La Leçon de Deir Ez-Zor ! Qui, de Moscou ou de Washington dame (le mieux) le pion à l’autre ? [4]

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

La partie russe semble, enfin, réagir de manière significative sur le terrain. Mais, à propos de la crise syrienne : À tous ceux qui évoquent des scenarii type Liban, Libye, voire Grozny & si le (vrai) risque n’était pas plutôt une balkanisation ou une otanisation de la Syrie. 4ème Partie.

| Q. Quid des intentions de l’OTAN d’envoyer des AWACS en Syrie ? N’est pas un peu sur-réagir aux événements ?

Jacques Borde. Oui, un peu. Mais, c’est surtout trois choses qui, prises comme un tout, sont censées être une pierre dans le jardin du Kremlin, avec :

1- de la tension dialectique supplémentaire en direction de Damas et Moscou, essentiellement ;
2- une réponse au renforcement des frappes russes sur le front d’Alep ;
3- une montée aux extrêmes du camp occidentalo-centré sur le dossier syrien.
Mais pas seulement, hélas.

| Q. Et pourquoi ?

Jacques Borde. Parce que, les appareils de l’Ost étasunien opèrent déjà avec des appareils de commandement & de veille aéroportée, pardi. Des Boeing E-3 Sentry Airborne Early Warning & Control (AEW&C) que l’Air force possède en quantité, avec plus d’une soixantaine d’appareils en parc. Les modèles de l’OTAN sont des E-3A (18 en parc à l’origine, de mémoire) acquis auprès des États-Unis.

L’annonce du secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, marque surtout le glissement vers une internationalisation – au sens d’otanisation, comme cela fut le cas en Serbie – de l’affaire syrienne et un grignotage progressif du domaine régalien de la République arabe syrienne du président Bachar el-Assad. Même si, militairement, cela ne change pas grand-chose. Des AEW&C occidentaux (US) surveillaient déjà l’espace syrien depuis des lustres…

| Q. À qui la faute, si l’on peut dire ?

Jacques Borde. En partie la faute aux approximations de la diplomatie russe, et sa tendance, passée semble-t-il, à se laisse imposer des décisions chaque jour plus pénalisantes sur la Syrie par le biais du Conseil de sécurité où le US Secretary of State, John F. Kerry, applique la loi du Far West, qui est la règle d’or de la thalassocratie étasunienne au sein du machin[1].

La méthode est ancienne et éprouvée : à chaque brèche auquel consent Moscou, s’introduit qui le terrorisme takfirî qui, aujourd’hui, l’OTAN. À ceux qui prennent tout ceci à la légère : se rappeler que c’est l’OTAN qui, in fine, a bouclé le cercueil de l’ex-Yougoslavie non-alignée ad usum Americani

| Q. Mais que peut faire Moscou ?

Jacques Borde. Diplomatiquement ? Probablement peu de choses, à part hausser le ton dans l’enceinte onusienne. Mais, il y a eu d’autres approximations : on ne promet pas la lune à ceux auprès desquels on s’engage.

On en revient toujours au même truc. Les Russes ont claironné sur tous les toits que la Syrie était sous l’égide la bulle protectrice électronique de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[2]. Sauf qu’au-delà de n’empêcher aucun aéronef de se balader comme il l’entend au-dessus de la Syrie, les Russes ne semblent pas davantage affecter les missions des AEW&C occidentaux. Missions qui, soit dit en passant, sont indispensables aux frappes de l’Ost étasunien comme le raid sur la bases de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)[3] à Deir Ez-Zor. Ou si peu, qu’il va suffire à l’OTAN d’ajouter 3 à 4 des ses AEW&C pour boucher les trous !

L’autre problème est plus technique : la puissance de projection de la VKS a ses limites. En dépit de renforts aériens, le Kremlin ne possède pas de baguette magique. Hélas !

| Q. À vous entendre, on croirait que les Russes font du bricolage en Syrie ?

Jacques Borde. Désolé, quelque part, ça a aussi été un peu ça pendant un moment. Prenez le carnage de la garnison de Deir Ez-Zor, opération de l’Ost étasunien commise une heure durant sous le nez des Russes, sans que ceux-ci ne réagissent – et surtout n’ont pas riposté immédiatement et massivement , ce ne sont pas les cibles takfirî qui manquaient lors de l’assaut sur la base de l’AAS – que font les appareils syriens et russes désormais ? Ils bombardent les positions d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH) sur la colline Tharda. Celle qui était une position de l’armée syrienne avant d’être prise sous le feu des A-10A et C Thunderbolt II/Warthog[4] de l’Air Force. Ce qui a permis à DA’ECH de la conquérir.

Une fois encore, la troupe de Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS) a tout à refaire.

Bon, là, il semble bien que les Russes mettent beaucoup plus le paquet. À Alep principalement. On nous parle d’« un groupe de Su-34 et Su-24 » arrivé le 1er octobre 2016 sur la Base de Hmeymim en Syrie. Il était temps. Mais combien d’appareils au juste ?

Certaines sources – notamment Régis Le Sommier[5], qui revient de la ville – comparent désormais l’action russe à Alep à ce que furent les (car il y en a eu plusieurs) batailles de Grozny. Or en Tchétchénie, en dépit de l’aide des pays du Golfe[6], c’est Moscou qui a remporté la mise. Nous verrons bien ce que ça donne…

| Q. Grozny ! Et, bien sûr, pour vous, les Russes n’y vont pas trop fort ?

Jacques Borde. Non. Pas du tout. Ce qui se joue à Alep pourrait être ce qui s’est joué à Stalingrad face au nazisme ! Avec, d’un côté, des antinazislamistes si l’on peut dire : Russes, Syriens, Iraniens, Libanais, et, qui sait, Américains demain si Trump arrive à la Maison-Blanche. Et, de l’autre : les éternels Munichois, toujours prêts à pactiser avec le diable. Hier nazi ; aujourd’hui takfirî

Quant aux Russes eux- mêmes, la vraie question n’est pas celle-là…

| Q. Laquelle, alors ?

Jacques Borde. Savoir si les Russes ont bien trouvé comment contrer le grand jeu étasunien sur la question syrienne. Grand jeu qui vise à les faire s’épuiser dans la guerre d’attrition qui les oppose aux véritables armées du takfir que constituent des groupes comme Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[7], et Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Chām[8].

Or, là aussi, les choses seraient en train de changer. D’après le directeur du Centre de Damas des études stratégiques, Bassam Abou Abdallah, « La Russie se rapproche désormais de la manière de penser du gouvernement syrien ». La direction politique russe, selon lui, « … était avant plus axée sur une solution politique et a commencé à dialoguer avec le Golfe, les États-Unis et d’autres pays, mais il s’est avéré que ce dialogue était impossible ».

Maintenant, le tout est de savoir jusqu’où ira ce rapprochement, puisqu’à l’évidence il y a bien rapprochement. Et combien de temps il durera…

| Q. Les Russes, eux, n’en démordent pas quant à la collusion des Occidentaux avec Al-Qaïda ?

Jacques Borde. Comment leur donner tort ? Je vous rappelle qu’Abou al-Ezz, chef militaire du Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām, ce qui n’est pas rien, a dit et répété au Kölner Stadt-Anzeiger[9] que les États-Unis avaient directement fourni à son groupe takfirî des engins antichars ? Pour être clair : des BGM-71 TOW[10].

Et de se montrer assez explicite quant à cette aide : « Ils sont tous avec nous. Nous formons tous le Front al-Nosra. Un groupe se crée et prend le nom d’Armée de l’islam ou de Fateh al-Chām. Chaque groupe a son propre nom, mais la croyance est homogène. Le nom global est Front al-Nosra. Une personne a, disons, 2.000 combattants. Elle forme alors un nouveau groupe et l’appelle Ahrar al-Chām. La croyance, les pensées et les buts de ces frères sont identiques à ceux du Front al-Nosra (…). Si quelqu’un vient vous voir, fait de vous un  »rebelle modéré » et vous offre à boire et à manger, allez-vous accepter son offre ou non ? ».

Quant aux matériels fournis, le sieur Abou al-Ezz est tout aussi franc, affirmant que « Nous avons remporté des batailles grâce à des missiles TOW. Nous sommes parvenus à un équilibre des forces avec le régime grâce à ces missiles. Nous avons reçu des chars de la Libye par l’entremise de la Turquie, ainsi que des BM (lance-roquettes multiples). Le régime ne nous domine que par ses avions de chasse, ses missiles et ses lance-missiles. Nous avons capturé une partie de ces lance-missiles et en avons reçu pas mal d’ailleurs. Mais ce sont les TOW américains qui nous ont permis d’avoir la situation bien en main dans certaines régions ».

Autrement dit, après avoir commis l’erreur de laisser filer des FIM-92 Stinger entre les mains gens peu recommandables, et, au bout du bout, les… Tabilan, l’Amérique a, semble-t-il, remis le couvert (sans intermédiaires, cette fois-ci) avec Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām, qui est la franchise d’Al-Qaïda en Syrie. Assez angoissant en ces temps qui nous rappellent le 11 Septembre et ses quinze Séoudiens (sur 19 terroristes) impliqués…

Qui fait quoi, avec qui ? Les choses semblent assez claires désormais. Non ?

Notes

[1] Le qualificatif préféré du général de Gaulle à l’endroit de l’ONU.
[2] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale.
[3] Armée arabe syrienne.
[4] Thunderbolt (tonnerre) est le nom de baptême du A-10. Warthog (phacochère) est le surnom choisi par ses pilotes.
[5] Directeur adjoint de Paris-Match, mais aussi grand reporter.
[6] Arabie Séoudite et Koweït, principalement.
[7] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[8] Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
[9] Quotidien allemand. Également mentionné par Focus.
[10] Pour Tube-launched, Optically-tracked, Wire-guided.

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