Vladimir Vs François ! Ou lorsque Paris pourrait faire les frais de la tension russo-occidentale sur la Syrie

11 octobre, 2016

| Guerre Vs DA’ECH |  Jacques Borde |

Les guerres ont toujours été des activités complexes. Contrairement aux idées simplistes en vogue à L’Élysée & au Quay d’Orsay, celle de Syrie n’échappe pas à la règle. En choisissant de s’en prendre ouvertement au président russe, Vladimir V. Poutine, François Hollande, vient d’endosser, alors que personne ne lui demandait rien, le rôle d‘insupportable roquet que tous pourrait bien abandonner sur le bord de la route lorsque la guerre s’arrêtera & que le big business reprendra…

Quelle mouche a donc piqué le président français, François Hollande ? Le contact téléphonique entre François Hollande et Vladimir V. Poutine, dont la teneur exacte mériterait, semble-t-il à être vérifiée, a viré à la passe d’arme, avec pour conséquence : l’approfondissement des divergences entre Paris et Moscou.

Comment en est-on arrivé là ?

Hollande, sensiblement moins au fait du droit de gens lorsqu’il devise avec SM le roi d’Arabie Séoudite Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd, a tenté d’obtenir de Poutine l’arrêt des frappes de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)1 contre les terroristes (encore) retranchés à Alep. Ramassis de partisans de la terreur takfirî mais vus de Paris comme autant de « rebelles modérés ». De toute évidence, Vladimir V. Poutine n’a pas apprécié le numéro de donneur de leçons du locataire de l’Élysée et a, aussitôt répliqué en affirmant qu’il « n’existe aucun rebelle modéré en Syrie puisque tous les rebelles agissent en interaction sur le terrain ».

Et Poutine d’ajouter que « le fait d’attribuer aux terroristes le qualificatif « modéré « est méprisable » ! ».

Hollande (il n’y avait, à notre connaissance, personne d’autre sur la ligne) méprisable ! Pas vraiment un signe de franche camaraderie…

Et en réponse au président français qui demandait l’arrêt des frappes russes à Alep, Poutine a été très clair : « Vous n’avez plus aucun autre choix, si ce n’est le fait d’abattre les avions russes et là vous allez tout bonnement déclencher une nouvelle guerre mondiale. Si la France, la Grande Bretagne et les États-Unis veulent la guerre, ils l’auront ».

Et de rappeler à Hollande l’intervention de 2011 de l’OTAN en Libye pour demander à son homologue français : « Quand vous avez décidé d’attaquer la Libye, avez-vous demandé la permission de la Russie ? ». Libye : la vieille plaie entre Moscou et les Occidentaux.

Poutine aurait pu ajouter le cas de la Serbie, agressée hors de tout cadre légal international, lors de la Guerre du Kossovo

Pourquoi en est-on arrivé là ?

En fait, le discours russe s’est brutalement raidi, suite à l’Affaire de Deir Ez-Zor, au cours de laquelle les forces aériennes coalisées2 ont endossé le rôle d’Islamic Air force, ou de composante aérienne ad usum DA’ECHi, en bombardant à outrance, une heure durant, une position de la Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)3. Les frappes étasuno-otaniennes s’arrêtant par miracle, lorsque les troupes aux sol nazislamistes ont pris d’assaut le camp de l’AAS.

Dès lors, Moscou a décidé de revoir la copie de son engagement en Syrie et de ne plus se plier au jeu des trêves incessantes tel que privilégié par le US Secretary of State, John F. Kerry :

« Une cessation des frappes aériennes s’avérera en faveur des terroristes d’Al-Nosra et d’autres rebelles qui lui sont affilié », a assuré le ministère russe des Affaires étrangères.

« Le texte de la résolution, présentée évidemment pour flatter les États-Unis après leur refus de se plier aux accords russo-américains en Syrie, altérait gravement la situation et possédait un caractère politisé, unilatéral et asymétrique. L’escalade des tensions sur le territoire syrien a été complètement attribuée au gouvernement de Bachar el-Assad », faisait savoir le ministère russe des Affaires étrangères, à propos de la résolution présentée par Paris.

« De plus, on a essayé ouvertement de mettre à couvert les combattants du Front Fatah al-Chām et les autres terroristes qui les ont rejoints en interdisant les survols d’Alep en dépit de l’obligation des pays-membres de l’ONU de lutter contre la menace terroriste par tous les moyens », précisait Moscou.

Pas besoin d’être un fin diplomate ou un communiquant de haut vol, pour comprendre que la donne, dès lors, était en train de changer sur le dossier syrien. Paris étant, déjà, dans le collimateur de la diplomatie russe !

La partie russe ajoutant même que la résolution française4 – coulée à pic par le veto russe – :

1- ne mentionnait pas le fait que la crise humanitaire avait été « provoquée de manière artificielle par le refus des terroristes de laisser passer les convois humanitaires, menaçant de les attaquer en août et en septembre derniers ».
2- ne mentionnait pas les étapes « qui auraient pu conduire à une résolution de la crise syrienne, sabotée plusieurs fois par ceux qui sont  »materné » par les pays occidentaux ».

Et, Moscou de dénoncer une « tentative avortée d’abuser de l’autorité du Conseil de sécurité de l’ONU a confirmé que les initiateurs du projet français de résolution étaient obsédés par l’idée d’un changement inconstitutionnel du pouvoir en Syrie grâce aux groupes terroristes qui bénéficient de l’aide étrangère ».

Sachant qu’il allait avoir affaire à un président russe plutôt remonté (et invité à Paris5 le 19 octobre 2016), Hollande, loin de tenter d’arrondir les angles et d’amadouer quelque peu son interlocuteur, a choisi de remettre le couvert sur un sujet déjà enterré par le veto russe : la Bataille d’Alep.

Pas bien malin, à vrai dire, Paris n’est pas Washington et s’est déjà fait éconduire comme la dernière des bonniches par les capitales qui comptent (Moscou, Washington, Ankara, Téhéran, etc.) sur le dossier syrien.

Hollande agit comme si nous étions encore au temps de la Guerre froide et d’un certain isolement de la Russie ; ou à celui de l’effondrement du pays à l’ère post-perestroïka. Or, il n’en est rien : Moscou, loin de régresser au plan diplomatique, impose sa marque et avance, y compris auprès de capitales où la France a repris du poil de la bête.

Ainsi, Le Caire, loin d’être rebuté par l’action de la Russie à Alep, pourrait convenir avec Moscou de l’ouverture d’une base militaire (russe) sur la Méditerranée.

« Les négociations sur la participation russe à la restauration de sites militaires égyptiens se trouvant sur le littoral de la Méditerranée près de Sidi Barrani se déroulent avec succès. En cas d’accord entre les deux parties, la base pourrait commencer à fonctionner dès 2019. Le Caire est prêt à accepter la présence de Moscou pour résoudre les problèmes géopolitiques prioritaires répondant également aux intérêts de la partie égyptienne », a fait savoir une source diplomatique désireuse de garder l’anonymat, reprise par Izvestia. Une version des faits non-confirmée à ce jour par la partie cairote, est-il important de préciser.

À noter également, la possibilité d’un retour éventuel des militaires russes à Cuba et au Viêt-Nam, sur les anciennes bases soviétiques.

A contrario, jusqu’où ira la descente aux enfers d’une diplomatie française qui a surtout l’art et la manière de se mettre à dos le reste du monde avec sa doxa droit-de-l’hommiste ?

Comme l’a écrit Caroline Galactéros, sur son blog Bouger les lignes, « 48h après avoir dit qu’ils jugeaient l’attitude russe insupportable et rompaient le dialogue, les Américains reprennent langue avec Moscou. Ils nous utilisent pour cela en guise de missi dominici. Paris dont la parole ne compte plus depuis longtemps et qui cherchait fébrilement l’occasion de donner l’illusion de reprendre l’initiative, … au nom d’une vision qui demeure à la fois irréaliste, dogmatique et idéaliste. Un os à ronger pour notre diplomatie qui a perdu contact avec la réalité et oscille entre aveuglement aggravé et cynisme pur. Cela aussi fait des morts, aussi sûrement que les bombes qui tombent sur Alep Est. De cela aussi il faudra un jour rendre compte »6.

Que dire du passage à Paris d’un président russe, Vladimir V. Poutine, qui déciderait de faire l’impasse d’une rencontre avec un chef d’État ne pesant, il est vrai, qu’une quinzaine de petits points dans le cœur de ses propres compatriotes ?

Mais le pire pourrait bien être à venir.

En effet, comme l’a noté Alain Rodier « ...il convient de constater que le gouvernement irakien et les puissances occidentales – États-Unis, Grande-Bretagne et France en tête – n’ont à la bouche que l’offensive qui doit permettre de reprendre Mossoul à DA’ECH »7.

Mais, à quel prix, alors ?

« Personne ne semble remarquer que cette bataille, si elle a lieu, se déroulera aussi dans une ville très peuplée – entre un et deux millions d’habitants selon les estimations – exposant par là les populations civiles à des pertes collatérales conséquentes. Beaucoup ont oublié – ou n’ont pas lu – L’Art de la guerre de Sun Tzu qui préconise  »de n’attaquer une ville qu’en désespoir de cause » »8.

De facto, une France impliquée (même à un degré moindre que les Russes ne le sont à Alep) dans une Bataille de Mossoul qui ne se fera pas sans pertes civiles, pourrait regretter ses rodomontades quant à faire comparaître qui que ce soit devant la Cour Pénale Internationale (CPI).

Franchement – à moins d’être, volontairement ou non, la mouche de quelque coche – la France frappée en son sein par les colonnes montantes d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)9, et que seules arrêtent in fine (35.000 morts, qui dit mieux…) les appareils de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS), a-t-elle besoin de tous ces désordres ?

Notes

1 Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale.
2 Sans appareils français dans la boucle.
3 Armée arabe syrienne.
4 Stupéfiante d’arrogance et de nombrilisme germanopratin.
5 Par le le chef de la diplomatie française, Jean-Marc Ayrault.
6 Alep, Al-Bab, Raqqa : un état des lieux du conflit en Syrie, Bouger les lignes (6 octobre 2016), .
7 Note d’Actualité n°456.
8 Note d’Actualité n°456.
9 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

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