Un désastre militaire

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Général (2 S) Vincent Desportes, ex-Commandant du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l’École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences P.o Paris, diplômé de l’United States Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’Armée de terre) .

S’il est un domaine de l’action régalienne où la logique de résultat doit l’emporter sur celle des moyens, un domaine où il est dangereux de sacrifier le futur au présent, c’est bien celui de la défense. Et pourtant, c’est aussi celui où ces règles élémentaires ont été ignorées depuis cinq ans, au mépris du premier des principes stratégiques : proportionner les moyens à l’enjeu. L’impossible a été demandé aux armées : elles l’ont fait, mais à quel prix ?

Nos armées ont été engagées sans retenue. À l’étranger, elles l’ont été de manière réactive sans que de ces déploiements – des pays baltes à l’Afrique centrale jusqu’au Moyen-Orient – émerge une stratégie solide. Sans, hélas également, que la France arrive à dépasser ses brillants succès tactiques pour les transformer en succès stratégiques durables. L’Adrar des Ifoghas a été remarquablement pris aux djihadistes début 2013 ; ils s’y sont aujourd’hui réinstallés. En Centrafrique, notre laborieuse intervention a porté indéniablement certains fruits, dont des élections nationales, mais, faute de moyens, nous sommes partis trop tôt, laissant un pays divisé prêt à retomber dans ses luttes fratricides. Au Moyen-Orient, nous participons aux combats, mais nous demeurons un « junior partner » avec une influence mineure sur la conduite de la crise – et donc son règlement ultérieur. À l’intérieur, Sentinelle use inutilement nos forces à contre-emploi dans une gabegie capacitaire incapable de prévenir le prochain attentat.

Que les armées soient engagées, c’est normal. Mais qu’elles le soient aujourd’hui au détriment de notre défense de demain, c’est dangereux. La dégradation des armées ne date pas de cette mandature, mais la faute nouvelle est que, malgré l’explosion des interventions militaires, jamais n’ont été attribués aux armées les moyens leur permettant de conduire leurs missions tout en préservant les capacités de le faire à l’avenir. Les promesses ont remplacé le courage ; peu importe, cela tiendra bien jusqu’en 2017 ! D’ailleurs le militaire, à la silencieuse obéissance statutaire, fait toujours … au mieux, ce qui est à la fois sa grandeur et sa faiblesse. Jusqu’à l’usure.

Depuis le Livre Blanc de 2013 et sa LPM [Loi de programmation militaire, NdlR], l’équation est la même : des moyens physiques alloués sous-dimensionnés par rapport aux missions théoriques, mais celles-ci très en deçà des menaces et des déploiements réels. Ainsi, malgré les demandes pressantes des hauts responsables, malgré leurs auditions très franches devant la représentation nationale, nos armées, asphyxiées chaque jour davantage, se sont usées en se consommant plus vite qu’elles ne pouvaient se régénérer.

Le bilan est terrible. Certes, les troupes déployées bénéficient encore d’un entraînement performant et de moyens assez adaptés, du moins si l’on ignore la vétusté incroyable de certains équipements et les déficits capacitaires qui réduisent l’efficacité et l’autonomie de nos forces. Mais cette excellence ponctuelle s’obtient en sacrifiant le reste, comme si le fruit se rongeait de l’intérieur pour rester présentable sur l’étal des 14 juillet.

Nos matériels en service affichent un taux de disponibilité dangereusement bas. Pour les hélicoptères par exemple un taux inférieur à 40% (moins d’un hélicoptère sur deux peut décoller, ce qui est aussi le cas de nos avions de patrouille maritime ATL2 !). Les crédits d’entretien constituant la première variable d’ajustement budgétaire, le système de maintien en condition est resté celui du « temps de paix », mal adapté au suremploi des matériels. Cette situation impacte l’entraînement des forces ; elle a conduit au concept pudique d’«entraînement différencié » qui affaiblit la cohérence d’ensemble.

La préparation opérationnelle – modulable à la baisse instantanément – a de fait servi de deuxième variable d’ajustement budgétaire : nos forces sont aujourd’hui globalement sous-entraînées. En 2015, nos troupes de mêlée n’ont bénéficié que de 64 jours d’entraînement contre 90 prévus dans la Loi de Programmation militaire, nos pilotes d’hélicoptères et de chasse ont volé respectivement 156 heures et 150 pour une norme de 180.

A force de suremploi, les munitions sont venues à manquer, avec aujourd’hui une nécessité urgente de remonter le stock des munitions critiques, missiles et roquettes notamment.

Les « réductions temporaires de capacité », autre fallacieux concept, sont devenues des trous béants où se détruit l’autonomie stratégique de la France et se dégradent ses atouts : ainsi, notre Marine Nationale n’est plus capable de patrouiller notre Zone Économique Exclusive, la 2ème au monde, pourtant l’une de nos grandes richesses.

En aval, les hommes souffrent : la surchauffe opérationnelle, les tensions sur les effectifs affectent aussi les temps de repos. Ainsi, en 2016, plus de la moitié de la force terrestre a exécuté 150 jours de mission hors garnison. La vie courante n’est pas épargnée : autre variable d’ajustement, les crédits consacrés à l’entretien de l’immobilier se sont effondrés, passant de la norme de 6€/m²/an à moins de 2€, ce qui ne permet plus de freiner la dégradation du patrimoine. La décision de retirer la politique des ressources humaines au chef d’état-major des armées a conduit à des aberrations, la logique budgétaire dominant désormais. L’armée française, la plus engagée des armées européennes, est aussi la moins encadrée : il manque aujourd’hui – officiellement – 600 officiers ! Dans ce contexte, hors les opérations, le moral des militaires chute et il est difficile de les retenir dans l’institution. L’efficacité gestionnaire s’est imposée au détriment de la finalité opérationnelle, la politique de défense – pourtant première mission de l’État – venant s’inscrire dans les impératifs communs des politiques publiques …

D’autres vers, plus pernicieux, ont été glissés dans le fruit. Ainsi du plan de civilianisation massive des armées, manœuvre de marginalisation de l’Institution lancée au mépris de sa finalité et de l’intérêt de ses membres. Ainsi de l’évolution imposée au Conseil supérieur de la fonction militaire, recomposé désormais de membres professionnels permanents à la main du ministre. Ainsi encore de la création des Associations Professionnelles Nationales Militaires, bombe à retardement pour l’efficacité des armées, dont le ministère a entériné la création soi-disant imposée par la Cour Européenne des droits de l’Homme.

Le Maréchal Foch rappelait dans son discours de réception au Palais Mazarin : « Un gouvernement ne peut avoir que la politique de son état militaire ». L’évident précepte est ignoré depuis cinq ans. En aval, un héritage désastreux : une spirale mortifère de suractivité, un mur de difficultés à venir sans résultat stratégique probant. Il aura fallu attendre les attentats de 2015 pour que le gouvernement se résolve à faire un geste symbolique, laissant d’ailleurs aux successeurs le soin de payer l’addition. La très insuffisante augmentation du budget 2017 (600 millions) est sans rapport avec les réinvestissements indispensables pour rééquilibrer l’équation moyens/missions. Et si chacun se réjouit de l’accroissement de nos exportations de matériels militaires, impliquant d’ailleurs un lourd accompagnement des armées, il n’a aucune retombée directe sur le redressement de ces dernières.

En cause, l’extravagante contradiction entre la surintensité de l’emploi des forces, la surexposition stratégique de la Nation et l’absence de mesures à la hauteur de cette démesure. Une faute stratégique et politique que la France paiera longtemps.

© ASAF .

APNM, ASAF, Vincent Desportes

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