De Deir Ez-Zor à Alep : Le Quitte ou double de Washington face à Moscou ! [1]

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

Alors que sur Alep, les choses restent confuses, le camp occidental fait feu de tout bois, pour empêcher la chute des contras (dits) syriens (sic) & modérés (re-sic) qu’il soutient depuis le début de la crise au Levant. RetEx sur ce qui ressemble de plus en plus à une montée aux extrêmes de la part de l’administration Obama avant de tirer sa révérence. 1ère Partie.

| Q. Comment l’Occident en est-il arrivé là en Syrie. En dépit, de ses postures et des flots d’armes et d’argents déversés ?

Jacques Borde. D’emblée, je vous dirai que les moyens ne sont pas tout. Et, c’est peu de le dire, l’hegemon étasunien a toujours trop basé son approche géostratégique sur les moyens matériels. Quand j’étais étudiant, un membre des SR français me le disait déjà en me parlant de ce qu’il avait connu à l’époque de Tshombé[1], au Katanga. C’est vous dire !

| Q. Et…

Jacques Borde. Et, au bout du compte, la situation n’est pas si différente en Syrie où Washington insiste sur le départ de Bachar el-Assad, mais en l’absence d’une politique convaincante face à Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)[1] qui est supposé être son ennemi.

Or, DA’ECH ne va pas disparaître d’un coup de baguette magique ou sous les frappes (volontairement) homéopathiques de l’Ost étasunien. Ensuite, le principal problème pour l’administration Obama est qu’elle se retrouve à la tête d’une coalition hétéroclite, où tout le monde compte sur le voisin pour faire le boulot à sa place.

A contrario, même si elle manque encore de moyens sur le terrain, la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)[3], qui est le principal outil de la Russie face aux terroristes takfirî, n’a pas ce genre de pudeur et de minauderies.

| Q. Mais, techniquement, cela se présente comment ?

Jacques Borde. Oh, c’est assez simple à comprendre : les coalisés, en fait, n’ont pas de commandement commun et agissent en ordre dispersé. Lorsqu’ils agissent…

Or, comme l’a relevé Ahmed Eleiban, « Les États-Unis étaient supposés diriger cette guerre du fait de leur expérience dans la région lors des deux guerres du Golfe. Mais bien qu’ils aient constitué une ombrelle politique, les États-Unis n’ont pas réussi à se faire des alliés forts dans cette guerre. Washington, Londres ou Paris, tout comme une quinzaine d’autres pays de la coalition, disposent d’une présence de très haut niveau sur le terrain, mais ces capacités militaires, sécuritaires et de Renseignement restent dispersées et sans coordination suffisante. La Grande-Bretagne, par exemple, a entrepris la liquidation de leaders djihâdistes[4] britanniques pour éviter leur retour sur son sol, alors que les États-Unis se sont plutôt intéressés à la traque des combattants. En outre, l’utilisation des Kurdes dans cette guerre a suscité l’ire d’Ankara, dont la volonté de créer une zone de non-survol a été ignorée par Washington »[5].

Coté russe, a contrario, techniquement (ça a longtemps été moins évident diplomatiquement), on a des idées plus radicales quant aux moyens à mettre en œuvre…

| Q. Comme quoi ?

Jacques Borde. Pour la première fois, la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS) a eu recours en Syrie aux nouveaux missiles embarqués X-101.

« Des avions de l’aviation stratégique russe ont pour la première fois utilisé, dans des situations réelles de combat, les nouveaux missiles embarqués X-101 ayant une portée supérieure à 4.500 kilomètres » a assuré le ministre russe de la Défense, Sergueï K. Choïgou[6].

Une réponse du berger à la bergère, aux Occidentaux qui, de leur côté, laissent filer des infos quant à de possibles frappes étasuno-otaniennes, pour casser la puissance aéroportée russo-syrienne sur zone.

La tension dialectique toujours.

Coté occidental, un autre facteur complique la situation…

| Q. Lequel ?

Jacques Borde. En fait, l’absence de toute alternative sérieuse au pouvoir de Bachar el-Assad.

« Beaucoup d’observateurs », note encore Ahmed Eleiban, « s’attendaient à ce que les pourparlers de Vienne et de Genève parviennent à désamorcer la crise en Syrie, mais ces espoirs se sont aussitôt évanouis, tout comme ce fut le cas pour les négociations portant sur le Yémen et la Libye »[7].

Or, le temps long, curieusement, a plutôt donné raison au pouvoir central du président syrien, le Dr. Bachar el-Assad, qui a su se trouver des appuis solides et durables.

Notamment l’Iran souligne Ahmed Eleiban, « qui a usé dans ce conflit d’importantes ressources », et en a profité « pour s’imposer en force régionale »[8].

Ce qui, assurément, est un échec majeur pour l’administration Obama.

| Q. Finalement, tout le monde a une idée derrière la tête concernant la Syrie ?

Jacques Borde. Oui, c’est un peu ça. Je parlerai, là, plutôt de hidden agenda, et au pluriel. Avec souvent des idées plutôt arrêtées. Comme celle exprimées par Alon Pinkas[9] au New York Times en septembre 2013, qui avouait que « C’est comme un match éliminatoire où vous avez besoin que les deux équipes perdent, mais qu’au moins l’une d’entre elles ne gagne pas – nous nous satisferons d’un match nul », « Laissez-les saigner tous les deux, se vider de leur sang jusqu’à la mort : c’est la pensée stratégique qui a cours ici ».

À noter qu’Efraim Inbar[10], soulignait les mêmes idées cet été (août 2016).

Cf. « L’Occident devrait chercher à affaiblir davantage l’État Islamique, mais pas à le détruire… Laisser des sales types tuer d’autres sales types a l’air très cynique, mais c’est utile et même moral de le faire si ça occupe les sales types et les rend moins capables de faire du mal aux types bien… De plus, l’instabilité et les crises contiennent parfois les présages de changements positifs… L’administration américaine ne semble pas apte à reconnaître le fait que ISIS puisse être un accessoire utile pour miner l’ambitieux plan de Téhéran pour la domination du Moyen-Orient ».

Visiblement, à Jérusalem, le grand jeu étasunien en laisse sceptique plus d’un !

| Q. Tout cela est très confus, non ?

Jacques Borde. Mais, la guerre est toujours confuse, surtout lorsqu’elle perdure. Confuse et coûteuse en hommes et ressources. Pourquoi croyez-vous que les Israéliens se sont faits une spécialité de mener des guerres courtes ?

Concernant celle de Syrie, laissons le dernier mot à  Alexandre del Valle, qui répondait à nos confrères de Sputnik. Que nous dit-il ? Trois choses essentielles :

1- Qu’« On est entré dans une nouvelle phase de reconquête du territoire, notamment avec la guerre d’Alep. Aujourd’hui, on est revenu à la phase de conquête territoriale qui va changer les rapports de forces et je pense que les rapports de forces seront de plus en plus en faveur du régime syrien »
2- Que de leur côté, « Les puissances de l’OTAN sont devenues les mercenaires des États islamistes du Golfe. C’est très triste à reconnaître, mais c’est en grande partie la situation qu’on retrouve également en Libye, d’ailleurs. Aujourd’hui, en Libye, les Américains sont du côté des islamistes de Fajr Libya, alors que la Russie équipe le général Haftar qui résiste contre les islamistes ».
3- Que« La Russie aujourd’hui arme les rebelles anti-islamistes en Libye, la Russie aide le régime laïc de Bachar el-Assad contre l’islamisme, la Russie aujourd’hui est l’un des éléments qui empêche la réalisation de cette stratégie pro-islamiste des États-Unis commandée par les pays du Golfe ».

Franchement, qu’ajouter de plus ?

Notes

[1] Moïse Kapend Tshombé (communément appelé Kapenda-Tshombé). Président du Katanga du 11 juillet 1960 au 15 janvier 1963.
[2] Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
[3] Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale. s
[4] Selon des sources sûres et concordantes, les Forces spéciales françaises seraient fort actives dans ce registre.
[5] Al-Ahram Hebdo,.
[6] Depuis le 6 novembre 2012.
[7] Al-Ahram Hebdo,.
[8] Al-Ahram Hebdo,.
[9] Ancien Consul-Général d’Israël à New York.
[10] Directeur du Centre Begin-Sadate pour les Études Stratégiques, que nous citions dans un précédent entretien.

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