La Leçon de Deir Ez-Zor ! Qui, de Moscou ou de Washington dame (le mieux) le pion à l’autre ? [3]

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

Deir Ez-Zor, épisode 3 en quelque sorte ! la partie russe semble, enfin, réagir de manière significative sur le terrain. Mais, le jeu d’ombres & de dupes entre Washington & Moscou perdure au travers & en marge du Conseil de sécurité. Much Ado About Nothing (Beaucoup de bruit pour rien) pour plagier Shakespeare. 3ème Partie.

| Q. Au moment où se profile la date anniversaire de l’engagement russe en Syrie (30 septembre 2016, partagez-vous l’analyse de ceux qui estiment l’apport militaire russe à cette guerre trop peu efficace ?

Jacques Borde. Non. Ça n’est pas ce que je dirais. Certaines sources estiment même que, désormais, la Russie opte pour la « guerre totale ». Ce qui, là, me semble pour le coup une exagération dans l’autre sens. Militairement, les Russes font ce qu’ils peuvent avec les moyens dont ils disposent.

En revanche, je maintiens ce que j’ai dit : je trouve la posture diplomatique russe trop réactive et pas assez proactive. Surtout avec des Américains ont l’art et la manière d’attirer les Russes sur un terrain diplomatique où ces derniers manœuvrent assez mal.

Ce qui est malheureux c’est que les Russes laissent, à intervalles réguliers, Washington et quelques autres, mettre à bas tous les efforts militaires consentis pour des pantalonnades prétendument diplomatiques qui ne servent, in fine, que les mêmes : Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[1], Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām[2], et tous les autres groupes faussement modérés qui, ô hasard, sont cul et chemise avec les Occidentaux.

| Q. Et, militairement, ça se passe comment ?

Jacques Borde. Tout dépend de ce dont vous parlez. Ça n’est pas l’efficacité militaire russe qui est critiquable. Avec des moyens somme toute limités (moins de trente appareils, au total), les Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[3]obtiennent bien plus de résultats que l’ensemble des Occidentaux. Là où le bât blesse, c’est après, ou plutôt entre ces périodes de frappes intenses.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Nos estimés confères de Sputnik ont abordé le problème avec le sénateur républicain Richard H. Black[4], qui a ainsi commenté l’échec du cessez-le-feu mis en œuvre dans la foulée de l’accord russo-américain sur le règlement du conflit.

Que nous dit-il ? Qu’« Une fois l’accord entré en vigueur, le États-Unis ont commencé un bombardement intense de l’armée syrienne dans la province de Deir Ez-Zor. Nous savions où frapper. Nous avons tué 62 soldats syriens, des gens braves et innocents. Et, d’une façon ou d’une autre, nous nous en sommes lavé les mains ».

Quant à l’idée d’imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie, Black a relevé, comme je l’avais fait, que celle-ci ne concernerait que les avions russes et syriens. Par ailleurs, pour Black, « Il est évident que la coalition américaine a délibérément permis à ISIS d’occuper la ville de Palmyre ; il est évident que la coalition a délibérément permis à 2.000 camions-citernes de transporter du pétrole à la frontière turque. Et c’est la Russie qui a arrêté le commerce du pétrole. Aussi la Russie est-elle la seule force vraiment efficace en Syrie. La coalition américaine est inconstante ».

Mais une inconstance sur le terrain qu’elle compense par une duplicité diplomatique sans égal et qui lui permet, à chaque fois, de réduire à néant une partie des efforts militaires consentis contre la barbarie takfirî.

| Q. Vous disiez que Kerry met la pression sur la Russie, de quelle manière ?

Jacques Borde. Oh, d’une manière assez simple : en accablant d’opprobre et d’accusations son homologue russe, Sergueï V. Lavrov, en pleine séance du Conseil de sécurité des Nations-unies.

Cf. « Comment des gens peuvent-ils s’asseoir à la même table qu’un régime qui bombarde des hôpitaux et largue du chlore encore et encore et encore et encore, en toute impunité ? (…) Regardons les choses en face: tout le monde dans cette salle comprend qu’il y a des soutiens (du régime) à cette table – et nous savons qui ils sont – qui ont la possibilité d’influencer les acteurs de ce conflit »

On comparera ce mâle discours au silence de plomb de la même diplomatie US relativement à la guerre aérienne que conduit l’administration Salmān au Yémen. Et qui lui vaut la réprobation d’ONG étasuniennes comme Human Rights Watch (HWR) !

| Q. Mais, c’est bien beau tout ce que vous nous dites, mais que voulez-vous que les Russes fassent confrontés à l’intransigeance US ?

Jacques Borde. Deux choses en fait. D’abord, qu’ils basculent, effectivement dans cette « guerre totale » dont parlent certains. Ensuite qu’ils cessent de se laisser marcher sur les pieds par l’administration Obama …

| Q. Mais comment ?

Jacques Borde. En cessant d’encaisser les coups diplomatiques sans les rendre. Une grande puissance ne doit pas se laisser insulter. Je ne compte plus les fois où les Russes auraient dû quitter la salle du Conseil de sécurité. Praxis qui ne gêne guère les Occidentaux, soit dit en passant.

L’une des bases des relations internationales est la réciprocité. Un exemple : puisque Américains, Britanniques et Français ont quitté le Conseil de sécurité, à la prise de parole du représentant syrien, que celui de la Russie fasse de même avec, mettons, l’ambassadeur de France. Pour ce que celui-ci a, généralement, à dire, il ne perdra pas grand-chose.

Ensuite, Moscou doit donner à ses désaccords avec les ennemis de la Syrie, une réponse (sic) plus brutale. Y compris sur le terrain. Rappelons tout de même que les supposés modérés alliés de Washington ne sont que des terroristes armés takfirî.

| Q. Mais, dans la mesure où vous parlez de réciprocité, n’est-ce pas exagéré ?

Jacques Borde. Où est l’exagération dans la réponse lorsque un chef militaire du Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām, Abou al-Ezz, affirme dans un entretien au Kölner Stadt-Anzeiger[5] que les États-Unis ont directement fourni à son groupe des engins antichars ? Pour être clair : des BGM-71 TOW[6] ?

Abou al-Ezz ayant très précisément affirmé, a rapporté Focus, que « les missiles nous nous ont été remis directement. Les Américains sont de notre côté ».

Assertion démentie à Washinton. « Nous n’avons jamais accordé aucune aide au Front al-Nosra. Nous le considérons comme une organisation terroriste internationale, une filiale d’Al-Qaïda et nous œuvrerons pour la détruire », a notamment déclaré le Deputy US Department Spokesperson Mark C. Toner.

Quant à la tension dialectique russo-américaines, a contrario, tout ce que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, trouve à dire, après s’être fait copieusement insulté, c’est de rassurer les Américains quant à savoir s’il est trop tôt ou pas pour faire une croix sur les accords (entièrement au désavantage de Damas et Moscou, rappelons-le) sur la Syrie ?

Cf. « Je ne crois pas non plus qu’ils (les États-Unis) y songent (…). Du moins, nous (la Russie) sommes attachés aux accords intervenus ces derniers mois et dans lesquels le point final a été mis après que les dernières questions de principe aient été réglées lors de la rencontre entre les présidents Poutine et Obama du 6 septembre ».

Et au Kremlin, son porte-parole, Dmitri Peskov, a surtout fait  dans l’affliction improductive. « Nous considérons le ton et la rhétorique des représentants de la Grande-Bretagne et des États-Unis comme inadmissibles et de nature à faire du tort à nos relations et au processus de règlement » du conflit, a-t-il dit.

Mais qui donc peut encore honnêtement croire que Londres et Washington sont à la recherche d’un règlement à l’amiable de la crise syrienne ?

Notes

[1] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[2] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[3] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale.
[4] En avril 2014, Black a envoyé une lettre au président Bachar el-Assad, le félicitant pour sa conduite et en particulier le sauvetage par l’Armée arabe syrienne (AAS) de chrétiens syriens.
[5] Quotidien allemand. Également mentionné par Focus.
[6] Pour Tube-launched, Optically-tracked, Wire-guided.

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