur le Kulturkampf & la guerre contre le nazislamisme, le terrorisme & les Takfirî !

« Ni oubli, ni pardon, ni reconnaissance diplomatique, ni négociations. Destruction du pseudo-État islamique. Totale. Partout. Maintenant ».
Une amie sur la Toile, à propos de DA’ECH.

| Q. Mais comment expliquez-vous notre complaisance vis-à-vis de certains pays d’Orient, avec lesquels nous ne partageons que fort peu de valeurs ?

Jacques Borde. Une raison principale, l’une des plus vieilles au monde : l’argent, le fric, le cash, le flouze, les pépettes, le pognon, etc., pardi.

| Q. Mais cela concerne les pays du Golfe, non ?

Jacques Borde. Pensez-vous ! Ankara est, aussi, un gros client des Européens. Ainsi, comme l’a révélé Guillaume Belan, « le consortium Eurosam serait en discussion avec le gouvernement turc pour l’acquisition du système de Défense aérien SAMP/T qui met en œuvre des missiles Aster 30 »[1].

On parle même d’une urgence du besoin, « Ankara souhaiterait, en effet, une capacité initiale très rapidement »[2], selon une source proche de l’administration Erdoğan, citée par Daily Sabah. Encore une fois, ça n’est pas moi qui le dit…

| Q. Pourquoi une telle urgence ?

Jacques Borde. Parce que Reccep Tayyip Erdoğan – quoi qu’on soit en droit de penser de lui – est tout sauf un imbécile. Or, en ces affaires, le maître de la Sublime porte garde trois choses à l’esprit :

1- La guerre contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[3], risque encore de durer un bon bout de temps. À rappeler que les voisins wahhabi de la Turquie – Arabie Séouditye et Qatar – fourriers avérés d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[4], disposent de moyens aériens puissants : 300 appareils pour la seule Al-Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Saʿūdiyyah (RSAF)[5].
2- Un bonne couverture aérienne est un signe de puissance et un garantie de sanctuarisation.
3- Les généraux de la Türk Hava Kuvvetleri (THK)[6]savent pertinemment que la présence des appareils de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[7]russe ne va pas s’arrêter du jour au lendemain et que les Russes ont, par ailleurs, notablement renforcé les capacités de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Souriya[8]. Autant savoir tenir les gêneurs à distance.

| Q. Mais DA’ECH, lui, n’a pas de composante aérienne ?

Jacques Borde. À part quelques vieux coucous, non. Mais, en termes de priorité, ce sont davantage les appareils russes et syriens que l’on tient à avoir dans son enveloppe de tir.

Je vous rappelle que l’administration Erdoğan vient de remettre sur les rails son dogme du pas d’ennuis avec les voisins. Ce qui, traduit en bon français, signifie qu’Ankara s’est fait à l’idée d’un voisin syrien non passé sous les fourches caudines des Takfirî. Donc avec une Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)[9] encore aux manettes militaires et ayant les moyens de se défendre.

Or, comme le souligne Karim Pakzad10, si « … l’opération turque a brouillé un peu les cartes. Mais il y a aussi la reprise des localités à Alep par le gouvernement syrien avec le soutien de la Russie et de l’Iran… Si le régime arrive à contrôler totalement Alep, alors ça sera une défaite énorme pour l’opposition soutenue par l’Arabie Séoudite, le Qatar et les USA. Puisque le rapport de forces change, les États-Unis prennent leurs distances dans les négociations avec la Russie ».

Avis partagé par le secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem, aux yeux de qui « la situation en Syrie s’améliore d’un jour à l’autre en faveur de l’État syrien et de ses alliés, alors que l’autre partie perd quotidiennement et se retrouve tous les jours devant de nouvelles crises ».

Nouvelle donne, nouveau discours : Erdoğan change simplement de braquet.

Nous sommes là dans la tension dialectique normale entre puissances. Regardez -moi bien : j’ai les moyens de me défendre !

| Q. Et contre qui ?

Jacques Borde. Si vis pacem para bellum, disaient les Anciens Romains. Le problème pour Ankara c’est que tous ses voisins s’offrent des jouets de plus en plus performants. Jusqu’aux Iraniens qui, pour « plusieurs dizaines de milliards de dollars »[11], sont bien partis pour équiper leur Nirouy-é Havei-é Jomhouri-é Eslami-é Iran[12] de près de 250 Su-30. Et pas des modèles anciens, car « il s’agirait de la même version que celle livrée à l’Inde, à savoir le standard MKI »[13].

Le fait de peaufiner ses bonnes relations avec Damas et Téhéran, n’empêche pas la prudence. Et ça Reccep Tayyip Erdoğan le sait mieux que personne.

Or, souligne Karim Pakzad, la donne a, aussi, changé à Ankara. Et si « … le but essentiel de la Turquie il y a trois ans, c’était vraiment la chute du régime de Bachar el-Assad…. À cette époque-là les Kurdes ne représentaient pas un enjeu, ils étaient marginalisés et n’avaient pas une position importante dans la guerre. Après Kobanê et après le soutien des Occidentaux… les Kurdes sont apparus comme une force importante aussi bien militaire que politique. Aujourd’hui l’objectif essentiel de la Turquie n’est plus de faire chuter Bachar el-Assad mais d’empêcher que les Kurdes deviennent une force importante au Nord de la Syrie ».

| Q. Et ça ne risque pas d’en agacer plus d’un à Jérusalem ?

Jacques Borde. Si, bien sûr, les Israéliens on toujours eu à l’idée de garde une longueur d’avance sur l’ensemble de leurs voisins.

Voir aussi bien les Turcs que les Iraniens renforcer leurs capacités militaires n’est certes pas la nouvelle que l’on attendait à Jérusalem.

Là, désolé pour Tsahal, il faudra faire avec.

| Q. Et pourquoi les Russes arment-ils autant l’Iran ?

Jacques Borde. D’abord parce qu’ils ont, eux aussi, besoin de cash. Le Big business, comme les autres ! En plus, l’amitié géostratégique c’est comme l’amour, ça n’existe pas en soi. Ce qui existe : ce sont les preuves d’amour.

À Téhéran, à raison, on en a ras le turban des trêves que concluent, derrière le dos de l’Iran, Russes et Américains et qui ne servant qu’à renforcer les groupes comme Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām[14] et ses avatars et mises à jour. Trêves sans lendemain, bien sûr, mais qui, in fine, obligent Damas et ses alliés iraniens (et pro-Iraniens) à remettre le couvert pour se débarrasser des terroristes modérés (sic) que les Occidentaux laissent se jeter à la gorge de la Syrie (et du Liban) à intervalles réguliers.

Les Su-30 dernier-cri fournis à l’Iran c’est un peu, de la part des Russes, leur manière de se faire pardonner leurs coucheries diplomatiques avec le US Department of State.

Des preuves d’amour, vous dis-je…

| Q. Mais, quelque part, ça n’est pas inquiétant d’armer à outrance des gens dont on ne sait pas dans quel camp ils seront demain ou après-demain ?

Jacques Borde. Si, bien sûr. Et c’est bien une partie du problème. Mais, de l’autre, le calcul de l’administration Hollande – qui sera, à peu de choses près, celui d’une administration Sarlozy-bis ou Juppé – est que pour avoir les moyens d’équiper nos propres forces armées, il faut vendre nos armements à ceux qui, nécessairement, ont les moyens de se les offrir ! Et, volens nolens, on en arrive à cette aberration : suréquiper Doha et Riyad et laisser Beyrouth dans le dénuement le plus absolu !

| Q. Manque-t-on à ce point-là d’autant de moyens ?

Jacques Borde. Oui, hélas. Et ça n’est pas moi qui le dit, mais (entre autres) le président de la Commission des affaires étrangères, de la Défense, des forces armées du Sénat, Jean-Pierre Raffarin :

« L’emploi de nos forces est aujourd’hui au maximum de nos moyens. Toute nouvelle intervention française significative devra se faire au détriment d’un engagement actuel de nos forces. C’est donc très préoccupant. D’autant plus que de nouvelles menaces sont possibles. Cela nous impose à la fois un effort financier renforcé, mais également une certaine rationalisation de nos interventions. Je pense par exemple aux OPINT (opérations intérieures) qui sont venues s’ajouter aux OPEX (opérations extérieures), pour lesquelles notre réflexion doit être poursuivie. L’opération Sentinelle n’est pas un projet achevé. Par ailleurs, je suis personnellement avec une grande attention la situation en Libye et ses possibles impacts sur le Maghreb qui représentent, pour la France, une menace de premier rang »[15].

Ce cher Raffarin oubliant (sic) de nous rappeler que c’est bel et bien l’administration Sarkozy qui a renversé la table d’un pouvoir stable et pérenne en Libye…

Notes

[1] Air & Cosmos, n°2512 (2 septembre 2016).
[2] Air & Cosmos, n°2512 (2 septembre 2016).
[3] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[4] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[5] Royal Saudi Air Force, armée de l’air séoudienne.
[6] Armée de l’air turque.
[7] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS,Troupes de défense aérospatiale.
[8] Force aérienne arabe syrienne.
[9] Armée arabe syrienne.
[10] Chercheur à l’IRIS, spécialiste de la Question kurde.
[11] Air & Cosmos, n°2512 (2 septembre 2016).
[12] Armée de l’air islamique iranienne.
[13] Air & Cosmos, n°2512 (2 septembre 2016).
[14] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[15] Air & Cosmos, n°2512 (2 septembre 2016).

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail