Syrie & Levant : Gazprom (Poutine) = 0 ! Exxon (Trump) = 1 ! [2]

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

Leçon de géopolitique appliquée à toutes les groupies de ce cher Vladimir V. Poutine : un chef d’État ne se juge pas à sa capacité de placer des prises de judo sur un tatami ou à monter torse-nu un étalon, un ours (ou même, pour d’autres, un scooter) ! Un homme d’État se juge à sa capacité à abattre ses cartes au meilleur moment possible. À l’orée de la visite de son Secretary of State, Rex W. Tillerson, à Moscou, Trump a abattu les siennes qui correspondent bien aux (seuls) intérêts US du moment. Or désolé, de le dire : là encore, amère leçon à nos gogos droitiers prompts à se pâmer devant les chefs (d’État) des autres : ni Poutine, ni Trump ne président aux destinées de notre si vieille Europe, mais à celle, respectivement de la Russie & des États-Unis. Eh oui, & à ce jeu, au 10 avril 2017, le score serait plutôt simple à lire : Gazprom (Poutine) = 0 ! Exxon (Trump) = 1 ! 2ème Partie.

« Pour Trump, ce sur-engagement des États-Unis dans le monde ne les a pas vraiment servis. L’ingratitude de leurs alliés, le déclenchement d’hostilités ouvertes entre civilisations concurrentes doivent conduire Washington à ‘réduire la voilure’ de cet impérialisme à contre-emploi. On peut parier que le complexe militaro-industriel fera tout pour qu’il échoue... »
Caroline Galatéros, In Le Point (10 février 2016).

| Q. Sinon, que pensez-vous des arguments humanitaires avancés par Trump ?

Jacques Borde. (Soupir) Que c’est du théâtre. Ni plus ni moins !

| Q. Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde. Restons sérieux un instant, enfin ! Donald J. Trump (lorsque les frappes de sa propre Air Force, du côté de Mossoul, Raqqa, etc., alignent les cadavres par centaines) sait parfaitement s’accommoder des erreurs de tir (sic) et des dommages collatéraux (re-sic) de sa propre coalition et ce depuis plusieurs semaines. Et puis, d’un claquement de doigt, il faudrait tous sortir nos mouchoirs pour crier haro sur le baudet syrien sans nous interroger sur la chevauchée guerrière du cavalier blême US1 ? De qui se moque-t-on ?

La guerre propre, désolé de le dire, ça n’existe pas. Et les guerres américaines pas plus que les autres.

| Q. Il y a aussi des raisons internes à ce revirement de Trump ?

Charlotte Sawyer. Oui, tout à fait. Je te balance des Cruise tu me votes ma Medicare ! C’est du donnant-donnant face au Deep State.

| Q. Mais vous doutez toujours de la culpabilité syrienne en cette affaire  ?

Jacques Borde. Oui. Et de plus en plus ! Si l’on se place sur le plan géostratégique, enfin, quel était l’intérêt pour Bachar el-Assad ? Qui :

1- accumule les succès militaires depuis un an ;
2- était en passe de l’emporter géopolitiquement ;
3- venait de se faire reconnaître par le US Secretary of State, Rex W. Tillerson2, son statut de chef d’État (Tillerson qui vient de dire contraire face au G7).

De recourir, ainsi, à des armes chimiques, sachant très bien la portée d’un tel geste au plan international ? Donc, non désolé, je ne crois pas à la culpabilité du président syrien, le Dr. Bachar el-Assad, dans cette affaire…

| Q. Mais que signifie ce retour à la via factis, côté US ?

Charlotte Sawyer. Plusieurs choses, en fait. À commencer par la victoire (temporaire?) des Neocons, ou du Deep State si vous préférez, qui sont en compétition avec les isolationnistes jacksoniens, mais les premiers, par leur guerre de tranchée à Washington :

1- ont réussi à évincer du poste de National Security Adviser, le lieutenant-général (Ret) Michael T. Mike Flynn3 ;
2- à marginaliser l‘Assistant to the President et White House Chief Strategist, Stephen Steve Bannon, qui vient de perdre son siège permanent au National Security Council ;
3- ont contraint Trump à laisser l’entière gestion des affaires militaires au remplaçant de Flynn au poste de National Security Adviser, le lieutenant-général Herbert Raymond McMaster, dit dit H. R. McMaster4, qui ne fait rien d’autre qu’appliquer des plans établis avant l’arrivée de Trump aux affaires ;
4- ont contraint Trump à leur a donner un gage, en retournant sa veste sur la Syrie

Si ce tir était bien un message. Celui-ci était tout autant adressé urbi que orbi. À mes compatriotes qu’aux autres acteurs du Grand jeu.

| Q. Et que répondez-vous à ceux des Russes qui sous-entendent que l’impact de ces frappes a été limité ?

Jacques Borde. (Rire). C’est de la gaminerie. « Même pas mal ! », semblent dire ces voix, qui affirment que seuls 23 des 59 BGM-109 Tomahawk auraient touché au but. Sauf que :

1- cette volée de Tomahawk aura eu un impact militaire réduit mais une valeur géostratégique élevée Ce qui était le but recherché des Neocons : revenir sur le devant de la scène sur les rives du Potomac ;
2- une fois de plus, les Russes (et excusez-moi je me fiche de la raison avancée à Moscou) n’ont su (ou plutôt voulu, semble-t-il) empêcher quoi que ce soit. Le nombre de missiles tirés, arrivés, perdus, détournés, etc., n’ayant qu’une importance géostratégique limitée ;
3- eux-mêmes n’étaient pas directement visés.

| Q. Ce ratio n’est-il pas plutôt faible ?

Jacques Borde. Il en est de même pour toutes les frappes aéroportées. Elle font toujours moins de dégâts que prévu. En général moins de dommages militaires mais, souvent, plus de dégâts sur les civils…

Charlotte Sawyer. Ensuite, n’oubliez pas que c’était un warning shot5. Comme l’a confirmé notre ambassadeur près l’ONU, Nikki Haley, qui a averti6 qu’il s’agissait là d’un premier avertissement, et que si le message n’était pas bien compris, les États-Unis étaient prêts à remettre le couvert. Difficile, dès lors, de se réjouir des résultats sommes toutes limités d’une frappe sur une cible secondaire…

Jacques Borde. Vous savez, les missiles c’est comme les bouteilles de lait, il y a des dates de péremption. Et donc avec une durée de vie limitée :

1- il est plus économique de les tirer plutôt que de le détruire ;
2- on tire les plus anciens d’abord. Donc parfois avec des données cartographiques un peu anciennes, etc., donc tout n’arrive pas forcément au but.

En en tirant une petite soixantaine, Trump a montré ses muscles sans prendre de grands risques.

Charlotte Sawyer. C’est là où l’absence de réaction de la Russie est difficilement compréhensible et prouve une faiblesse inhérente au système décisionnaire russe. Contrairement aux arguments avancés à Moscou, intercepter défensivement ces Tomahawk n’aurait causé aucune perte aux Américains et aurait été compris par l’administration comme une réponse ferme mais proportionnée. Gloser, comme l’ont fait certains militaires russes sur le déclenchement de la 3ème Guerre mondiale, était inapproprié, inutile, contre-productif. Voire grotesque.

| Q. Mais que pouvaient faire les Russes ?

Jacques Borde. Strictement la même chose que les Américains. Voire monter en gamme et taper comme des sourds des cibles – Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)7 ou Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām8, peu importe – sous une pluie de missiles Kalibr (Club-N)9. Le tout aurait été (les Américains n’ayant pas touché de Russes) d’éviter de toucher des Américains.

Une réponse du berger à la bergère. Qui n’est jamais arrivée…

[à suivre]

Notes

1 « Et je vis venir un cheval blême. Son cavalier s’appelle ‘La Mort’ et il était suivi du séjour des morts. Il leur fut donné le pouvoir sur le quart de la terre de faire périr les hommes par l’épée, la famine, les épidémies et les bêtes féroces ». Apocalypse, 6,7.
2 Pdg du géant pétrolier ExxonMobil.
3 Ancien directeur, de 2012 à 2014, de la Defense Intelligence Agency (DIA, Agence du Renseignement militaire), répond aux besoins du président des États-Unis, du US Secretary of Defense, du Joint Chiefs of Staff (JCS, Comité des chefs d’état-major interarmées). Michael T. Flynn est l’auteur avec Michael Ledeen de The Field of Fight: How We Can Win the Global War Against Radical Islam & Its Allies. St. Martin’s Press. ISBN 1250106222.
4 Ancien directeur, de 2012 à 2014, de la Defense Intelligence Agency (DIA, Agence du Renseignement militaire), répond aux besoins du président des États-Unis, du US Secretary of Defense, du Joint Chiefs of Staff (JCS, Comité des chefs d’état-major interarmées).
5 Coup de semonce.
6 les États-Unis passeront outre (au droit international) car ils « sont contraints d’agir ».
7 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
8 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
9 Missile surface/surface (Code OTAN SS-N-27, SS-N-30). Deux variantes existent : l’une tirée à partir de navires de surface (Club-N), l’autre de sous-marins (Club-S).

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