Jérusalem-Moscou : Effet de manche raté de Nétanyahu ? Sauf si… [2]

15 mars, 2017

| Guerre Vs DA’ECH | Jacques Borde |

Raté (ricanent certains) de Binyamin Nétanyahu lors de sa dernière rencontre avec un Vladimir V. Poutine apparemment plus soucieux, de coller aux réalités. Sauf qu’en l’Orient compliqué les choses que l’on voit… 2Ème Partie.

| Q. Et, à ce que vous nous disiez, le Golan est un gros sujet de préoccupation pour les Israéliens ?

Jacques Borde. Oui, majeur même. Pour Jérusalem il n’y a aucun doute, le Plateau du Golan figure bien à l’agenda des Iraniens. Ce qu’en dit Freddy Eytan, ancien ambassadeur et membre éminent du JCPA-CAPE1, à ce sujet est on ne peut plus clair : « Leur [les Iraniens] but actuel est de conquérir à nouveau le plateau du Golan pour pouvoir prendre en tenailles les Israéliens »2.

| Q. Et c’est vrai ?

Jacques Borde. Disons que ça n’est pas faux. Damas, donc forcément les Iraniens, a l’intention de purger le Golan des métastases takfirî implantées par Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)3. Et ce qui est sûr, c’est qu’ils ne comptent pas installer à leur place des derviches soufî. D’où l’extrême méfiance qui prévaut à Jérusalem ?

| Q. Eytan parle des Iraniens ou du Hezbollah ?

Jacques Borde. Les deux en fait. Géostratégiquement, les Israéliens (quelque part à tort à mon avis) ne font pas de différences entre les deux.

| Q. Sinon, coopérer avec d’autres puissances militaires, Tsahal saura faire ?

Jacques Borde. Bien sûr que oui. Pour nous en persuader, rappelons-nous l’Opération Mousquetaire, fruit de la coopération militaire franco-israëlo-britannique qui, durant l’Affaire de Suez en 1956, qui vit des unités de ces trois pays intervenir pour contrôler le Canal de Suez, nationalisé par Nasser…

On le voit, beaucoup de dossiers et, par là, de via foedi en perspective. Et, si c’était là la raison de la tirade de Binyamin Nétanyahu : nous dresser un bel écran de fumée ? Mais pour nous masquer quoi ? Car, à l’évidence, soyons sûrs d’une chose : Nétanyahu n’est venu à Moscou seulement pour parler du Livre d’Esther à Poutine.

| Q. Quelle est la ligne directrice de Jérusalem vis-à-vis de Téhéran ?

Jacques Borde. Toujours la même. Faire tout son possible pour empêcher le Hezbollah d’acquérir des armes stratégiques. D’où la nécessité de ces rencontres au sommet entre Moscou et Jérusalem.

À ce titre, son porte-parole, Ofir Gendelman, a, de nouveau, réaffirmé qu’« il faut à cet effet lancer la main d’Israël dans ses opérations militaires en Syrie ». Et « Nous avons expliqué aux Russe qu’on ne peut remplacer le terrorisme sunnite par celui chî’îte. Tout le monde doit réaliser ce danger qui menace non seulement Israël. Et les pays arabes sont conscients de ce fait ».

Sans compter qu’ « en plus de l’interdiction du Hezbollah d’acquérir d’armes non conventionnelles de l’Iran, Israël refuse catégoriquement toute présence iranienne à sa frontière du côté de la Syrie ». Et le porte-parole de Nétanyahu de conclure qu’« Israël protégera sa sécurité, et ne permettra pas de transformer les territoires syriens en plate-forme pour lancer des missiles contre nous. Nous n’accepterons pas que des missiles iraniens soient transportés au Hezbollah au Liban ».

| Q. Et une forme de bon vouloir russe lors des frappes israélienne contre des cibles du Hezbollah en Syrie, vous en pensez quoi ?

Jacques Borde. Ah, ah ! Vaste sujet. Le ministre israélien de l’immigration, Ze’ev Elkin, a effectivement affirmé dans un entretien à Kol Yisral que durant son tête-à-tête avec Poutine, Nétanyahu pourrait avoir évoqué la possibilité de survoler l’espace aérien syrien pour pouvoir suivre (sic) les activités du Hezbollah.

| Q. Suivre ?

Jacques Borde. (Sourire) À ce stade, tout ce que l’on peut dire est ceci :

1- l’Heyl Ha’Avir ne se prive pas de taper des positions syriennes et du Hezbollah quand bon lui semble ;

2- compte tenu des appareils et des armements utilisés, ces frappes se font, la plupart du temps à partir du Golan. Ce qui évite aux Israéliens de demander l’avis de qui que ce soit et de tirer leurs air/sol à distance de sécurité ;

3- le dernier raid s’est accompagné d’un survol du territoire syrien par au moins une paire mixte composé d’un F-15I Soufa et du dernier arrivé dans le parc hiérosolymitain, le F-35I Adir ;

4- côté russe, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, a démenti formellement que son pays ait pu donner un quelconque feu à Israël afin que ses appareils bombardent des positions du Hezbollah à partir de l’espace aérien syrien. « Je ne peux pas commenter une information qui n’a rien à voir avec la vérité », a protesté Dmitri Peskov lors d’un point de presse.

En fait, le problème est probablement plus complexe que ne le laissent présager les propos des uns et des autres.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Il est fort probable que les Israéliens ont dépassé les capacités russes en matière de protection de site. Qu’en d’autres termes, la bulle de protection tissée par les Russes au-dessus de la Syrie de soit pas si étanche qu’on le prétend à Moscou.

Et, en toute franchise, je ne suis pas non plus entièrement convaincu de la capacité des S-300 et S-400 à intercepter des appareils fortement optimisés par les Israéliens comme les F-15I Soufa et F-35I Adir.

Car, d’une manière d’une autre, force est de constater qu‘aucun raid israélien sur des cibles en Syrie n’a été un échec. Y compris sur des sites 100% syriens, semble-t-il…

Quant au S-500, qui doit remplacer les S-300 et S-400, on ignore toujours quand il sera mis en service. D’après les estimations du US Strategic Studies Institute, le nouveau système d’armes sera prêt d’ici à 2020. Pas avant. Et d’ici là, les Israélien, eux aussi, auront progressé dans ce qui s’apparente à la lutte éternelle du projectile face au bouclier. Du linothorax4 des hoplites de Philippe II de Macédoine et d’Alexandre au Kipat Barzel5 de Tsahal, le challenge est le même.

| Q. Et, pourquoi, alors, les Israéliens ne s’en vantent-ils pas ?

Jacques Borde. Pourquoi le feraient-ils ? Je vous rappelle que parmi les acquéreurs de ces systèmes figurent justement les… Iraniens ! Garde l’avantage de la surprise est primordial dans l’Art de la guerre ou rien n’est acquis d’avance. Rappelez-vous qu’en 2015, lors de la Guerre des 34 Jours entre Tsahal et le Hezbollah, certaines unités israéliennes6 étaient encore équipées de gilets pare-éclats (dont le nom m’échappe, désolé) déjà en dotation en… 1982. Donc moins récents (et moins efficaces) que ceux d’en face !

C’est, qui sait, une des raisons des apartés Nétanyahu-Poutine : s’entendre entre gens raisonnables sur ce qu’on laisse filtrer. Pour Jérusalem, clamer haut et fort sa suprématie sur les systèmes antiaériens russes ne lui amènerait pas grand-chose. Pire cela donnerait trop d’informations à trop de gens.

Par ailleurs, cela jetterait le discrédit sur un produit phare de l’industrie d’armements russe.

Or, Jérusalem et Moscou ne sont pas rivaux économiquement parlant. Cela s’appelle en gentlemen’s agreement. Plus généralement, Russes et Israéliens ont tout intérêt à s’entendre par rapport à une donne régionale qui ne cesse d’évoluer.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Prenez la Syrie, par exemple. Le fait que Russes et Américains se retrouvent ensemble à Manbij a sensiblement fait bouger les lignes.

Au point que ce qu’on observe aujourd’hui en Syrie, estiment nos confères londonien du Times, serait « la plus étroite coopération » entre les deux « superpuissances » depuis la 2ème Guerre mondiale.

En patrouillant les villages dans les environs de Manbij, militaires russes et américains empêchent les parties au conflit d’entrer en contact. « En théorie, ils servent de zone tampon entre les rivaux, les miliciens Kurdes et ceux soutenus par la Turquie. Mais dans la pratique ils démontrent un nouveau rapprochement géopolitique entre les deux nations sous la présidence de Trump », fait remarquer le Times.

| Q. Et, ça n’est pas sans danger ?

Jacques Borde. Rien n’est jamais sans danger. Ce que, pudiquement, l’on désigne sous le terme de dommages collatéraux a toujours existé. Si l’on se penche sur les plus connues d’entre elles à porter à décharge des États-Unis citons les suivantes :

1- Bagdad, Irak En mai 2008, l’aviation américaine a frappé un hôpital situé dans le quartier (chî’îte) de Sadr City, dans le nord-est de Bagdad. Cette bavure de l’Air Force s’est soldée par la mort de près de 28 civils. La plupart des victimes étaient les patients de l’hôpital dont des femmes et des enfants.

2- Rada, Yémen En septembre 2012, un drone américain a tué au moins 13 civils. Le drone, qui avait pour mission d’attaquer un véhicule transportant des terroristes armés, a raté sa cible et frappé deux autres véhicules.

3- Falloujah, Irak. Au moins 30 militaires irakiens ont été tués et une vingtaine d’autres blessés en décembre 2015 lors d’un raid US contre les positions de la 55e Brigade de l’armée irakienne près d’Al-Naimiyah, dans la province de Falloujah. La 55e Brigade irakienne avait antérieurement enregistré des progrès dans la lutte contre les terroristes de DA’ECH. L’Irak a réclamé une enquête sur l’incident, ne considérant pas qu’il s’agissait d’une erreur de l’ami américain (sic).

4- Trinkot, Afghanistan. Huit policiers afghans ont été tués lors des frappes de de l’Air Force près de la ville, en septembre 2016. Version officielle : étaient visées des Taliban. Les bombes américaines ont raté leur cible de 800 m, frappant un poste de contrôle de police.

5- Deir Ez-Zor, Syrie. Un raid de la coalition internationale anti-DA’ECH dirigée par les États-Unis a fait 83 morts parmi les militaires syriens encerclés par les terroristes près de Deir Ez-Zor le 17 septembre 2016. Une centaine de soldats ont été blessés. Les avions de la coalition ont porté quatre frappes sur les positions que le Pentagone considérait comme celle du groupe Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH).

A priori, à Manbij, des deux côtés vous avez des professionnels de haut vol. Qui plus est, comme l’a indiqué un porte-parole du Pentagone, le capitaine Jeff Davis, les militaires russes et américains sont « bien au courant de l’emplacement des uns et des autres ». Et aucun des d’eux « n’a envie d’entrer en conflit avec qui que ce soit outre les terroristes de DA’ECH ».

Finalement, en Syrie aussi, les choses ne seraient-elles pas en train de se trumpiser…

Notes

1 Centre des Affaires Publiques & de l’État.
2 JCPA .
3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
4 Cuirasse de protection individuelle du fantassin, équivalent peu ou prou de nos gilets pare-éclats modernes. Composée de couches de lin tressé et collé. La résistance était exceptionnelle. De nombreux textes la donne pour impénétrable. Des essais sur un échantillon de 16 couches d’épaisseur ont été réalisés et il est quasiment impossible de pénétrer ou de trancher le linothorax avec une épée courte. Près de 20 kg tout de même…
5 En anglais Iron Dome. Système de défense antiaérien mobile israélien, développé par Rafael Advanced Defense Systems, conçu pour intercepter des roquettes et obus de courte portée (Counter Rocket, Artillery & Mortar, ou C-RAM). Le système a été créé pour faire face aux attaques de roquettes lancées depuis la Bande de Gaza et le Liban en direction des villes israéliennes, et a été déployé à partir de 2010.
6 De l’Heyl Shirion (arme blindée) mais, semble-t-il aussi des Golani

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