Alep, Mossoul : À la Course à l’échalote entre Moscou & Washington, ajoutons désormais… Raqqa !

28 octobre, 2016

| Guerre Vs DAECH | Questions à Jacques Borde |

Confusion & tumulte perdurent de plus belle entre les deux grands. Si Moscou vise Alep, côté étasunien, on tente l’option Mossoul. Avec, déjà, des plans sur… Raqqa. En attendant, Alep (& surtout) Mossoul sont toujours aux mains des Kamiz brunes nazislamistes & les Turcs y mettent leur grain de sel. Alors : Plan(s) à long terme des uns & des autres ? Ou, plus simplement, charrue avant les bœufs dans le grand jeu de l’Orient compliqué ?

| Q. Géostratégiquement, peut-on établir un lien entre les Batailles de Raqqa et de Mossoul ?

Jacques Borde. Oui, mais le lien qui importe le plus est celui qui peut être fait entre Alep et Mossoul. Et, disons-le, qui n’est guère à l’avantage de l’Axe occidental. Pour ce qui est de Raqqa, les versions divergent toutefois.

D’un côté, le US Secretary of Defense, Ashton Baldwin Ash Carter, a parlé, le 25 octobre 2016, de « chevauchement » entre les opérations sur les deux « théâtres ».

« Comme à Mossoul, nous essayerons de mettre en place à Raqqa une force d’assaut capable de resserrer l’étau autour de la ville et à laquelle nous fournirons les capacités nécessaires », a affirmé Carter.

Pour le reste, la vision du US Secretary of Defense, semble encore très floue. « Nous nous interrogeons sur la forme que pourrait prendre à l’avenir DA’ECH dans nos pays », a relevé Ash Carter.

À noter qu’encore une fois, côté occidental, c’est bien Paris qui milite pour un jusqu’au-boutisme géostratégique vis-à-vis de Damas et de Moscou ! Étonnant quant on connaît l’état de nos forces armées. Et celui de leurs finances qui en sont au niveau de la rupture de paiement. Alors, les roulements de tambours…

| Q. C’est à ce point ?

Jacques Borde. Les finances ? Oui. Et, ça n’est pas moi qui le dit mais le Délégué général de l’Armement, Laurent Collet-Billon, qui s’en est ému auprès des députés durant son audition du 12 octobre 2016 (qui vient juste d’être rendue publique) : « Depuis ce matin, les demandes de paiement que nous émettons vers le comptable ne sont plus couvertes en crédits de paiement (…). Cela arrive un peu précocement, car, l’an dernier, nous n’étions dans cette situation qu’à la fin du mois d’octobre ».

Autre détail qui coince pour notre belle guerre contre DA’ECH à Mossoul : la Turquie.

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, et Ashton Carter sont allés s’entretenir avec leur homologue turc, Fikri Isik, le 26 octobre 21016, à Bruxelles. Vis-à-vis d’Ankara, Carter et Le Drian sont restés prudents. « Il faut que nos offensives et nos objectifs coïncident », a estimé Le Drian.

Ça n’est pas demain la veille, si vous voulez mon avis ! La Turquie de Reccep Tayyip Erdoğan, affichant un agenda, pour ne pas dire un appétit, bien particulier vis-à-vis de la Syrie et de l’Irak.

En revanche, les grands absents de la tension dialectique autour de Raqqa sont les Russes et les Iraniens. Sans doute en l’attente de la rencontre tripartite entre les trois ministres des Affaires étrangères concernés : Sergueï V. Lavrov (Russie), Mohammad Javad Zarif (Iran), et Walid al-Mouallem (Syrie), le vendredi 28 octobre 2016 à Moscou.

| Q. Que tentent les Turcs au juste ?

Jacques Borde. Ils jouent leur carte, comme toujours.

Au cours de son entretien avec Ashton Carter et Jean-Ives Le Drian, le ministre de la Défense turc, Fikri Isik, a énoncé quelques points-clés du projet (sic) turc :

1- « Il est primordial de maintenir la répartition démographique à Mossoul, Tallafar (en principe les premières cibles du Hached al-Chaabi) et Raqqa, et de remettre leur direction à la population locale après leur libération de DA’ECH ».
Donc, en bon français, de purger, tant que faire se peut, la région de ses éléments kurdes et chî’îtes.
2- « il est normal que la Turquie soutienne la Bataille de Mossoul dès le premier jour, dans le cadre de la coalition dont elle fait partie. De plus, aucun obstacle n’existe sur notre participation aux raids aériens en Irak. Nos avions sont prêts à y prendre part ».
Donc, à y faire ce qui plaira à Ankara ! On rappellera, ici, que la Türk Hava Kuvvetleri (THK)1 est la plus opérationnelle des aviations de combat du Levant derrière l’Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal2 et qu’elle tient ses appareils à quelques dizaines de minutes de vol à peine de la plupart de ses cibles potentielles.
3- il est primordial « d’écarter à tout prix les forces du Hached al-Chaabi de la Bataille de Mossoul, parce que la population locale ne tolérera aucune force extérieure ».
Sauf celles que nous tolérerons après une entente probable avec Téhéran et Bagdad.

Propos à rapprocher de ceux du président turc, Reccep Tayyip Erdoğan : « Lorsqu’on parle des droits historiques, de la convention de Lausanne, certains nous disent: avez-vous des ambitions dans les territoires irakiens et syriens ? Ce sont des faits historiques. C’est ce que dit l’histoire. Ce n’est pas moi qui le fait. Est-ce que vous oubliez ces faits ? Est-ce interdit d’en parler ? ».

Et Erdoğan d’enfoncer le clou, d’un « Je le répète encore une fois: la Turquie doit être au cœur des développements en cours en Irak et en Syrie… nous sommes présents en Irak, et nous allons renforcer cette présence. Nous n’allons point abandonner nos frères à Mossoul et à Kirkouk, avec lesquels nous avons des liens historiques, culturels voire familiaux ».

Difficile de faire plus clair. Et autant dire les Yézidis et les Assyro-Chaldéens mal engagés quant à leur avenir géopolitique. Sans parler des Kurdes, les ennemis jurés de toute bonne administration turque…

| Q. Mais, entre tout ce joli monde, il y a bien un ennemi commun ?

Jacques Borde. Si vous parler d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)3, oui, probablement. Mais jusqu’où ? On reste effaré par la stratégie US qui privilégie l’extraction de plus de 9.000 Kamiz brunes de DA’ECH, à qui serait facilité le transit vers Alep et… Raqqa4 (dont on vient nous dire qu’elle serait l’objectif suivant sur notre liste). Ce au prétexte que ces Takfirî y combattraient l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)5 de Bachar el-Assad. À quoi joue-t-on et de qui se moque-t-on à la fin ?

Les grandes capitales occidentales, faisant en cela le jeu de l’administration du roi d’Arabie Séoudite Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd, doivent cesser de considérer l’administration Assad comme leur variable d’ajustement pour peser sur l’avenir de la région…

| Q. De la Syrie, vous voulez dire ?

Jacques Borde. Non, de la région toute entière, voyons ! Derrière le domino Damas, se trouvent prêts à vaciller Beyrouth et Amman. Ad minimo ! Quel état lamentable que celui de notre diplomatie au Levant ! Et dans quel état allons-nous laisser cette partie du monde après y avoir semé autant le trouble ?

Notes

1 Armée de l’air turque.
2 Armée de l’air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.
3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
4 Exfiltration dont ne veut guère… Ankara.
5 Armée arabe syrienne.

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