Alep : La Course à l’échalote entre Moscou & Washington se poursuit de plus belle. Y compris en… Europe et (surtout) en France [4]

24 octobre, 2016

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

Alors qu’à Alep, les parties localement en lice ont : 1- (enfin) pris langue ; 2- repris les armes  & que la Bataille de Mossoul voit les premiers revers de DA’ECH, la course à l’échalote entre puissances a résolument passé la Méditerranée & oppose désormais dialectiquement Paris & Moscou… 4ème Partie.

| Q. Petite question d’échauffement : pourquoi les nouvelles routes de la soie effraient tant Washington ?

Jacques Borde. (sourire) Simple et facile ! Ce sont des routes terrestres principalement et non des axes maritimes. Elles posent donc problème à l’hegemon étasunien qui, lui, est avant tout une thalassocratie en armes. Ces routes de la soie correspondent, pour ceux qui les construisent, à une stratégie de neutralisation de l’obstacle que constitue la puissance navale et aéronavale étasunienne.

Évidemment, par réaction, le plus souvent préventivement d’ailleurs, les États-Unis ont beaucoup (trop) compté sur leur engagement au sol – Irak, Afghanistan, Levant, etc. – pour contrer cette stratégie des routes de la soie. Le problème est que le colosse US est épuisé et, surtout, de moins en moins prêt à subir des pertes au sol. C’est aussi ça qui fait la différence entre le jacksonien Trump et la belliqueuse Clinton : la négociation plutôt que la via factis.

À se demander pourquoi une (supposée) gauche européenne trouve tant d’attraits à la seconde…

| Q. Mais vous ne trouvez pas que les Russes exagèrent en se posant en éternelles victimes de l’hégémonie US ?

Jacques Borde. Oui et non. C’est toujours pareil, chacun voit midi à sa porte. Et, vue du vestibule russe, l’attitude de nos amis américains est plutôt agressive. Ainsi, selon un article de la DWN, l’administration Obama aurait exigé « le déploiement actif de la Bundeswehr1 sur les frontières orientales de l’OTAN »2 en Pologne et dans les pays baltes, pour être précis.

Or, désolé de le dire, cette requête est une violation directe de ce que Mikhaïl Gorbatchev avait obtenu en acceptant d’enterrer l’Union soviétique et le Pacte de Varsovie3. Les conditions imposées à l’époque à Moscou incluaient le fait que l’OTAN « ne bouge pas d’un pouce vers l’Est ».

| Q. Comment expliquez-vous la levée de bouclier provoquée par la position de l’Élysée sur la Russie et la venue de Poutine à Paris ?

Jacques Borde. Le rejet a été massif parce que l’ensemble de l’administration Hollande (et non le président seul dans son coin, comment tente de le faire croire une partie du PS, Valls en tête) a été en dessous de tout. Comme l’a souligné Thierry Mariani, en à peine deux jours, Hollande aura réussi à nous brouiller avec :

1- la Russie ;
2- la Pologne.

Les deux n’étant, d’ailleurs, eux-mêmes pas en bon terme. Beaucoup pour un président en fin de mandat.

Ce qui, entre parenthèse, place le chef de l’État, en porte-à-faux avec l’ensemble des Français. En effet, un récent sondage (en ligne) paru dans Le Figaro indique que la majorité des Français sont en faveur d’une rencontre entre François Hollande et Vladimir V. Poutine. 79% des sondés souhaitant que le chef d’État reçoive Poutine. 21% ne croyant pas si nécessaire une telle rencontre.

Pour Bruno Guigue4, « Entre un président qui prend l’arène internationale pour une cour de récréation et un ministre des affaires étrangères qui a toujours l’air de sortir du lit, la politique extérieure de la France sombre dans le ridicule. Cette diplomatie pour rire est le masque dérisoire de l’impuissance française, le fruit d’un renoncement à la souveraineté, la rançon d’un alignement sans honneur sur la puissance dominante ».

| Q. Selon vous, va-t-on vers un apaisement entre les deux capitales ?

Jacques Borde. Pas si sûr. Certes, au Kremlin on jure ses grands dieux ne pas vouloir de brouille durable avec Paris.

Sauf que, lors du 8ème Forum d’investissement de Moscou, VTB Capital, le 12 octobre 2016, Vladimir V. Poutine, même s’il n’a pas voulu enterrer l’amitié franco-russe – Cf. « En vérité, nous n’avons même pas annulé la visite. Nos interlocuteurs français ont tout simplement laissé entendre que le moment n’était pas très bon pour ouvrir officiellement notre centre culturel » – en a tout de même rajouté une couche en assurant que « Ce n’est pas la France qui doit être offensée par le veto russe, mais plutôt Moscou qui doit être offensé ».

En fait, Poutine reproche à Paris de s’être préalablement engagé à respecter les amendements déposés par Moscou, et de ne pas avoir respecté sa parole en soumettant  un texte qui n’en tenait aucun compte. Comportement qui a contraint la Russie à user de son droit de veto.

« Lorsque Jean-Marc Ayrault s’est rendu à Moscou, Sergueï Lavrov lui a assuré que Moscou n’avait pas la volonté d’utiliser son droit de veto si la France prenait en compte les amendements proposés par Moscou » a affirmé le président russe, avant d’ajouter que « la résolution française ne mentionnait pas du tout la responsabilité de l’opposition et de ses combattants dans la crise actuelle en Syrie ». Une manière, selon le dirigeant russe, de se plier à la volonté de Washington.

« Mais je ne sais si ça correspond ou non aux intérêts des pays européens de servir de façon aussi simpliste les intérêts de la politique extérieure ou peut-être même de la politique intérieure de ses alliés, en l’occurrence, les États-Unis. Vraiment je ne sais ! Est-ce que cela répond au rôle d’un pays sérieux voulant faire de la politique sérieuse et qui le clame haut et fort ? Un pays qui désire avoir une politique internationale indépendante ? Un pays qui veut s’appeler une grande puissance ? », a conclu Vladimir V. Poutine.

Autrement dit, il ne sera peut-être pas si facile que ça de recoller les morceaux. Ce d’autant que les Russes, peu sensibles aux jérémiades de l’Élysée et du Quai d’Orsay, ont repris leurs opérations sur Mossoul.

| Q. Peut-on tenter l’explication que Paris a, en cette affaire, réussi à isoler Moscou ?

Jacques Borde. Absolument pas. Contrairement aux allégations d’une certaine presse et de quelques officines, la Russie n’est pas particulièrement isolée ces derniers temps. Ça serait même le contraire, car :

1- que cela déplaise à Hollande et quelques autres, les avancées militaires russo-syriennes font que Moscou est plutôt courtisé par de nombreuses chancelleries, même si elles ne le clament pas sur les toits ;
2- Vladimir V. Poutine et Reccep Tayyip Erdoğan, même s’ils sont loin d’avoir réglé tous leurs différents au Levant, ont notablement avancé sur le sujet ;
2- la construction du gazoduc russo-turc Turkish Stream est incontestablement une victoire pour le président russe ;
3- ce projet a même reçu l’aval de Londres, par le biais du président du groupe pétrogazier BP plc, Robert Warren Bob Dudley5, pour qui sa construction permettra de diversifier les voies de transport de gaz vers l’Europe. « À mon avis, c’est bien de créer une nouvelle voie de transport rapide de gaz en Europe », a indiqué Dudley en marge du Congrès énergétique mondial, qui se tenait à Istanbul (9-13 octobre 2016).

Ceci sans parler du revers essuyé au Conseil de sécurité des Nations-unies

| Q. Au Conseil de sécurité des Nations-unies, ça ne serait pas plutôt un balle au centre ?

Jacques Borde. On pourrait le croire. Mais non. Les veto réciproques aux deux résolutions (la russe et la française) ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel. À savoir le mouvement de bascule qui s’est opéré en faveur de Moscou. Le triple mouvement même, si l’on y regarde bien.

| Q. Comment ça ?

Jacques Borde. Suivez-moi bien :

1- la décision égyptienne de voter à la fois les résolutions russe et française. Posture qui marque un précédent historique au Conseil de sécurité.
2- si l’Égypte ne voulait pas provoquer la France avec son vote en faveur de la Russie, elle a toutefois mis en rogne l’Arabie Séoudite, surtout son représentant Abdallâh al-Mouallimi.
3- ce vote a confirmé la convergence des positions de l’administration du président ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī avec les positions syrienne, iranienne et russe.
4- le soutien de la Chine au projet de résolution russe et son abstention de vote sur le projet de résolution français confirme une alliance plus enracinée avec la Russie, tant à l’égard de la situation en Syrie que sur d’autres dossiers.

Autant d’évidences géostratégiques qui ont échappé aux conseillers, ou plutôt ce qu’il en reste, du président français, François Hollande.

Pas très brillant tout ça. À attendre, toutefois, les décisions que prendra sur la Syrie la nouvelle administration US qui sortira des urnes en novembre 2016…

Notes

1 Y compris la Bundeswher, la Marine et l’armée de l’Air.
2 Deutsche Wirtschafts Nachrichten (23 avril 2016).
3 Plus précisément l’Organisation du Traité d’Amitié, de Coopération & d’Assistance mutuelle de Varsovie.
4 Chargé de cours à l’Université de La Réunion. Il est l’auteur de cinq ouvrages, dont Aux origines du conflit israélo-arabe, L’invisible remords de l’Occident, L’Harmattan, 2002,
5 Et pourtant Dudley est Américain.

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