La Leçon de Deir Ez-Zor ! Qui, de Moscou ou de Washington dame (le mieux) le pion à l’autre ? [2]

26 septembre, 2016

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Conseil de sécurité des Nations-unies : À quel jeu (diplomatique) se livre Moscou ? À peine enterrés les morts de Deir Ez-Zor, la partie russe, non seulement, n’a toujours pas réagi de manière significative sur le terrain. Mais, plus encore, Lavrov n’a fait que multiplier des propos permettant de s’interroger sur les tenants & les aboutissants de son engagement aux côtés de Damas. 2ème Partie.

« Ni oubli, ni pardon, ni reconnaissance diplomatique, ni négociations. Destruction du pseudo-État islamique. Totale. Partout. Maintenant ».
Une Amie, pleine de bon sens, sur la Toile.

| Q. Sinon, à propos de Deir Ez-Zor, les Russes ont-ils raison d’être furieux  ?

Jacques Borde. Les Russes. Mais les Syriens surtout. Ce sont eux qui, une heure durant ont été sous le déluge des A-10A et C Thunderbolt II/Warthog[1] d’attaque au sol de l’Air Force.

Les Russes, eux :

1- n’ont, que je sache, subi aucun dommage ni perte ;
2- n’ont, s’ils ne sont pas contents, qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Ou plutôt à leur ministre des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, dont la gestion du dossier syrien est une catastrophe de bout en bout.

| Q. Vous n’avez pas l’air de !’apprécier ?

Jacques Borde. Le personnage ne me concerne pas. Ce qui m’interpelle, en revanche, c’est la ligne géostratégique qu’il défend dans l’enceinte des Nations-unies. Or,

1- c’est bien Sergueï V. Lavrov qui a dit, et répété, que les Syriens et les Iraniens n’étaient pas les alliés de la Russie. Et non l’inverse.
Cf. Lavrov lors de sa conférence de presse à l’issue des discussions du Groupe international de soutien à la Syrie (GISS) : « Nous ne soutenons pas Assad, nous soutenons le combat contre le terrorisme (…) Sur le terrain, nous ne voyons pas de forces plus réelles et efficaces que l’armée syrienne, malgré toutes ses faiblesses ».
2- c’est bien Sergueï V. Lavrov qui a tenu des propos identiques au US Secretary of State, John F. Kerry. Preuve d’une rare ingénuité géopolitique : si Lavrov pense réellement que ni Damas et Téhéran ne sont ses alliés mais des partenaires de circonstance, était-il utile de donner à Kerry une si importante indication quant à la nature de ces relations ?
3- c’est bien Sergueï V. Lavrov qui dénié aux liens entre Moscou et Damas la nature même de « relations d’alliés ».
Cf. « Assad n’est pas notre allié. Oui, nous le soutenons dans la lutte contre le terrorisme et pour la sauvegarde de l’unité de l’État syrien. Mais il n’est pas notre allié en ce sens que la Turquie est un allié des États-Unis ».

| Q. Mais pourquoi le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, fait-il ce genre de déclarations ? C’est absurde…

Jacques Borde. Mais, probablement parce qu’elle sont le reflet d’une certaine réalité. Ou, pour le moins, d’une partie de la réalité quant à la véritable nature de l’engagement russe en Syrie.

Certes, abattre ainsi ses cartes face au redoutable joueur de poker géostratégique qu’est John F. Kerry n’est pas le signe d’une très grande finesse ! Mais qu’y pouvons-nous ?

| Q. Vous avez l’air de dire que les Russes ne sont pas des alliés très sérieux, finalement ?

Jacques Borde. Correctif, svp ! Ça n’est pas moi qui le dit, mais leur direction diplomatique qui donne des signes dans ce sens, confortant ainsi le camp anti-syriens dans son intransigeance. Mais, c’est aussi, sans doute une indication très précise ce ce que certains pensent à Moscou de l’enjeu syrien…

| Q. C’est-à-dire ?

Jacques Borde. En fait, si Damas devait tomber, les Russes n’y perdraient que Tartous, et  pensent qu’ils se consoleraient à moindre frais avec Chypre à qui ils font les yeux doux.

A contrario, le verrou syrien sautant, vu de Téhéran, ce serait, dans l’ordre :

1- La perte d’un allié de poids : une capitale arabe, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Surtout en ce moment.
2- La route ouverte vers le Liban. Et, à terme possible, l’élimination du Hezbollah (dont a contrario Moscou n’a guère cure) ou sa réduction à portion congrue, comme les Morabitoune[2] qui ne se sont jamais remis de la défaite du camp islamo-progressiste et du départ d’Arafat et de ses fedayin du Liban.
3- La remise en cause de l’Arc chî’îte lui-même, qui, dès lors, ne ressemblerait plus à grand-chose.

| Q. Et, en pareil cas, à quoi peut-on s’attendre la part de Moscou ?

Jacques Borde. À ce stade, j’avoue ne plus trop savoir. Tout passe, en fait, par le filtre de la tension dialectique entre Moscou et Washington.

Or, une fois n’est pas coutume, nous savons ce que l’administration exige de sa consœur russe…

| Q. C’est-à-dire ?

Jacques Borde. Suite aux frappes de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[3]contre un prétendu convoi humanitaire, le 19 septembre 2016, et d’autres raids sur Alep, Kerry met une pression terrible sur les Russes afin qu’ils suspendent leurs frappes au nord de la Syrie.

| Q. Et ça marche ?

Jacques Borde. Pour l’instant, non. Pas vraiment du fait de la détermination des Russes, mais d’avantage en raison de la résolution de Téhéran, dont Moscou a, par ailleurs, besoin.

Or, a averti le président iranien, le Dr. Hassan Feridon Rohani, qui s’est confié à NBC News : Toute suspension des vols d’appareils russes et syriens au nord de la Syrie fera le jeu des groupes terroristes tels que Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[4] et Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām[5]. Pour Rohani « Il est indispensable de les tenir sous pression. Dans le cas où ces avions resteraient sur leurs bases, les extrémistes pourraient tirer profit de la situation ».

Pour l’instant, on en est là. Mais jusqu’à quand ?

| Q. Mais personne n’est conscient des enjeux ?

Jacques Borde. Coté russe ? Si, bien sûr. Mais curieusement, cela ne semble avoir aucune influence sur la conduite d’une diplomatie passablement en retrait de son engagement militaire.

Lors d’un récent point de presse, le patron du Commandement opérationnel russe, le lieutenant-général Sergueï Roudskoï, a clairement conclu que Washington n’avait pas honoré son engagement visant à la séparation de l’opposition dite modérée de Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām. « Actuellement, nous n’assistons pas à leur séparation, mais au contraire à une fusion entre les troupes de l’opposition armée et le Front al-Nosra qui préparent conjointement une offensive en Syrie », a du admettre Roudskoï.

De son côté, le lieutenant-général Vladimir Savtchenko, a confirmé qu’en profitant de la trêve, la Contra pro-occidentale se préparait, tout au contraire, pour s’emparer de nouveaux territoires. « Dans les provinces d’Alep et de Hama, les troupes de l’opposition profitant du cessez-le-feu procèdent au regroupement de leurs forces, se réarment et s’apprêtent à une nouvelle offensive »[6], devait-il préciser se référant aux données collectées par le Renseignement militaire russe.

À noter que selon les données de l’état-major russe, depuis son entrée en vigueur, le régime de cessez-le-feu avait été violé à 302 reprises par la seule opposition.

| Q. Mais les Russes campent sur leurs positions ?

Jacques Borde. Non, vous vous trompez : géostratégiquement ils reculent. Au début de leur intervention, ils refusaient de faire la différence entre les autoproclamés modérés (sic) et DA’ECH. Aujourd’hui, ça n’est plus le cas.

| Q. Pourquoi dites-vous ça ?

Jacques Borde. J’en veux pour preuve ces propos – pour ainsi dire occultés dans l’ensemble des media francophones – durant les négociations de la dernière trêve (sic) : Lavrov disant, mot pour mot, que « Les Américains ont admis que DA’ECH était l’ennemi principal et pas Assad ».

Autrement dit, la Russie, par la voix de son ministre des Affaires étrangères (qui aurait dû claquer la porte de la salle de négociations à ce moment-là) :

1- a acté que Assad était bien un ennemi déclaré de l’administration Obama ;
2- a acté, quelque part, que le président syrien était pour Moscou quelqu’un de beaucoup moins défendable géostratégiquement qu’auparavant ;
2- a fait imposer à ce non-allié (qu’est Damas à ses yeux) de la Russie et ennemi déclaré de Washington, une interdiction de vol sur son propre territoire ;
3- a reconnu comme acteurs légitimes du dossier syrien des groupes, qu’il y a peine une semaine, il tenait pour terroristes.

Comment s’étonner qu’à force de déclarations de ce type, lorsque le Conseil de sécurité des Nations-unies se réunit (à la demande des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France), les délégations de ces trois pays quittent leurs sièges dès que le porte-parole syrien prend la parole ? Quant au représentant russe, bien évidemment, il reste coi sur sa chaise à chaque prise de parole d’un ennemi de Damas et de la… Russie !

| Q. Qui pense différemment ?

Jacques Borde. Damas et Téhéran. Mais c’est tout.

| Q. Et la Turquie ?

Jacques Borde. Ah : la Turquie. Clairement Ankara voit midi à sa Sublime porte et pas ailleurs, si vous me passez l’expression.

| Q. Ce qui signifie? 

Jacques Borde. En clair, que l’administration Erdoğan ne mettra pas un homme dans une aventure militaire au côté de forces qu’elle considère comme terroristes. Comme l’a déclaré le directeur du Centre pour les recherches stratégiques du Proche-Orient, dans une interview accordée à Sputnik Türkiye, Serhat Erkmen, « Il ne faut pas se faire d’illusions sur la question. Les Américains s’efforcent depuis longtemps de convaincre la Turquie de participer aux manœuvres conjointes avec les forces kurdes dans le cadre de l’opération de libération de Raqqa. Ce qui n’est guère possible, étant donné que la Turquie qualifie de terroriste le Parti kurde de l’Union démocratique (PYD), qui est une branche du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et un allié des YPG (Unités de protection du peuple kurde) aux yeux d’Ankara ».

Il est probable qu’Ankara finira par verser son écot à l’offensive sur Raqqa, mais l’Occident devra y mettre les forme et une obole plus que conséquente.

Quant aux Syriens et aux Iraniens, recevant à Damas le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Hussein Jabir Ansari, le président syrien, le Dr. Bachar el-Assad, a souligné qu’à « …chaque fois que l’État syrien avance sur le terrain et dans le processus de réconciliation nationale, les États qui nous sont hostiles accroissent leur soutien aux organisations terroristes. Le dernier exemple, c’est l’agression flagrante américaine sur une position de l’armée syrienne à Deir Ez-Zor au profit du groupe terroriste DA’ECH ».

Pour sa part, Ansari a réaffirmé « la détermination de l’Iran à fournir toute aide possible à la Syrie dans sa guerre contre le terrorisme » faisant savoir que « ce qui distingue les relations solides syro-iraniennes est le fait qu’elle ne sont pas uniquement basées sur des intérêts communs  mais aussi sur des visions communes et une lecture politique consciente des dangers qui visent les peuples de la région, dont le terrorisme et l’extrémisme ».

À bon entendeur…

Notes

[1] Thunderbolt (tonnerre) est le nom de baptême du A-10. Warthog (phacochère) est le surnom choisi par ses pilotes.
[2] Mouvement nassérien fondé par Ibrahim Qoleilat (Abou Chaker), Le nom Morabitoun (sentinelles) vient des conquérants Almoravides de l’Andalousie. À son heure de gloire les effectifs d’Al-Mourabitoun étaient formés de 45% sunnites, 45% de chî’îtes, et 10 % de druzes. Ces pourcentages ont changé après l’apparition sur la scène libanaise du Courant du futur (sunnite) et du Hezbollah (chî’îte). A quasiment disparu du spectre politique libanais. Dispose d’un site .
[3] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS,Troupes de défense aérospatiale.
[4] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[5] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[6] Où les groupes terroristes viennent, en fait, de marquer des points.

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