Fin de partie en Syrie ? Fin d’une partie en tout cas : celle jouée par An-Nusrah…

2 décembre, 2016

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Les Guerres ont une fin & un commencement. Celle de Syrie, qui comme la plupart de celles du Levant ont toujours été le jeu des puissances, s’achemine-t-elle vers sa fin ? Pour l’un des groupes nazislamiste takfirî, An-Nusrah, les jours semblent plus ceux du chaos que du triomphe. Espérons-le en tout cas.

« Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ».
Platon

| Q. Deux jours après avoir annoncé son intention de renverser Assad, Erdoğan a fait marche arrière… ?

Jacques Borde. (Sourire) Évidemment, nous comme là dans la posture géostratégique classique. Que s’est-il passé ?

Mardi 29 novembre 2016, le président turc, Reccep Tayyip Erdoğan, lâche sa phrase sur le « déploiement de l’armée turque » qui « vise à provoquer le renversement du gouvernement de Bachar Assad ». Pourquoi une telle sortie.

La Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)1 poursuit ses opérations dans le nord de la Syrie – soit dit en passant en violation flagrante du principe de la souveraineté de l’État syrien –. Après un succès initial et la prise de Jarablus, les troupes turques se sont approchés à marche forcée d’Al-Bab, agglomération stratégique aux mains d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)2 depuis 2012. Or, réagissant avec une extrême violence, l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)3 a damné le pion à la TSK, en frappant directement des unités turques et en investissant la banlieue d’Al-Bab.

| Q. Que faire pour Ankara ? Répondre ?

Jacques Borde. Riposter et taper comme un sourd sur l’AAS, vous voulez dire ? Évidemment, non ! La situation actuelle, c’est du jeu de guerre entre les parties en lice ! Damas veut garder son territoire national et Ankara, au mieux l’amoindrir, ou pire y faire sentir sa puissance. Non vis-à-vis de Damas, où l’on sait parfaitement lire les rapports de situation sur l’état des forces armées turques, mais vis-à-vis des Kurdes ! Ni Bachar el-Assad, ni même Reccep Tayyip Erdoğan n’ont l’intention de se livrer une guerre directe.

Pour ça, si besoin est, il y a des proxies.

Autre facteur, les appuis militaires de Damas : Moscou et Téhéran. Gageons qu’en coulisses, Iraniens et Turcs ont dû, discrètement mais réellement, échanger quelques mots sur le dossier.

Restait Moscou. Comment avoir l’avis des Russes quant à la situation à ce moment précis ?

Justement par une petite tension dialectique pour échanger avec l’autre partie. D’où, le coup de grisou d’Erdoğan puis l’entretien téléphonique entre Erdoğan et Poutine, qui a fait dire à l’un des proches : « Nous espérons que la Russie en finira rapidement avec la mauvaise interprétation qu’elle a faite des propos du président Erdoğan… ».

Pour faire bonne mesure, et éviter tout fâcheux incident, le bureau de la présidence turque d’affirmer de son côté que « les propos présidentiels ont été sortis de leur contexte; Il ne faut pas que ces déclarations soient prises au premier degré ».

Visiblement, Vladimir V. Poutine, a su trouver les mots pour faire comprendre à Erdoğan où se situait la ligne rouge pour Moscou…

| Q. Justement, beaucoup commentent les progrès de plus en plus rapides des forces syriennes sur le terrain, notamment à Alep. Pour vous comment s’est faite cette accélération ?

Jacques Borde. En vertu de plusieurs facteurs, en fait.

Primo, un rapport des forces qui, au fil des semaines, défavorise les terroristes takfirî. Côté gouvernemental, ce sont près de 25.000 hommes qui assiègent et attaquent sans répit les terroristes regroupés sous la bannière du Al-Jayš al-Fateh (Armée de la conquête)4. Or, ceux-ci sont désormais moins de dix-mille. Un chiffre plus près de 8.000 combattants au maximum.

Face à eux le rouleau compresseur syrien regroupe, assez classiquement, des éléments de :

1- l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS) ;
2- de la Liwāʾ Suqūr aṣ-Saḥrāʾ5 ;
3- du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi6 ;
4- du Hezbollah et des miliciens chî’îtes irakiens.

Des combattants parfaitement aguerris et de mieux en mieux équipés.

Comme l’a indiqué RFI, « Les rebelles ont dû reculer devant la puissance de feu de l’armée syrienne et de ses alliés, et des assauts ciblés lancés par des troupes d’élite, appuyés par des avions et des hélicoptères, et bénéficiant d’une intense couverture d’artillerie. Encerclés par plus de les rebelles n’ont plus aucune voie de ravitaillement. Leur situation est désespérée ».

Dans les quartiers encore contrôlés par Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām7, qui supervise quelques 40 factions, ces hommes savent qu’ils sont totalement assiégés depuis la prise de la route de Castello en juillet 2016.

De plus, depuis que le Pentagone a viré sa cuti et dressé sa kill list des membres d’An-Nusrah à abattre, le moral doit s’en ressentir sensiblement au niveau des assiégés.

| Q. Certains disent que les Américains veulent surtout se débarrasser de témoins gênants ?

Jacques Borde. (Soupir). Possible. Mais, il faudra savoir ce que l’on veut ! La géostratégie n’est pas une affaire de Bisounours. Je préfère cent fois une administration Obama finissante se laissant aller à un petit nettoyage d’hiver allant dans le bon sens qu’une administration Obama continuant à laisser les coudées franches à Jabhat an-Nusrah, comme elle le faisait précédemment.

Les choses sont en train de changer. Tant mieux, ça n’est pas moi qui m’en plaindra. Bon, reconnaissons aussi que, pour une fois, les Russes mettent vraiment la pression sur les Occidentaux…

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Par le biais de la la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, notamment. Celle-ci a haussé le ton, soulignant que « les motivations des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France demeurent fort obscures. Elles contredisent même toute la rhétorique de ces pays concernant la lutte contre le terrorisme et prouve par la même occasion la faillite totale des stratégies suivies jusque-là en matière de politique étrangère. Il ne s’agit plus de théorisation ou de décortiquer un sujet philosophique, mais plutôt d’actes barbares commis par ces groupes terroristes ».

Et d’enfoncer le clou, estimant que « … le soutien permanent des États-Unis et de leurs alliés aux groupes terroristes, n’est autre que le signe de leur complicité avec le terrorisme international. Soyons clairs et transparents, et arrêtons les mensonges, parce que le terrorisme international ne connaît aucune frontière, aucune limite et aucune nationalité. Nous devons tous le combattre ».

| Q. Mais, franchement, ça n’est pas un peu contradictoire, dans la mesure où Washington et le Pentagone semblent justement revoir leur copie ?

Jacques Borde. Non, pas du tout. Cela s’appelle profiter de son avantage. Et puis, vous savez c’est surtout de la rhétorique.

D’un autre côté, il faut bien aussi comprendre que Donald J. Trump n’entamera son office que début janvier 2017. Jusque-là quoi de mieux qu’un peu de tension dialectique afin que les choses continuent d’aller dans le bon sens ? Tout ça est de bonne guerre.

Et si cela vous choque quelque peu, relisez tout ce qu’a pu écrire Jacques Soustelle8, sur les rapports pas toujours idylliques qu’a pu nourrir la France Libre de De Gaulle avec les alliés. Vous m’en direz des nouvelles !

| Q. Pourquoi les Russes ont-ils tant attendus selon vous ?

Jacques Borde. Oh, pour plusieurs raison :

1- l’art et le choix de la guerre ne sont pas des choses évidentes. Comme le dit Platon « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ».
2- Moscou, jeu risqué mais qui semble avoir payé, a misé sur l’alternance du pouvoir politique à la tête de l’hegemon étasunien.
3- Maintenant, le temps de l’attente est passé. Ou comme l’a dit Léonid Kroutakov, politologue russe, « La Russie a marqué un temps d’arrêt et n’a mené aucune action militaire de ses forces armées jusqu’à la fin de la présidentielle américaine. Et maintenant je crois qu’elle achèvera la bête. En premier lieu, Obama est un  »canard boiteux » et il serait insensé de débattre avec lui. En tout cas, tous les engagements pris avec lui revêtiraient un autre caractère après l’avènement de Trump. C’est pourquoi nous avons une marge temporelle jusqu’à l’investiture du nouveau président américain fin janvier. Et c’est pour cette raison que j’estime que la Russie ne va pas s’arrêter. Avant, il y avait quelques chances de s’entendre de façon pacifique… Plus maintenant ! Je crois que le problème d’Alep sera traité de façon définitive ».

Et un pan non négligeable du nazislamisme takfirî enfin éradiqué !

Notes

1 Armée de terre turque.
2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
3 Armée arabe syrienne.
4 Coalition articulée autour d’an-Nusrah li-Ahl ach-Chām (Front Al-Nosra), le bras armé d’Al-Qaïda en Syrie. Se compose, pour être complet, de : Ahrār ach-Chām (Mouvement islamique des hommes libres du Cham), Jund al-Aqsa (Les soldats de Jérusalem), Liwāʾ al-Haqq, Jayš al-Sunna, Ajnad ach-Chām et de la  Légion de Cham.
5 Ou Brigade des Faucons du désert en français,  forme de réserve territoriale en quelque sorte ou pour faire simple, une sorte de Bassidj syrien, mais relevant de l’AAS, l’armée régulière syrienne.
6 Corps des Gardiens de la révolution islamique.
7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
8 Notamment son Envers & contre tout. De Londres à Alger, Jacques Soustelle, 1947, Robert Laffont.

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