La Leçon de Deir Ez-Zor ! Qui, de Moscou ou de Washington dame (le mieux) le pion à l’autre ? [1]

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

La Guerre de Syrie vient de connaître un inquiétant développement. À peine séchée l’encre de la trêve naïvement concédée par Moscou à Washington, une heure durant[1] des appareils US, britanniques & danois ont frappé les forces syriennes serrées de près par DA’ECH à Deir Ez-Zor. Sidérée, la partie russe au conflit n’a toujours pas réagi de manière significative. Jusqu’à quand, s’en étonne plus d’un ? 1Ère Partie.

| Q. Que pensez-vous des affirmations des media russes sur la Syrie comme quoi les Russes y donneraient une bonne leçon aux Américains ?

Jacques Borde. J’ai vu ! Désolé, cet argumentaire est, restons courtois, un gag…

| Q. Carrément ?

Jacques Borde. Oui, et pas qu’un peu. En effet, reprenons tout ceci par le détail :

1- La soit disant bulle de protection (sic) russe au dessus de la Syrie a surtout fait la preuve de sa redoutable inefficacité. À ce jour, elle n’a empêché ni les avions turcs, US et israéliens de frapper qui ils veulent, quand ils veulent et ils veulent !
2- Les équipements de guerre électroniques russes, les mirifiques Krasukha-4 et Borisoglebsk-2 positionnés en Syrie et donnés (par des media russes, il est vrai) pour infranchissables n’ont même pas dissuadé de frapper les antiques GR4 Tornado des Brits[2]. Rappelons que, lors de la 1ère Guerre du Golfe, autrement dit il y a plus de 25 ans, la DCA irakienne les avait passablement étrillés, contraignant la RAF a ressortir de leurs cocons les vénérables mais ultra-performants Buccaneer[3]. Eh hop ! Au-dessus de Deir Ez-Zor au beau milieu de la Syrie : pas un bobo, pas un égratignure ! À noter qu’une paire de F-16BM de la Flyvevåbnet (RDAF)[4] a été initialement engagée, mais retirée dès que les Danois ont réalisé qu’ils tapaient une position de l’AAS. Ce que n’ont pas fait les Américains et les Britanniques. Pourquoi ?
3- Les plus naïfs d’entre nous ont d’abord cru que les F-16C/D de la THK[5] se tenaient à distance respectueuse, suite à la colère de Moscou pour sa perte d’un Su-24 Fencer. Là encore : tout faux ! Les Turcs attendaient simplement le moment choisi par Reccep Tayyip Erdoğan pour se tailler une zone-tampon sur le territoire syrien. Zone tampon parfaitement dans l’enveloppe de tir des engins russes déployés en Syrie. Ce qui, à ce jour, ne lui a coûté aucune voilure fixe ou tournante du fait du protecteur (sic) russe.
4- Ce qui, en bon français, signifie que la tension dialectique initiée par Moscou en direction d’Ankara, censée contribuer à tenir à distance le voisin turc, est un échec total : les appareils turcs violant à l’envi l’espace aérien syrien et les blindés de la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)[6] appuyant militaires et paramilitaires turcs. Un double échec même vu qu’elle se fait avec l’aval de la… Russie au Conseil de sécurité des Nations-unies. La résolution étant passée, cette dernière s’impose à la Russie que cela lui plaise ou non !
5- Nos estimés confrère russes arguent qu’avec peu de moyens la Russie tiendrait la dragée haute aux Américains. Sauf qu’à tout casser les Russes engagent 28 appareils ce qui est notoirement insuffisant pour casser les reins d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[7] et Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām[8], comme s’en sont d’ailleurs plaints les Russes eux-mêmes.
6- Que dans leur empreinte aérienne sur le conflit, les Russes ne peuvent compter que sur leur Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[9] et sur les appareils syriens. Ce alors que les États-Unis n’y affectent qu’une maigre partie de leurs immenses moyens aériens, faisant reposer une large partie de l’effort demandé à leurs hommes liges de la coalition. L’effort russe en la matière étant, quant à lui, légèrement au-delà de celui consenti par notre armée de l’Air. Heureusement pour les troupes au sol de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS), les bombardiers russes se montrent plus efficaces que les nôtres.
7- Last but not least. Par son ubuesque entente avec le roué US Secretary of State, John F. Kerry, la diplomatie russe a imposée une zone d’interdiction de vol de facto aux appareils de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Souriya[10] au-dessus de leur propre pays.

En droit international, cela a un nom : No Fly Zone (NFZ).

En passant : exactement ce que réclamait, alors en poste au Quay d’Orsay Laurent Fabius. Ce que Fabius n’a pu imposer à Damas, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, l’a fait à sa place !

Grand Dieu où est la leçon donnée aux Américains ? Pour le reste : les vrais amis de Damas sont, je le répète, à Beyrouth & Téhéran…

| Q. En quoi l’affaire de Deir Ez-Zor constitue-t-elle une nouveauté ?

Jacques Borde. En ce qu’elle ressemble à un mouvement délibéré des Américains dans leur grand jeu en Syrie, pardi.

Dans un entretien à Sputnik, Thierry Mariani[11]  y voit un acte délibéré entrepris dans le but d’affaiblir les troupes de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī. « C’est quand même un peu étrange, d’autant plus qu’on est théoriquement dans une période de trêve. Je n’ose pas imaginer mais hélas ça y ressemble à une opération strictement volontaire des Américains pour essayer une fois de plus d’affaiblir Assad. On sait très bien que, dans cette région, les troupes syriennes résistaient aux islamistes depuis un certain temps et aujourd’hui ce sont les principales victimes de ce bombardement américain »[12], a-t-il souligné.

Christian Chesnot, spécialiste du Proche-Orient, doute lui aussi qu’il puisse s’agir d’une bavure et rappelle que l’opération a duré 50 minutes. « Les Américains ont quand même des satellites, des radars. Ça pose problème parce que Deir Ez-Zor est une zone désertique, c’est la première fois que les Américains s’en prennent à l’armée syrienne. Donc la version américaine qui dit bavure, les Russes disent non c’est une provocation, alors la vérité est peut-être entre les deux. En tout cas, c’est un acte de guerre qui va avoir des conséquences »[13].

Lesquelles ? Ça c’est une autre histoire…

Les Russes semblent totalement dépassés par les événements. Jusqu’au président russe, Vladimir V. Poutine, qui s’est contenté d’affirmer que « Nous nous sommes accordés pour que le Front al-Nosra et les autres groupes terroristes soient séparés des soi-disant forces saines. Mais qu’observons-nous maintenant ? Nous ne voyons pas de distinction entre les terroristes et les forces saines, mais les tentatives des terroristes de se regrouper ».

Certes. Et après ?

| Q. Donc pour vous, c’est à une reculade russe à laquelle nous assistons et pas l’inverse ?

Jacques Borde. Tout à fait. Au début de l’engagement russe aux côté de Damas, ce qui ressortait clairement des déclarations russes est que, pour Moscou, il n’existait pas l’ombre d’un terroriste modéré. Et que les frappes russes n’épargnaient personne.

Désormais, Poutine s’il ne voit « pas de distinction entre les terroristes et les forces saines », n’indique pas clairement quel traitement il compte appliquer à l’une et à l’autre. Ces dernières – qui constituent, autre tournant dans la doxa guerrière de Moscou, la reconnaissance de l’existence d’une Contra modérée, que la partie russe niait jusqu’alors – faisant, ô fatalitas, partie du deal Lavrov-Kerry.

Autre fait saillant, à moins de poser comme postulat que les matériels russes ne valent pas un clou, il est fort probable que la bulle de protection russe ne soit destinée qu’à protéger les Russes, leurs équipements et eux seuls.

Au passage, Damas qui, en l’affaire ne fait que réagir aux attaques des groupes terroriste pro-occidentales endosse (au plan international) la responsabilité de la reprise des hostilités. Tel est du moins l’argument développé par le camp occidental. Que cela soit vrai ou fait n’ayant, pas une grande importance. Ce qui compte, c’est ce que les global media en retiendront.

Quid, au passage, des paramilitaires turcs présentés comme des opposants syriens modérés qui, comme BforBORDE l’a implacablement démontré, sont en fait des Boz Kürtlar[14], autrement dit des miliciens du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP)[15] ?

Ceci sans parler des forces spéciales occidentales (étasunienne, britanniques, pour celles qui ne se cachent pas) opérant en toute impunité sur le sol syrien.

Etc., etc. !

Notes

[1] Estimation basse.
[2] Ce sont les media russes eux-mêmes qui s’en font l’écho.
[3] Une dizaine engagés, principalement pour illuminer des cibles avec leurs pods de désignation laser.
[4] Ou Royal Danish Air Force, armée de l’air danoise.
[5] Türk Hava Kuvvetleri (THK, armée de l’air turque).
[6] Armée de terre turque.
[7] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[8] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[9] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS,Troupes de défense aérospatiale.
[10] Force aérienne arabe syrienne.
[11] Député à l’Assemblée nationale.
[12] Sputnik (19 juillet 2016).
[13] Sputnik (19 juillet 2016).
[14] Loups gris.
[15] Parti d’action nationale, nationaliste et pantouranien.

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail