La DCNS touchée (mais guère plus…) par le travers : Comment & à qui la faute ?*

| France/Australie | Défense | Questions à Jacques Borde |

Tempête dans un verre d’eau ou coup majeur porté à notre industrie navale ? Difficile d’en dire plus. La seule chose qui soit sûre & certaine : ceux qui ont lâché cette torpille savaient ce qu’ils faisaient.

* Entretien un peu ancien (sic) : publication retardée en raison de l’actu.


| Q. Que penser de l’Affaire des fuites de la DCNS ?

Jacques Borde. Ho, bien des choses ! Primo, quel que soit son auteur, reconnaissons que l’affaire a été rondement menée : 22.400 pages divulguées, des documents estampillés Restricted Scorpene India, tout de même. Il est trop évident qu’il s’agit là d’un coup bas visant l’industrie navale militaire française. Elle et elle seule.

Côté DCNS[1], on a fait savoir qu’une enquête « déterminera la nature exacte des documents qui ont fait l’objet de ces fuites... »[2]. Affaire à suivre, donc.

Quant aux enquêteurs, il s’agit, bien évidemment, de l’aile Contre-espionnage de nos SR.

| Q. Est-ce grave ?

Jacques Borde. Oui et non. Oui par le volume. Comme l’on noté, conjointement, The Australian et la Tribune, « Les révélations sont fâcheuses, et préoccupantes pour DCNS. Le constructeur naval français a été victime d’une fuite massive d’informations techniques sur ses sous-marins Scorpène ».

Tout ceci est un petit peu embarrassant. Surtout vis-à-vis de nos clients. Actuels et ceux de demain, encore plus.

Non. Quant à la nature même des documents incriminés. Ainsi, à en croire DCNS tout cela porterait sur des éléments sensibles mais « non critiques et non confidentiels ».

Ouf, on respire!…

Toutefois, DCNS a déclaré ne pas pouvoir exclure la thèse de la « guerre économique », la concurrence dans le domaine étant « de plus en plus dure ». « Nous, nous ne pouvons pas nous avancer sur des allégations qui sont faites. C’est pour cela que nous demandons aux autorités de faire une enquête », a indiqué une porte parole de DCNS, interrogée par Reuters.

À prendre aussi en compte le communiqué de la DCNS sur son site :

« DCNS a pris connaissance des articles publiés dans la presse australienne concernant des fuites de documents sensibles sur le sous-marin Scorpène Inde. Une enquête approfondie est menée par les Autorités Nationales de Sécurité sur cette affaire. Cette enquête déterminera la nature exacte des documents qui ont fait l’objet de ces fuites, les préjudices éventuels pour nos clients ainsi que les responsabilités »[3].

| Q. Quid de notre contrat avec Canberra ?

Jacques Borde. A priori, l’Australie n’est absolument pas concernée par le dossier Scorpène. Sauf que le Premier ministre australien Malcolm Turnbull a reconnu que cette fuite était « préoccupante » tout en en relativisant l’impact éventuel pour son pays. « Le sous-marin que nous construisons ou que nous allons construire avec les Français s’appelle le Barracuda, et est totalement différent du Scorpène conçu pour la marine indienne » a-t-il tenu à préciser à Channel-7. « Nous avons les dispositifs de protection de nos informations de Défense les plus élevés, que ce soit dans le cadre d’échanges avec d’autres pays ou en Australie », a-t-il ajouté à nos confères.

Une version des faits appuyée par son ministre de l’Industrie de Défense, Christopher Pyne, qui a estimé que « La fuite n’a aucun lien avec le prochain programme de sous-marins du gouvernement australien (…). Ce programme se déroule dans un cadre très strict qui régit la façon dont toutes les informations et données techniques sont gérées et seront gérées à l’avenir ».

| Q. Et, comment la justice a-t-elle réagi ?

Jacques Borde. L’Australie, fort heureusement, n’est pas la France. Une réaction assez sèche et efficace, en fait.

Aussitôt, la Cour Suprême de Nouvelle-Galles du Sud  a confirmé ce jour la décision provisoire qu’elle avait rendue, dès le 29 août 2016 à l’encontre de The Australian. Le quotidien, qui avait déjà supprimé, à la suite de cette première décision, les documents mis en ligne sur son site Internet remettra à DCNS l’ensemble des pièces en sa possession et s’est vu interdire la diffusion de tout nouveau document n’ayant pas vocation à être public.

| Q. Ce qui satisfait la DCNS ?

Jacques Borde. Oui, évidemment. « Attaché au plus strict respect du secret des documents et de la confidentialité des communications », la DCNS « s’est satisfait de cette décision de la justice australienne ».

| Q. Et, c’est tout ?

Jacques Borde. Non, bien sûr. En parallèle de cette action, côté français ; DCNS a porté plainte contre X pour abus de confiance, recel et complicité auprès du Parquet de Paris.

| Q. Et ceux qui parlent des SR étasunien ?

Jacques Borde. Comme responsables de la fuite ? Là, pour le coup, ça semble plutôt tiré par les cheveux. Le système de combat des 12 Shortfin Barracuda australiens étant fourni par les États-Unis – développé par Raytheon, me semble-t-il – les Américains se tireraient une balle dans le pied en torpillant le projet. Rappelons que s’ils ont embarqué sur le projet Shortfin Barracuda, c’est que leur industrie navale n’avait pas de modèle à proposer qui entrât dans l’appel d’offres émis par Canberra.

Là, je pense que le coup nous viendrait plus des Japonais ou des Allemands. Depuis quand Merkel a-t-elle jamais fait quartier aux entreprises françaises ?

| Q. Vous croyez Berlin capable de ça ?

Jacques Borde. De ça et de bien d’autres choses, en fait. Comme dit un proverbe populaire (africain je crois) : un poisson pourrit toujours par la tête. Et, désolé, ne comptez pas sur moi pour voir dans Merkel, l’héritière du grand homme d’État que fut Adenauer !

Notamment en raison de son attitude équivoque quant à la prétendue lutte de son administration contre le terrorisme takfirî. Nous sommes toujours aussi éperdument seuls à nous épuiser sur le front du djihâd sahélo-saharien.

Pour le reste, le principal apport de l’Allemagne est la frégate Augsburg, destinée à épauler le Charles-de-Gaulle, lors de ses opérations, à partir de la rentrée.

Les frégates classe Bremen sont spécialisée dans la lutte anti-sous-marine, mettant en œuvre deux hélicoptères Sea Lynx Mk88. Ce qui nous fait une belle jambe ! Ni Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[4], ni ses petits camarades ne disposent d’aucune composante navale, de surface ou sous-marine.

Leur capacité de nuisance se limiterait, le cas échéant, à tirer à l’antichar sur un chaland de débarquement.

| Q. Il n’y a pas une composante aérienne allemande en Turquie ?

Jacques Borde. Si. Des Tornado ECR de la Bundesluftwaffe qui n’y mènent que de rares opérations de reconnaissance. Mais plus pour longtemps : « La Bundeswehr se prépare à un retrait de Turquie (…), des vérifications sont en cours pour déployer les Tornado et les avions de ravitaillement à Chypre ou en Jordanie », a révélé Der Spiegel.

Une information confirmée, du coupe, par le ministère allemand de la Défense, un de ses porte-paroles admettant que « Nous aimerions poursuivre notre mission en Turquie au sein de la coalition mais il y a des alternatives à la base d’Incirlik ».

| Q. Donc Chypre ou la Jordanie ?

Jacques Borde. Oui, si l’administration Merkel tient ses engagements. Une fois partis de la zone…

Bon, si l’option jordanienne est, finalement, retenue, les Tornado ECR allemands y rejoindront nos Mirage 2000 et les F-16A/B belges. Si c’est Chypre, ça sera pour côtoyer les Tornado GR4 de la Royal Air Force sur Akrotiri AFB[5].

Notes

Notes

[1] Détenu à 62% par l’État français.
[2] AFP (24 août 2016).
[3] http://fr.dcnsgroup.com/news/info-presse/.
[4] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[5] Code IATA: AKT, code ICAO : LCRA.

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