Paris-Washington : Un Désamour parti pour durer ? Jusqu’en 2017 probablement…

1 décembre, 2016

| France/É-U | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Donald J. Trump passe pour un homme de compromis. Avec tout le monde ? Certains commencent à en douter dès qu’on parle de Paris. RetEx sur un Désamour parti pour durer. Jusqu’à quand & avec quelles conséquences ? Telle sont les questions qui se posent à nous…

| Q. Quid de la contestation à propos des résultats électoraux US ?

Jacques Borde. Tout ceci n’est pas très sérieux. D’abord, les manifestations sont bien le fait de professionnels d’une extrême-gauche (supposément proche du peuple) payés par des personnalités controversées comme Soros ! Affligeant de voir comment ces poignée d’agitateurs à la solde de propriétaires de fonds vautours de cet acabit, s’agitent, vous ne trouvez pas ?

Quant au recomptage des voix, État par État pour inverser le nombre des Grands électeurs, je n’y crois pas davantage. Ensuite, vu d’Europe et de nos media sans foi ni loi, cela démontre une méconnaissance chronique du système fédéral en vigueur aux États-Unis. Par ailleurs, rien ne dit que même recomptées, ces voix controversées donnent pour autant la victoire aux Démocrates.

Sinon, comme vient encore de le rappeler Eber Addad, « Depuis 1787 aux USA c’est exactement le même système électoral, il n’a JAMAIS changé. Le président est élu par un Collège Électoral. Tout ça a même survécu à la Guerre de sécession ! ».

Et, puisqu’il faut bien nous regarder dans une glace, « Depuis la même date en Europe il y a tout eu, des dizaines de régimes différents et des systèmes électoraux de toutes sortes, pêle-mêle, le Directoire, Napoléon III, la Convention, le fascisme, le nazisme, la deuxième, troisième, quatrième et cinquième république, Mussolini, Hitler, Pétain, Franco, des dizaines de systèmes électoraux différents, etc… Et c’est l’Europe qui veut donner des leçons sur la manière de voter ».

Après, ne nous étonnons pas de ne pas avoir toujours bonne presse de l’autre côté de l’Atlantique…

| Q. Justement, la tension entre Washington et Paris ne faiblit guère. Du moins avec les nouvelles têtes qui prennent leur fonction autour de Trump ?

Jacques Borde. (Sourire) Oui, effectivement. Il semble de bon ton de taper sur les membres de l’administration Hollande ces derniers temps.

| Q. Le retour du french bashing, peut-être ?

Jacques Borde. Non, je ne crois pas. Le french bashing a toujours été le tropisme d’une certaine intelligentsia s’en prenant à nous Français pour ce que sommes ou, plutôt, étions censés représenter à leurs yeux.

Là, ça n’est absolument pas la même chose. Ce ne sont pas les Français dans leur ensemble qui sont dans le collimateur des Américains mais, très précisément, l’administration Hollande que des membres de l’administration républicaine montante ont dans le nez. C’est quelque-chose de très précis. Y compris au niveau des volées de bois vert que Paris prend en ce moment.

| Q. Mais, les propos sont très durs ?

Jacques Borde. Oui, certes, mais parce que les reproches le sont aussi, pardi !

Mais, lorsque dans un entretien à Trial Magazine, Jefferson B. Sessions III dit Jeff Sessions – qui est le nouvel Attorney general1 choisi par Trump, soit une des principales figures de la nouvelle administration – vient reprocher à Hollande d’instrumentaliser le terrorisme pour « se relancer », à vrai dire, Il n’est pas le seul à penser ça. Cessons de voir tout ça par le tout petit bout de la lorgnette.

En plus, lisez bien ce que dit Sessions, c’est plutôt bien argumenté :

« Le président de la République [François Hollande] nous dit qu’on est en état de guerre. Quelles conséquences en tire-t-il ? », affirme Jeff Sessions, « François Hollande ne met pas tout en œuvre pour lutter contre le terrorisme », en revanche, il était du côté de ceux qu’on appelle les «terroristes, nous regardons tous Hitler en 1940. Nous devrions regarder Hitler en 1929, Il était un personnage plutôt drôle qui disait ce que les gens pensaient. Où Hollande emmène-t-il ça, je n’en ai aucune idée ».

Il y a même une dose d’humour glacial. Mais que n’avons-nous entendu de la part de Hollande et des siens à propos du président américain, Donald J. Trump, sans même attendre sa première prise de parole officielle ?

Alors, ne nous plaignons pas : ce seau d’eau glacé en plein visage nous ne l’avons pas volé !

| Q. Donc, pour vous ça n’a rien de bien américain, tous ces propos ?

Jacques Borde. Dans le sens du french bashing de la Côte Est ? Non, pas vraiment. Ce que je crois, en revanche, c’est qu’il y a bien un discours anti-système qui s’épanouit. Que ce soit aux États-Unis ou même en Europe.

Et ceux qui s’expriment ne le font pas dans la dentelle. Y compris les Américains eux-mêmes vis-à-vis d’autres Américains. Prenez le National Security Adviser, le lieutenant-général Michael T. Flynn2, il a descendu en flammes Hillary Clinton à plusieurs reprises. Alors, pourquoi voudriez que la parole s’affadisse particulièrement lorsque c’est notre administration (Hollande) qui est visée ?

| Q. Mais Paris et Washington vont bien devoir se parler ?

Jacques Borde. Oui. Mais pas avant janvier 2017. Officiellement, je veux dire ! Et, probablement, pour assez peu de temps si l’on parle de Hollande et de son équipe. C’est ce qu’escomptent ceux qui le brocardent aujourd’hui. À moins que…

Ensuite, pourquoi voulez-vous que les Américains soient moins mordants que nous le sommes nous-mêmes ?

| Q. Vous pensez à qui ?

Jacques Borde. Oh, des tas de gens ! Allez donc sur les réseaux sociaux, les noms d’oiseaux y font florès.

Prenez par exemple les derniers propos de l’animateur, lui-même controversé, Thierry Ardisson :

Cf. « J’ai pensé que les Américains étaient finalement devant un choix extrêmement difficile, parce que la fille qui était en face de Donald Trump, il faut quand même savoir qu’elle avait reçu 1 million de dollars du Qatar pour sa Fondation. Le Qatar étant notre pire ennemi, c’est comme si un homme politique français avait reçu de l’argent d’Hitler en 1938. Moi, je veux dire, c’est comme Sarkozy, tous ces gens qui aujourd’hui touchent de l’argent du Qatar, un jour il faudra qu’ils répondent devant un tribunal. Parce que si vous êtes financé par des gens qui veulent vous détruire, y a un moment où c’est de la haute trahison… Être financé par ses ennemis, c’est de la haute trahison ».

À peu près le même ton et la même violence verbale que Sessions.

| Q. Vous disiez : « à moins que », à propos de ce qu’a dit Sessions, qu’entendez-vous par là ?

Jacques Borde. Oui. Je ne suis pas non plus certain que des propos comme ceux du nouvel Attorney general de la puissante Amérique, qui reste malgré tout un hegemon, Jeff Sessions, soient lancés seulement par hasard. Ou le plaisir de faire de belles phrases.

Après tout, de quoi l’avenir sera-t-il fait ?

La France va-t-elle renoncer à ces amitiés séoudo-wahhabites ? À son tropisme qatari ? Exceptée Mme. Le Pen qui seule tient, à la fois, des propos fort aimables en direction de l’administration Trump, et incroyablement durs à l’égard des pétromonarchies pro-DA’ECH, qui nous dit que nous allons rallier l’Ost américano-russe, qui se dessine, contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)3 ? En avons-nous d’ailleurs encore vraiment les moyens, au-delà de frappes symboliques ?

Alors, je me dis que des petites phrases assimilant une partie de cette classe politicienne (qui a failli sur tout ces vingt dernières années) à Hitler, l‘ultima Hostis de l’Alliance qui, hier, a uni contre lui Russes et Américains ne sont peut-être pas le fruit du hasard…

| Q. Dans quel sens ?

Jacques Borde. Dans la tension dialectique entre puissances – ce que sont les guerres, celle Vs DA’ECH n’y échappe pas – il y a une accusation dont on se remet difficilement (si le soufflé prend, bien sûr) c’est l’assimilation au nazisme, à Hitler. Alexandre del Valle (entre autres) nomme cette pirouette du discours Reductio ad Hitlerum.

Lors de la crise yougoslave, cette Reductio ad Hitlerum fut fatale à Slobodan Milošević, qui passera du statut de chef d’État à celui d’inculpé devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Milošević mourra fort opportunément et curieusement lors de la cinquième année de son procès, d’un infarctus du myocarde sans qu’aucun jugement n’ait été rendu, sa mort entraînant,l’arrêt de son procès.

| Q. Mais appliquer cette Reductio ad Hitlerum à nos dirigeants, cela ne reviendrait-il pas, quelque part, à affaiblir la France?

Jacques Borde. Au plan international ? Tout à fait. Cela dépendant aussi de qui sera aux affaires en 2017, vous pensez bien. À noter dans ce registre les dernières déclarations de Marine Le Pen, faisant elle aussi dans le registre de la reductio ad hitlerum.

Cf. « Il y a moins de 50 ans, elle était encore considérée comme étant une puissance mondiale, et elle ne ressemble plus vraiment à l’heure actuelle à ce qu’elle fut jadis,François Hollande a créé plus de chômeurs qu’aucun de ses prédécesseurs,il provoqué l’expatriation de dizaines de milliers de jeunes désespérés,il a provoqué des milliers de faillites d’entreprises…Hitler à fait moins de dégâts en France que Hollande, dans le même laps de temps ».

| Q. Mais pour quelles raisons ?

Jacques Borde. Oh, vous savez, les puissances, surtout les grandes, sont des animaux à sang froid. Or, si la France devait persister dans ce que beaucoup considèrent comme de mauvais choix, autant avoir quelques arguments en réserve contre elle.

Et, de jour en jour, nous nous isolons sur plusieurs questions internationales et, qui sait, à ce petit jeu imbécile, combien compterons-nous d’amis d’ici à quelques mois ? Surtout si Moscou et Washington se jettent ensemble à la gorge de DA’ECH.

Comme l’écrit Eber Addad, qui opte pour le scenario du pire : « La fin de Sykes-Picot et une refonte de la carte du Moyen-Orient sont inéluctables et vont entraîner une instabilité encore plus prononcée pour plusieurs années voire des décennies. Plus rien ne sera plus comme avant, de nouvelles alliances se sont déjà forgées, des nouveaux pays se formeront, dont le Kurdistan, d’autres seront transformés pour mieux refléter les nouvelles réalités. Ce retour en force de la Russie risque fort de diminuer irrémédiablement toute influence européenne alors que l’Amérique de Trump reste une inconnue mais fera, très probablement et malgré les craintes d’isolationnisme que j’estime non fondées, en tous cas pour cette région, un retour plus important qu’on ne l’imagine ».

Du coup, « Les reculades d’Obama prendront fin avec son retrait de la scène politique américaine et le véritable isolationnisme qu’il a déjà institué sera remplacé par un plus grand interventionnisme politique US. Un nouveau Yalta en quelque sorte ».

Et, si nous n’y prenons garde, notamment électoralement en 2017, sans que la France – qui avait de Gaulle, en ces temps difficiles – y trouve son compte…

Notes

1 Ministre de la Justice.
2 Ancien directeur, de 2012 à 2014, de la Defense Intelligence Agency (DIA, Agence du Renseignement militaire), répond aux besoins du président des États-Unis, du US Secretary of Defense, du Joint Chiefs of Staff (JCS, Comité des chefs d’état-major interarmées).
3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

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