La Voie étroite de Manbij ! Où Lorsque Moscou & Washington se mordent (chacun) la queue…

| Guerre Vs DA’ECH | Jacques Borde |

Première dans la Guerre de Syrie : des troupes au sol russo-syriennes se retrouvent nez-à-nez avec leurs homologues des Forces spéciales US. Comment en est-on arrivé là & comment les deux administrations, celle de Vladimir V. Poutine & de Donald J. Trump, hier encore sur le point de s’embrasser sur la bouche, vont-elles se tirer de ces guêpier ? Cadeau (pour partie) empoisonné de la clique Obama, rappelons-le. Reste que pour gagner une guerre faut-il encore la faire.

« Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ».
Platon.

Très concrètement, l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)1 et des forces kurdes, se retrouvent dans le même bain pour assurer la sécurité de la ville stratégique de Manbij. En fait, elles y chercheraient tout autant à damer le pion aux Forces spéciales étasuniennes qui, elles aussi, ont débarqué à Manbij.

Inquiétant, de prime abord. Dans la mesure ou l’imprévisible est toujours plus délicat à gérer que ce qui a été planifié en amont.

Rassurant, dans la mesure où il semblerait bien que les deux parties visent toutes le deux un même objectif :  mettre en place une Zone sûre (Safe heaven) pour mettre à l’abri les kurdes des appétits de la Türk Kara Kuvvetleri (TKK)2. TKK qui n’a guère apprécié le taux de pertes enregistré sur le front syrien. Laissant près de 10 des Leopard 2A4, qui constituent le must de son arme blindée, depuis que ces blindés lourds sont impliqués dans l’Opération Fırat Kalkanı3.

Certes, ces pertes sont principalement dues à la tenace résilience d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)4. Mais il importe que se rappeler dans la tête des stratèges de la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)5, l’ennemi principal reste les Kurdes et non DA’ECH.

Où en est-on de ce pataquès si typique de l’Orient compliqué ?

Selon la Nezavissimaïa Gazeta, « l’armée syrienne et ses alliés au sol, secondée par l’aviation russe, ont accompli leur offensive stratégique contre la partie orientale de la ville d’Al-Bab dans la province d’Alep, dans la foulée de la reprise de Palmyre ».

Et, plus précisément, selon des sources bien informées auprès du ministère russe de la Défense, les Syriens sont entrés dans Manbij accompagnés de militaires… russes. Ces derniers s’inquiétant surtout de la sécurité de leurs convois d’aide humanitaire attendus dans la région. Las, une fois arrivés à Manbij, Russes et Syriens se sont tombés nez-à-nez avec des… Américains. Pour le moment, aucun incident ou confrontation n’est à signaler. Mais cette situation durera-t-elle longtemps ?

Que font ces troupes US aussi près ? À en croire, le colonel John C. Dorian, porte-parole de la coalition, qui a confirmé le déploiement de véhicules blindés US et de leurs alliés (Lesquels, au fait ?) à Manbij, l’objectif ne serait que « d’assurer la sécurité des forces de la coalition ». Mais Dorian s’est bien gardé de se prononcer sur la présence de l’armée syrienne et de ses alliés russes dans la ville de Manbij. Évitons les sujets qui fâchent…

Que signifie cette évolution ?

Une seule chose est sûre : le déploiement des troupes US en Syrie, sans aucune coordination préalable avec la Russie, prouve, qu’au stade où nous en sommes, aucune stratégie conjointe russo-américaine n’est à l’ordre du jour, que ce soit dans la lutte – affirmée comme commune par les deux administrations, que ce soit à Washington ou à Moscou – contre DA’ECH ou toute question touchant la sécurité nationale syrienne. Donc, foin d’un grand complot poutino-trumpiste dans le dos de la vertueuse administration Obama.

Cette nouvelle donne sur le terrain fait-elle peur aux Russes, au point de leur faire lever le pied ? Rien n’est moins sûr : le porte-parole du Kremlin, Dimitri S. Peskov, a rapidement rappelé que son pays était prêt « à combattre seul DA’ECH ».

En réalité, la Russie et les États-Unis se sont engagés dans une âpre course à l’échalote : le Pentagone refuse, pour l’instant, toute coopération avec Moscou tout en cherchant à préserver à Manbij « sa carte kurde ». Sa seule vraie carte sur le terrain, en fait…

Les Américains, passés maîtres dans l’art du double jeu, voudraient éviter aux Kurdes les foudres de la Turquie prête à en découdre avec eux sur le territoire syrien.

Mais, même ce challenge et un véritable imbroglio. En effet :

Le groupe Hêzên Sûriya Demokratîk (FDS, Forces démocratiques syriennes), se compose essentiellement de combattants kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)6 parmi lesquels on retrouve aussi des membres du Partiya Karkerên Kurdistan (PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan)7 que la Turquie considère (et traite) comme des terroristes.

Le sachant, pourquoi les USA ont-ils mis leur doigt sans l’engrenage ?

Parce que, comme l’a rappelé l’expert militaire Valentin Vasilescu « Même si ce groupe est important (10.000 combattants), il est mal armé et entraîné (…). Les FDS, qui tiennent une grande partie du nord de la Syrie, ont déclenché une opération offensive contre l’État islamique afin de conquérir la ville de Raqqa ». Une opération qui « a été planifiée par des agents des Forces spéciales de l’Armée américaine. Des centaines de soldats des forces spéciales américaines travaillent comme instructeurs des FDS. À Rmelan, en territoire contrôlé par les FDS, la 101st Airborne a une base pour des hélicoptères et des avions à rotors basculants MV-22 Osprey utilisés dans la lutte contre l’État islamique »8.

A se serrer d’aussi près, il fallait bien qu’un jour ou l’autre, Américains se retrouvent face à face.

À noter que cet objectif (tenir les Turcs à distance) est aussi celui de Moscou.

À cette différence près que la Russie agit en parfaite coordination avec l’État syrien – ce pour éviter un démembrement de la Syrie, seule garante des infrastructures stratégiques russes dans le pays – tandis que les États-Unis se réservent le droit d’opérer sans mandat, permission ou avis de Damas.

Cela renvoie à ce que les media russes qualifient désormais l’« entente de Manbij ».

La Russie a réussi à convaincre les Kurdes de Syrie de céder les localités qu’ils contrôlaient autour de Manbij et à faciliter ainsi l’entrée de l’AAS sur zone. Pour la Russie, l’armée syrienne a pour mission de réactiver les organes étatiques à Manbij.

Côté US, à en croire l’agence de presse Anatolia, c’est avant l’arrivée des forces syriennes et de la Russie, le 3 mars 2017, à Manbij que les États-Unis ont envoyé leurs troupes et leurs véhicules blindés dans la ville. Les Américains ont d’ailleurs confirmés l’information après l’annonce russe.

Les Forces US ne se sont d’ailleurs pas contentées de Manbij, et elles ont aussi pris position à Khilvanchi, près de Jarablous. Cette ville est tenue par la Türk Kara Kuvvetleri  et les terroristes takfirî qui sont dans l’orbite d’Ankara.

Naturellement, l’administration Erdoğan voit d’un très mauvais œil la situation et voit à travers le geste « non coordonné » des Russes et des Américains, le fruit de la rivalité entre les deux puissances en vue créer « une zone tampon » où installer les Kurdes et ce avec l’objectif de les « préserver » des aléas de l’Opération Fırat Kalkanı menée par la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK). Ce qui, in fine, jette une ombre sur ses propres desseins.

Côté russe, on recherche, plus précisément, deux choses :

1- préserver les kurdes ;

2- aider Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS) à ouvrir un nouveau front contre DA’ECH.

Côté US, à lire le Washington Post, les têtes pensantes du Pentagone – et donc selon toute probabilisé le US Secretary of Defense, le général (Ret) James Mad Dog Mattis9 – auraient convaincu Trump de jouer à fond la carte kurde, jusqu’à, selon certaines sources, armer les kurdes de Syrie d’hélicoptères de combat. Désormais, l’administration Trump serait prête à déployer des GI’S en Syrie et dépasser le simple stade de « conseils militaires prodigués aux groupes de l’opposition anti-Assad ».

D’ores et déjà, quelques 500 soldats et officiers US aident (sic) les milices kurdes de Syrie et leurs alliés arabes. Le nouveau plan US voudrait que les militaires américains s’impliquent davantage dans les combats. But de cette montée en gamme : s’emparer avant les Russes de Raqqa.

Une stratégie qui a, toutefois, peu de chance d’aboutir. En effet,

Primo. Les Kurdes n’ont qu’une confiance limitée en Washington et ses promesses.

Secundo. Ils ne pèsent pas si lourd que ça face à l’AAS et son allié, c’est-à-dire les forces mises en place par le quatrième larron (hors Damas) du grand jeu syrien qu’est Téhéran. Soit, les classiques du genre :

1- le Hezbollah ;

2- les miliciens du Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)10 ;

3- la Nirouy-é Ghods11, et les milices locales qui vont avec.

Encore, une fois, le faiseur de roi en Syrie pourrait bien rester l’Iran, qui, seul sait (et peut) mettre des troupes au sol en nombre. Car, dans le grand jeu syrien, Poutine et Trump partagent la même faiblesse : leur réluctance (pour des raisons sensiblement différentes) à se projeter massivement sur le terrain. Or, tout le monde le sait : une guerre se gagne au sol, pas seulement dans les airs.

Conscient des limites inhérentes à la guerre aérienne, le président américain, Donald J. Trump, a toutefois décidé d’aller jusqu’à son extrême limite.

Le 4 mars 2017, renonçant à la règle de l’administration Obama voulant que les édifices religieux soient, tant que faire se peut, épargnés lors des frappes aériennes12, l’Air Force a littéralement écrasé sous les bombe la Mosquée d’Al-Najjar, sise dans la partie de Mossoul encore sous contrôle de DA’ECH.

Peu gentlemen like diront certains. Mais diablement efficace.

En effet, le Renseignement US n’avait pas choisi la cible au hasard, la mosquée abritait une partie des chefs takfirî de la ville et l’US Air Force a rendu public les noms des ténors nazislamistes fauchés ce jour-là :

– Abu Khalid ;
– Sabah al-‘Anzh ;
– Abu ‘Azzam ;
– Abu Hijab ;
– Abu Siyah ;
– Abu Taybah ;
– et last but not least, Abu Abdul-Rahman al-Ansari, le patron de Jund al-Khalifa, les troupes d’élite d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH).

Repousser ainsi les règles de la guerre aérienne suffira-t-il aux Américains pour prendre l’ascendant sur Moscou dans la guerre contre la terreur takfirî que tous deux mènent en Syrie ? Sans doute pas.

Une fois, la part étatique de DA’ECH liquidée – tout ce qui dans le concept de la guerre aérienne définie par John Warden III est répertorié sous le nom des Cinq cercles13 – des structures de commandement au simple point de contrôle doté d’un bitube de 14,5mm – sera passé par pertes et profit par les dirigeants du califat nazislamiste14, il restera au noyau dur de DA’ECH sa pratique asymétrique de la guerre qui est, un peu, son ADN militaire. Et, là, évidemment, les cibles seront moins statiques, moins nombreuses, mais tout aussi accrochées au terrain.

Il n’en reste pas moins que, côté russe, il va falloir aussi monter d’un cran. Soit en impliquant davantage d’appareils dans les frappes de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)15, soit en mettant des troupes au sol. Beaucoup de troupes au sol. Ce que jusqu’à présent le Kremlin a toujours refusé.

Notes

1 Armée arabe syrienne.
2 Ou Forces terrestres turques.
3 Bouclier de l’Euphrate.
4 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
5 Armée de terre turque.
6 Unités de protection du peuple.
7 Parti des travailleurs du Kurdistan.
8 Ziarul de Gardà.
9 Contrairement aux fantasmes colportés par les Démocrates et leurs relais divers et variés, Mattis est considéré comme un intellectuel par ses pairs, notamment en raison de sa bibliothèque personnelle comptant plus de 7.000 volumes. Il a toujours avec lui, lors de ses déploiements, un exemplaire des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Le major-général Robert H. Scales le décrit comme « … l’ un des hommes les plus courtois et polis que je connaisse ».
10 Parti social national syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien, PPS, ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste.
11 Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, commandée par le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là)
12 Ce qui n’a jamais arrêté les Séoudiens au Yémen…
13 Stratégie mise en place durant la 1ère Guerre du Golfe, mais développée depuis la fin des années 1980. Elle est basée sur la considération que « l’ennemi est un système » constitué de cinq cercles (ou cinq anneaux) concentriques. Premier cercle : les structures de commandement ; 2ème cercle : les éléments organiques essentiels (production d’énergie, fourniture de carburant, approvisionnement en nourriture & finances), 3ème cercle : les infrastructures, principalement les structures de communication physiques (routes, ports et aéroports), 4ème cercle : la population (qui, selon Warden, assurant la protection et le soutien des dirigeants est une cible légitime), 5ème cercle : les forces armées (régulières, principalement) ennemies.
14 Se rapporter également à Shock & Awe: Achieving Rapid Dominance. Doctrine, de par Harlan K. Ullman & James P. Wade en 1996, doctrine basée sur l’écrasement de l’adversaire par l’emploi d’une très grande puissance de feu, la domination du champ de bataille, et des démonstrations de force spectaculaires destinées à paralyser la perception du champ de bataille par l’adversaire et annihiler sa volonté de combattre.
15 Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale.

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